PAYS DU GIER

 

 

HISTOIRE DES SCIEURS DE LONG

 

 

Le Métier

Scieur de long ! Dit-on scieur de travers ? Evidemment non, ce serait d'ailleurs péjoratif. Et pourtant, la tradition est là, l'appellation est bien confirmée, même au fil de l'évolution de la langue populaire : soyeur d'ais (planches), sayeurs d'ais, saieur de lonc, seieur de boys (bois !) au lonc, scieur de long bois, scieur de long. Dans d'autres régions, il est scieur aux  planches, au haut fer, au long fer, aux bras. Son travail : scier les billes de bois dans le sens de la longueur pour en faire des planches, des chevrons, des poutres de charpente… et, plus tard, des traverses de voie ferrée.

 

Le métier ne date pas du Moyen-Âge. Il est évoqué sur un vase étrusque, dans des fresques romaines, à Pompéi, sur une stèle funéraire gallo-romaine, près de Baccarat, sur une stèle gallo-romaine du IVe siècle et, bien sûr, dans l'encyclopédie de Diderot et D'Alembert, sans parler de fresques, tapisseries, tableaux effectués au cours du Moyen-âge. 

 

 

   
                                                                    Fresque de Pompéi  

 

Dès les années 1100, le sciage mécanique, utilisant la houille blanche des cours d'eau du Mont Pilat, concurrence le sciage manuel dans des moulins à scier le bois (molin d'awe – 1285). Les scieries à eau utilisent le mouvement alternatif de la scie grâce à un système d'engrenages. Dans les monts du Forez, Anne d'Urfé écrit vers 1600 : "Les hautes montagnes abondent en faux et très beaux sappins, desquels ils tirent grand profict par le moyen des moullins à scie, dont il y a cantité, à cause du grand nombre de belles fontaines qui sourcent en ses montagnes".

 

 

   
                                                                  Peinture du Moyen-Age  

 

 Les Hommes

Les scieurs de long se trouvent, surtout, dans un triangle, sommet en bas, compris entre Haute-Vienne, Loire et Aveyron. Non pas à cause des forêts qui couvrent ces territoires, mais parce que les conditions climatiques rendent impossible le travail de la terre gelée. Ces paysans au chômage "technique" doivent trouver une solution pour se nourrir, pour les plus jeunes (à partir de 17 ans), pour nourrir leur nombreuse famille, pour les plus vieux (jusqu'à 60 ans). Dans notre Pays du Gier, ces hommes, en attendant le dégèle, se font, pour la plupart mineurs, cloutiers (voir ces métiers) ; les plus forts, les plus hardis, vont partir loin, plusieurs mois, là où il y a du bois à couper, là où il y a des planches à préparer pour construire des maisons, des bateaux. C'est, aussi, la destinée de ces jeunes qui ne profiteront pas de l'héritage des parents, dévolu à l'aîné. Ils partent pour s'en sortir, pour ramener au pays un petit pécule qui leur permettra de faire des épousailles généreuses, parfois avec une jeune fille rencontrée sur lieu de travail et qui a bien voulu s'expatrier. Parfois, ils n'en reviendront pas, pris par Cupidon ou fauchés par la mort. Quelques scieurs de long exercent leur métier près de leur maison, ne s'absentant que la journée ou la semaine.

Dans la Loire, ils sont nombreux dans l'ouest du département, beaucoup moins dans le Pays du Gier : on trouve un Jean FAY, né en 1763, à Rive-de-Gier. Des recherches dans les registres de baptême, de mariage, de décès nous en apprendraient beaucoup, notamment sur l'existence de véritables dynasties. Au total, ce sont 700 à 800 paysans qui s'expatrient du Forez, tous les ans.

La "campagne" démarre à la Saint-Michel (29 septembre) et se termine à la Saint-Jean (29 juin). Avant le grand départ, ils passent souvent devant le notaire pour donner procuration à un parent pour la gestion de leurs biens, ou pour l'établissement d'un testament ou d'un contrat de mariage… Les récoltes doivent être engrangées, le bois fendu, à l'abri, labourage et semailles terminés…

Ils partent, de préférence, en équipe ou en groupe. Ils travaillent obligatoirement par deux, éventuellement par trois : le chevrier, le renard, dirigés par le doleur ou bûcheur, habile à aiguiser les lames, plus expérimenté : c'est lui qui embauche l'équipe (toujours un nombre pair) au cours de fêtes locales, de marchés ou au cabaret (comme l'armée), qui traite avec les propriétaires, organise la tournée, parfois d'une année sur l'autre, négocie les tarifs. Chacun dispose d'un passeport, délivré par les autorités administratives ou religieuses, dans lequel, outre les mensurations, les caractéristiques physiques, sont attestées les bonnes mœurs, parfois l'appartenance à l'Eglise catholique. Ce document leur garantit une protection de la part des autorités locales en cas d'accident ou de maladie. A partir de 1750, un livret d'ouvrier obligatoire témoigne de l'activité du scieur.

Le scieur de long n'appartient pas aux Compagnons du Tour de France ; il se forme en quelques mois de pratique et appartient, dès lors, à un métier à part. Patron ou ouvrier, il travaille dans une entreprise ou, à la demande, lors d'adjudications de coupes. Quelques artisans du bois scient  eux-mêmes  leurs  planches  suivant  la  même  technique  (charpentiers,  charrons,  tonneliers…), de même que les paysans qui se fabriquent, ainsi, un mobilier simple ou des baraques pour les animaux, les réserves.

 

Où vont-ils ?

"Ils vont à la scie" ou "Ils partent à/pour la scie". On les retrouve près des grandes forêts, mais aussi des cours d'eau utilisés pour le flottage, le transport. Sur place, ils interviennent dans la construction de tous les bâtiments, châteaux ou baraques. Dans les ports intérieurs, comme Roanne, St Rambert sur la Loire, ils répondent à la demande des charpentiers de marine. Les bateaux (argentat, courpets, surnapés, rambertes, monistrots, sentines, salambardes, sapines, sapinettes, sapinières) servent au transport des marchandises sur la Loire ; ils ne sont utilisés qu'à l'aller, "à bateaux perdus". A l'arrivée, ils sont démontés et vendus en bois d'œuvre ou de chauffage.

Leur destination, la France entière – une soixantaine de départements -, et même l'étranger : Allemagne, Espagne, Italie, dans des régions boisées, des lieux de grands chantiers. Ils partent de 8 à 9 mois, parfois 2 ou 3 ans à cause de l'éloignement. 

Pour la saison, le balluchon n'est pas bien gros : il ne contient gère qu'une ou deux paires de sabots. Pas de vêtements de rechange : ils font la route avec un  pantalon  de velours épais, resserré à la cheville, un tricot de laine et une chemise de chanvre faits-maison, le tout recouvert d'une ample blouse bleu foncé, la biaude ou blaude. Enfin, un grand chapeau ou un béret va les protéger du soleil, de la pluie, de la sciure.

Arrivés sur le lieu de travail, ils se construisent d'abord une baraque dans les bois, à côté des bûcherons, des sabotiers, des charbonniers… Elle est rudimentaire : une porte d'entrée, pas de fenêtre – on est en hiver -, un trou dans le toit pour évacuer la fumée du foyer qui fonctionne quand il pleut ou quand il fait très froid. Le toit est constitué de branches, de chevrons recouverts de mottes d'herbes, terre en l'air, pour limiter la pénétration d'eau.

La nourriture est toujours la même, en hiver : tranche de lard, soupe épaisse dans laquelle la cuillère tient debout, sans oublier les bonnes bouteilles tout au long de la journée qui valent à ces travailleurs de l'impossible une sérieuse réputation.

 

La Fin !?

Comme pour de nombreux métiers artisanaux, les scieurs de longs ne vont pas résister à la concurrence liée aux progrès techniques de la Révolution industrielle : amélioration des chemins d'accès aux lieux d'abattage, utilisation de la vapeur, puis de l'électricité pour faire tourner les scies circulaires ou à ruban, développement du secteur automobile avec arrivée de gros porteurs… Le métier commence à s'essouffler dès la fin du XIXe siècle. Il disparaît dans les années 1950, en Europe. De nos jours, il faut aller en Asie, en Afrique et Amérique du sud pour retrouver ces hommes courageux qui n'ont que leur scie pour survivre.

 

Les Scieurs de long ne vont pas en enfer : ils l'ont vécu sur terre

 

 

 

Bibliographie

      M.T. Liange – Patural (Association pour le développement de Sauvain), Migration saisonnière des scieurs de long de Sauvain (Loire), 
      Village de Forez, C.D.D.P. Loire, 1988

      H. Chopin, Métiers d'antan, HC éditions, 2010

      R. Granier, Autrefois. Les métiers disparus Editions Sud Ouest, 1999

 

Et, pour en savoir plus (cliquer sur la référence) :

     - Mémoire de Neupré    
     - Métiers d'autrefois illustrés sur le Net       
     - Histoire et maquette      
    
- Photos gratuites de scieur de long

 

 

FIN