PAYS DU GIER

 

HISTOIRE DES METIERS DU VERRE

 

VERRIER        VITRIER

 

Dans ce même chapitre, nous allons évoquer l'histoire de deux métiers : très rapidement, celui de vitrier, beaucoup plus largement, celui de verrier.

 

Comme pour les autres métiers du bâtiment, l'histoire du vitrier dans le Pays du Gier n'est guère évoquée. Faute de découvertes archéologiques plus anciennes, il semble que le verre à vitres ait été inventé au 1er siècle avant notre ère par les Romains. Le verre en fusion est coulé sur un lit de sable, une dalle de marbre poli. Ce verre alcalinisé par de l'hydroxyde de sodium est opaque. L'utilisation d'hydroxyde de potassium va le clarifier. Ces vitres sont utilisées  dans les thermes et dans les maisons des familles les plus aisées. Elles remplacent d'autres matériaux qui servent surtout à se protéger des intempéries : peau ou vessie d'animal tendue et séchée, corne ou pierre spéculaire (gypse). En France, les vitraux ornent les églises dès le VIe siècle, selon Grégoire de Tours.  Plus tardivement, les vitres font leur apparition dans quelques châteaux. Elles font l'objet de soins particuliers : retirées en hiver par leur propriétaire pour les préserver des gelées, retirées par l'envahisseur avant de brûler le château ! Jusqu'au XVe siècle, les habitations particulières, parfois même, les châteaux royaux doivent se contenter de petits carreaux en cuir, en parchemin, en papier huilé, en canevas ou en toile cirée. Ce n'est qu'au milieu du XVIe siècle que les vitres en verre sont courantes dans les milieux les plus aisés. Le mastic, mélange de craie et d'huile de lin cuite, n'apparaît qu'à la fin du XVIIIe siècle : jusqu'à cette époque, la vitre est maintenue par des clous recouverts d'une bande de papier.

 

Le métier de verrier eut, par contre, une place très importante à Rive-de-Gier, dès la fin du XVIIIe siècle. Nous parlerons indifféremment des verreries fabricants du verre à bouteilles ou du verre à vitres.

L'origine du verre fabriqué est très ancienne : Ve millénaire en Mésopotamie, IIIe millénaire en Egypte. En Europe, il semble que ce soit l'empereur romain Néron qui ait fait venir des verriers sur notre continent. Dès cette époque, apparaissent des verres qui vont traverser les siècles, même si des progrès techniques, des découvertes chimiques… en ont quelque peu modifié la composition : verres à vitres, verroterie, miroir, de couleur, bijoux, flacons. La liste est très longue. Si le verre est très utilisé dans le monde romain, il n'en va pas de même dans ses colonies, la Gaule et l'Espagne. Quant aux Grecs, ils se contentent de créer un verre opaque destiné à la fabrication des mosaïques.

La manufacture de Murano, à Venise, va voir le jour en 1291 : elle est encore aujourd'hui l'une des plus célèbres du monde.

Petit à petit, les pays d'Europe vont s'intéresser au verre : l'Autriche au XIVe siècle, la Bohème au XVe, les  Flandres et  la Hollande au XVIe, puis l'Angleterre où fut inventé, par hasard, le cristal.

En Asie, Chine et Japon s'intéressent davantage à la céramique.

En France, les premières verreries apparaissent au début du XIIIe siècle, en Vendée et Poitou. De l'ouest de la France, elles se multiplient dans l'est, là où se trouvent des combustibles, en l'occurrence le bois. Les verriers jouissent de faveurs particulières confirmées par des ordonnances royales qui en font des gentilshommes.

Le passage de l'extraction artisanale et anarchique du charbon à une production industrielle va provoquer le regroupement de verreries à proximité des centres houillers ou de sites d'importation, en particulier dans le Nord, en Champagne, puis à Carmaux, Bordeaux, Marseille et dans notre Pays du Gier.

En 1788, Rive-de-Gier compte deux verreries appartenant :

- l'une, au Sieur Claudius, lieutenant du premier chirurgien en la communauté des perruquiers de Lyon. Créée en 1785, elle ne dispose que d'un four dans lequel sont produites 2000 bouteilles noires toutes les 24 heures. Sa production est vendue à Lyon  et, surtout, dans le centre de la France.

- l'autre, au Sieur Mousnier. Créée en 1786, elle compte deux fours pour le verre blanc et le verre coloré, allumés alternativement. Elle produit en verre vert de la gobeleterie, de la bouffetterie (!), des ustensiles de chimie, des bouteilles à liqueur.

A cette même époque existe à Givors la verrerie Michel Robichon, un industriel venant de Franche-Comté. Créée en 1749, elle a, grâce à un arrêt royal, le monopole de la fabrication du verre à dix lieues à la ronde, monopole qui va perdurer jusqu'en 1769. Pour faire marcher son entreprise, il trouve sur place le sable du Rhône et le charbon de Rive-de-Gier apporté à dos de mulets, puis par bateau sur le canal de Givors à Grand'Croix. En cette fin de siècle, elle dispose de cinq fours : 2 pour bouteilles, 2 pour verre à vitres et 1 pour gobeleterie. Cette entreprise devient la Société Robichon et Eynard qui s'installe à Rive-de-Gier, reprenant notamment les fours Claudius, puis la société Robichon frères et CIE. Celle-ci est divisée en deux groupes, l'un restant à Rive-de-Gier : elle est vendue en 1852 à Jackson, puis à la Compagnie générale de Verrerie de la Loire et du Rhône en 1853. L'autre repart à Givors. Tous deux possèdent un atelier de taille.

Sans doute, est-ce grâce au succès de cette entreprise que d'autres vont venir s'installer à Rive-de-Gier. En 1831, on en compte une trentaine, dont 12 sont consacrées à la fabrication de verre à vitres. Et ce, malgré les lois du 1er empire qui interdisent l'exportation en bouteilles des vins et de l'huile et fait peser un double droit sur la vente au détail du vin cacheté.

Les frères Richarme créent leur verrerie en 1826 d'abord pour la fabrication de verres à vitres, puis de bouteilles et de topettes.

On pourrait citer les établissements Boichot, Teillard, Aroud, Chavat, Allimand… ou, encore, Hutter, spécialisé dans les cylindres et les verres à vitres.

En 1853, dix-sept chefs d'établissement décident de se regrouper en une seule entité, La Compagnie Générale des Verreries de la Loire et du Rhône. Seuls les Richarme restent indépendants. Ce regroupement comprend trente-sept fours dont vingt-cinq à Rive-de-Gier. Sur les trente-sept, sept sont destinés aux verres à vitres, vingt-deux aux bouteilles. Ce groupement est florissant jusqu'en 1867. La fermeture du canal, l'épuisement des houillères, les prix exorbitants du chemin de fer et la concurrence vont provoquer la cessation des activités de la Compagnie en 1885. Une partie est reprise par des ouvriers verriers qui créent ce que l'on appelle la "Verrerie aux verriers". Elle dépose le bilan deux ans plus tard.

Il est intéressant de reprendre le texte exact de Claudius Chomienne à propos des causes de ses fermetures d'entreprises ripagériennes : "Privé par les traités de commerce de tout débouché sur l'étranger, repoussé de plus en plus par les verreries du Nord, de Carmaux et du Midi, on voit chaque jour le rayon de vente devenir plus restreint, les prix de vente s'abaisser régulièrement, tandis que le prix de revient s'élève… Sur certaines matières premières, on paye pour le transport [Compagnie P.L.M.] deux et trois fois la valeur du produit. Par contre, les Allemands, favorisés par une main-d'œuvre extrêmement réduite, puisqu'elle est de 40 % inférieure à la nôtre, jouissant en outre de primes d'exportation, jettent sur nos marchés, malgré les droits de douane, le trop-plein de leur production…". A méditer !

 

A la fin du XIXe siècle, quelques entreprises font mieux que survivre grâce à la qualité de leur production.

La Société anonyme des verreries Richarme, Spécialisée dans la production de bouteilles, elle est le leader en ce domaine. Elle a pour clients des vignerons, mais aussi des exploitants de sources d'eau minérale, très nombreuses dans la Loire. On en compte une centaine réparties sur 25 communes, connues sous le nom de fontforts, c'est-à-dire sources piquantes. Elles sont connues et appréciées sous l'empire Romain, comme celle de la ville thermale de Moingt. A titre anecdotique, c'est M. Auguste-Saturnin Badoit qui, le premier, eut l'idée de mettre en bouteilles son eau pour l'exporter en dehors de sa ville de Saint Galmier. En 1876, Pétrus Richarme installe les cinq premiers fours à gaz et à fusion continue Siemens. L'entreprise est traversée par un embranchement de la compagnie de chemin de fer P.L.M. qui apporte les matières premières et emmène les produits finis. Ces matières premières proviennent de Pont-Saint-Esprit (Gard) pour le sable, de Saint Marcellin (Loire) pour le feldspath, la chaux de Sablonnière (Isère), de Saint-Gobin (Aisne) pour le sulfate de sodium et de Romanèche (Saône-et-Loire) pour le manganèse. A ce propos, nous disposons d'un document daté de 1865 dans lequel les frères Richarme passent contrat avec un Sieur Benoît Micol pour la fourniture, en exclusivité, de feldspath :

"Messieurs Richarme frères s'engagent à faire dès ce jour à leurs frais et à leurs risques et périls tous les essais qu'ils jugeront convenables pour arriver à employer le feldspath dans la fabrication du verre blanc et du verre à bouteilles. En compensation, M. Micol s'engage à leur réserver la vente exclusive du feldspath qu'il possède ou possédera pendant la durée du présent traité…".

Rappelons que le feldspath est un minerai très fréquent composé de silicates d'aluminium, de calcium, de sodium ou de potassium. Il semble qu'en 1865, son utilisation soit à l'étude pour la fabrication du verre. Voici le texte in extenso :

 

   

 

 

   

 

 

La concurrence était rude en cette fin de siècle. Sans doute, est-ce ce même industriel qui exploita un filon de quartz, à la Terrasse-sur-Dorlay, commune de Doizieux : "on chauffait le quartz jusqu'à l'incandescence, puis on le plongeait dans un bassin d'eau froide. On le vendait ensuite aux verreries de Rive de Gier."

En 1919, l'entreprise devenue Souchon-Neuvesel, Richarme et Evian réunis possède un matériel semi-automatique permettant une production plus importante, mais à moindre coût salarial. Plusieurs postes vont ainsi disparaître dans les années 1920 - 1925 : les "souffleurs" qui arrivent à souffler 5 à 600 bouteilles par jour ; le "grand garçon" qui cueille la quantité de verre à façonner, l'étire à la longueur voulue, la prépare pour l'ouvrier qui la place dans le moule… ; et d'autres encore, comme le "gamin", "l'archer" ou le "foy"…

Finalement, l'entreprise, sans doute la plus importante, fermera définitivement en 1959.

 

Les Verreries à vitres du Lion, nées en 1899, proviennent des ventes successives d'établissements d'abord destinés à la fabrication de bouteilles, puis, à partir de 1895, à celle du verre à vitres. Elles sont équipées d'un four à gaz Siemens et occupent 160 ouvriers : souffleurs, cueilleurs, étendeurs, gaziers, coupeurs de verre, emballeurs, manœuvres…

Les Verreries des Vernes sont construites en 1882. La qualité médiocre de sa production de verre à vitres se concrétise par une succession de faillites-reprises, jusqu'en 1901, date à laquelle la société, sauvée par ses employés, se spécialise dans la fabrication de bouteilles pour parfumeurs et pharmaciens, gobeleterie, tubes pour chimie, avec bouchage à l'émeri et gravure au sable.

On pourrait encore citer la Compagnie des Verreries Générales de la Loire, fondée en 1891 et Les Verreries de Couzon, Hémain frères, fondée en 1906 : toutes deux fabriquent des bouteilles.

Sur le plan social, les ouvriers verriers ont toujours été à la peine. Ils ont parfois sauvé, au moins provisoirement, leur entreprise en acceptant des baisses de salaires. Un salaire peu élevé, comme bien souvent dans cette industrie naissante du XIXe siècle. Les conditions de travail sont très dures : le feu, le verre en fusion à l'origine d'une chaleur permanente, soulagée par la pause - la "fraîche", de 25 minutes en hiver, 30 minutes en été -, et dont on se "protège" par un habillement minimaliste, été comme hiver. Tout cela crée un terrain propice à la tuberculose, transmise ensuite du cueilleur au souffleur par l'intermédiaire de la canne. Cette chaleur nécessite de boire énormément, et pas seulement des eaux minérales du pays… Pour les enfants, la loi de 1894 (on ne parle pas des années qui ont précédé) interdit de faire travailler des enfants de moins de 12 ans. Jusqu'à 15 ans, ils ne doivent pas travailler plus de 6 heures pour pouvoir suivre les deux heures de cours, à l'école. Enfin, le travail nocturne leur est interdit. Mais cette loi est peu appliquée, comme le montre un procès-verbal - parmi d'autres – établi dans la verrerie Richarme :

"… le dimanche 10 janvier 1886, à neuf heures du matin, 84 enfants de dix à seize ans étaient en travail, 42 enfants de dix à douze ans avaient été occupés de neuf heure du soir à minuit et 42 autres de minuit à cinq heures du matin, le tout constituant 168 contraventions."

Comble de l'histoire, Pétrus Richarme, directeur de l'entreprise, était aussi un ancien député de la Loire, donc bien placé pour connaître la loi.

Le travail le plus dur est confié progressivement à une main-d'œuvre étrangère, essentiellement italienne.

Aux conditions de travail, il faut ajouter un salaire peu élevé, des horaires exorbitants - pause le dimanche de midi à minuit -, travail à la pièce conforme ce qui signifie que les bouteilles présentant des malfaçons ne sont pas comptabilisées et mises au rebut, mais parfois vendues au rabais. Ces éléments vont être, en partie, à l'origine de nombreuses grèves : entre 1891 et 1914, les verriers détiennent le record des grèves dans la région. Ce ne sont pas les seules raisons. Selon Bernard Plessy,

"La raison profonde, c'est presque toujours la défense du métier, et l'affirmation de la puissance du syndicat. Il s'agit le plus souvent en effet soit de refuser l'embauche d'un ouvrier non syndiqué, voire étranger à la profession, soit d'empêcher le renvoi d'un ouvrier congédié. La plus importante fut la grève de 1894 qui toucha 1200 ouvriers pendant neuf mois et entraîna une tentative d'autogestion."

Si les verriers consacrent leur vie à leur métier, ils n'en oublient pas pour autant la religion. Robert Lacombe cite dans son ouvrage sur Rive-de-Gier un texte de J.M. Madinier, historien de la paroisse St Jean, que nous reproduisons ici :

"Les verriers étaient jadis très religieux ; ils ont donné de bons et fidèles chantres à la paroisse et onze de leurs enfants à l'église de Lyon et aux Missions, depuis cent ans. N'oublions pas que les verriers à vitre s'appelaient "gentilshommes-verriers", ayant reçu ce titre de Louis XVI qui voulait encourager l'industrie du verre. Ils allaient au travail et en revenaient, défilant fièrement dans nos rues, portant l'habit à la française, le haut de forme, l'épée au côté. Plusieurs de nos compatriotes conservent l'épée de leur père. Bien entendu, à la verrerie, devant les fours, leur tenue changeait, se rapprochant de celle d'Adam. Ils ne faisaient pas d'apprentis pour conserver leur métier et leur titre de père en fils. Ce fut ainsi jusqu'à l'installation des Verreries franco-belges de St Etienne qui laminèrent le verre au lieu de le souffler. Hélas, les verriers maintenant auprès de leurs machines automatiques ne sont plus que des manœuvres spécialisés"

"Les maîtres verriers pour faciliter la pratique religieuse le dimanche, les fours ne devant pas s'éteindre, firent construire des chapelles à l'intérieur des ateliers. Une chez Lanoir, visible sur un plan du début XIXè, vers la rue de la barrière, une autre construite en 1823 sur la rive du Couzon, en aval de la Limarre ou moulinage de soye suscité par Henri IV lors de son passage en 1602. L'abbé Berlier y disait la messe le dimanche et les verriers ne quittaient pas le travail le soir sans prier dans la chapelle où se trouvait St Laurent, leur patron et St François-Régis auquel les verriers avaient une grande dévotion. Le 10 août, fête grandiose avec défilé, messe, pain bénit, diner familial bien arrosé…"

Vers 1840, 20 verreries de Rive-de-Gier se trouvent sur la paroisse St Jean. La pratique religieuse au sein de l'entreprise prend fin avec la Révolution de 1848.

 

Aujourd'hui, toutes les verreries dont nous avons parlé ont disparu. La société B.S.N. qui en est résulté a encore des activités sur Givors. Cette épopée verrière n'a laissé que des friches industrielles que les élus locaux tentent de réhabiliter en logements sociaux ou privatifs, ou encore en centre commercial quand ils ne les détruisent pas…

Il aurait été intéressant de parler du verre lui-même, des catégories d'ouvriers, des vitraillistes et des vitraux, des termes employés dans ce métier... Le temps nous manque, et pour l'instant, ce n'est pas l'objet de notre site. Peut-être qu'un jour...

 

 

Bibliographie

      R. Lacombe, Recherches historiques II sur la Ville de Rive-de-Gier, F. Paillart Editeur-imprimeur à Abbeville, 1985

     Bernard Plessy, La vie quotidienne en Forez avant 1914, Ed. Hachette 1981

     Claudius Chomienne, Histoire de la ville de Rive-de-Gier, Le Livre d'histoire-Lorisse Paris 2003 – Réédition du livre paru en 1912

     G.Gardes, Grande Encyclopédie du Forez et des Communes de la Loire, Editions Horvath, 1986

     Alfred Franklin, Dictionnaire Historique des Arts, Métiers et Professions exercés dans Paris depuis le treizième siècle H. Welter éditeur en
     1906 réédition Bibliothèque des  Arts, des Sciences et des Techniques, 2004

     G. Couty, Une carrière dans la verrerie, Mémoire des Pays du Gier, n°2, A.R.R.H., imprimerie Bonny – Rive-de-Gier 1994