HISTOIRE DE L'ENSEIGNEMENT

 

I

 

Du IVe millénaire avant J.C.  au Ve siècle de notre ère

 

Seul un esprit éduqué peut comprendre une pensée différente de la sienne, sans la cautionner pour autant.

                                                                                                                                                              Aristote

 

" Enseignement » et « éducation » sont deux mots presque synonymes qui pourraient s’employer l’un pour l’autre. Il existe cependant entre eux une légère nuance de sens : l’enseignement désigne avant tout la transmission des connaissances intellectuelles ; le mot « éducation », qui a pu s’employer à propos d’animaux, désigne le fait de mener un être à l’accomplissement de ses qualités propres ; pour l’homme, ces qualités humaines concernent l’esprit, le caractère et l’aptitude à la vie en société. Naturellement, enseignement intellectuel et formation morale ne vont jamais tout à fait l’un sans l’autre."

 Mme Jacqueline de ROMILLY, déléguée de l’Académie française, le 28 octobre 2008.

 

Qu'est-ce que l'enseignement ? Est-ce seulement dispenser des "connaissances intellectuelles", de l'écriture à la lecture en passant par le calcul, l'histoire…? A notre humble avis, certainement pas. C'est oublié tout l'enseignement pratique, manuel qui, dans l'histoire de l'humanité, a précédé l'enseignement dit "général". Sur cette base, il faut remonter à l'homme de Néandertal, il y a plus de 400 000 ans, voire même avant. A priori, à cette époque, pas d'enseignant spécialisé. Les connaissances, essentiellement pratiques, simplement pour survivre, sont transmises d'une génération à l'autre au sein de la famille ou de la tribu. On retrouve ce processus dans de nombreuses espèces d'animaux. Cela ne veut pas dire qu'aucune connaissance intellectuelle n'est transmise. L'observation joue certainement un grand rôle : alimentation (reconnaître les comestibles), écologie, climatologie, astronomie, médecine, pharmacie, arts de la chasse, de la guerre…, mots étranges pour cette époque, mais déjà d'actualités ! La survie est alors le maître-mot. On le retrouve chez l'Homo-sapiens avec des variantes liées, en grande partie, à la façon de trouver sa subsistance : le chasseur-cueilleur devient agriculteur-éleveur.

Aujourd'hui, cet enseignement existe toujours, soit au sein de la famille, soit au sein de structures où sont transmises les connaissances intellectuelles générales, pratiques, manuelles, voire morales. Nous pensons aux L.E.P et à l'excellence, aux Compagnons du Devoir.

 

Mises à part les fresques murales, nous n'avons pas d'éléments qui nous permettent de remonter très loin, et pour cause, la transmission est orale ou "concrète" (nos travaux pratiques). Il n'y avait pas d'écriture (du moins, jusqu'à preuve du contraire). L'écriture, la base de l'enseignement des connaissances intellectuelles, mais aussi l'aide indispensable à la mémoire humaine à notre époque. C'est ce que nous allons voir dans ce premier chapitre.

L'histoire de l'enseignement débute bien avant celle de notre Pays du Gier. Il nous est apparu intéressant d'élargir l'étude de ce thème et de remonter… au Déluge, c'est-à-dire au IIIe millénaire avant notre ère. A cette époque vivent les derniers mammouths laineux sur une île proche de la Sibérie. Mammouth et enseignement, deux mots qu'un ministre a su rapprocher en d'autres temps et pour des raisons bien différentes.

Les recherches archéologiques et anthropologiques nous amènent à SUMER, en Basse-Mésopotamie (sud de l'Irak actuel), dans le prolongement nord-ouest du Golfe Persique. C'est là qu'apparaît la "Civilisation" avec toutes ses composantes : "l'organisation sociale et politique ; l'établissement de villes et d'Etats ; la création d'institutions, d'obligations et de droits ; la production organisée de la nourriture, du vêtement de l'outillage ; la mise en ordre du commerce et de la circulation des biens d'échange ; l'apparition des formes supérieures et monumentales de l'art ; les débuts de l'esprit scientifique ; enfin et surtout, invention prodigieuse et dont on ne peut guère mesurer l'importance, la mise au point d'une écriture systématisée, permettant de fixer et de propager le savoir." Nous sommes dans les années 5000 – 4500 avant notre ère. 1000 à 1500 ans plus tard, ce nouvel état des relations humaines, fruit de l'ensemble des cultures environnantes (Proche-Orient)  est à son apogée. C'est à cette date qu'apparaissent les Sumériens, indigènes en pleine évolution ou conquérants ou immigrés. Nul ne sait leur origine. Cette période est dite proto-literate ou encore proto-histoire, entre la préhistoire et l'histoire.

Sumer est considérée comme le territoire où est née la Civilisation. Elle l'est aussi pour l'écriture : les deux font un tout, l'une dépend de l'autre, mais nous ne sommes ni des archéologues, ni des anthropologues. Il y aurait sûrement beaucoup à dire sur ce sujet.

Qu'est-ce que l'écriture ? A quoi sert-elle ? Jusqu'à ce milieu du IVe millénaire, l'homme s'en est passé. Alors ? En premier lieu, on peut dire qu'elle est un moyen d'archivage de données que la mémoire humaine ne peut mémoriser : listes diverses, documents comptables…particulièrement utiles dans la gestion de nouvelles structures sociétales comme les cités. Au-delà de cette mémorisation, elle permet un classement de l'information : type d'objet, fonction, nombre, lieu, le plus courant. Plus tard, en Egypte et à Babylone, le classement concernera des listes dites onomastiques soit hiérarchiques (divinités, gouvernement, peuple), soit linguistiques, c'est-à-dire comportant des symboles ou des signes identiques. Cet usage de l'écriture suppose de nouvelles capacités intellectuelles, ou du moins le développement, l'orientation de celles-ci. Reste à savoir à quel niveau : d'une civilisation, d'un groupe de lettrés, de tout individu ou l'inverse, à savoir de tout individu, d'un groupe de lettrés et finalement d'une civilisation ?

Autre questionnement possible : la culture orale est-elle l'enfant pauvre, celle des pays dits analphabètes, voire sous-développés ? Comme nous le verrons plus loin, il n'en est rien : elle a fait les beaux jours de civilisations plus tardives, l'écrit n'étant utilisé que pour conserver la trace d'actes ou de déclarations précieuses.

Alors "écrit" ou "oral" ? L'écrit ne serait qu'un moyen de communiquer, une aide pour penser, pour se souvenir de ce qu'on a dit ou de ce que l'on a à dire. Sur un plan intellectuel, sans doute inconscient à terme, il montre que "le langage est composé de mots (et non d'une succession de sons formant message) et que ces mots ne sont pas des choses, mais des signes qui se combinent selon des règles". Quant à l'oral, il peut être accompagné d'une gestuelle, d'intonations… qui peuvent donner des précisions sur le discours lui-même. Pour les transcrire, l'écrit doit utiliser des subterfuges comme une ponctuation, l'utilisation de mots, de formules.

L'écriture n'est pas unique : ce serait trop simple. Les spécialistes distinguent trois grands systèmes :

  • Les systèmes idéographiques : à chaque signe, correspond un objet (pictogramme) ou une idée (idéogramme) ; le nombre de signes est considérable ; l'apprentissage de la langue est très long, mais la connaissance de la langue n'est pas indispensable.
  • Les systèmes syllabiques : à chaque signe est associé un phonème (élément sonore.
  • Les systèmes alphabétiques : à chaque signe correspond un son décomposé ; la combinaison de plusieurs signes permet d'obtenir un son. Les multiples possibilités de cette combinaison permettent de réduire ce nombre de signe : en français, 16 voyelles et 20 consonnes suffisent.

Après ces considérations simplifiées philosophico-anthropologiques (que les professionnels nous pardonnent !), revenons à la première écriture découverte à Sumer. Inventée vers 3500 avant J.C., cette écriture graphique est dite cunéiforme car ses signes sont formés de coins résultant de la combinaison de traits horizontaux, verticaux, obliques ou triangulaires. Comment l'intelligence humaine a pu réaliser cette invention et dans quel but ?  Deux hypothèses ont prévalu dans un premier temps. Pour les uns, le but est simplement, de représenter, par le dessin, des objets sans qu'il n'y ait de relation avec le langage. Pour d'autres, il s'agirait de remplacer des jetons utilisés jusque-là pour comptabiliser des produits agricoles. Des études plus récentes ont montré que la découverte de l'écriture a été concomitante avec celle d'un support, la tablette en argile, et d'un stylet, en roseau, le calame. Ce dernier, d'abord taillé pointu ou arrondi, l'a été par la suite en biseau. Cette dernière forme interdit la réalisation  de courbes, ce qui induit l'écriture cunéiforme. A partir de là, les sumériens vont d'abord dessiner des signes, peu nombreux, représentant des objets réels, sans rechercher une ressemblance particulière. Ce sont les signes primitifs. Ceux-ci vont ensuite être triturés, accentués, combinés entre eux donnant des signes dérivés. La succession de ces deux types de signes qui peuvent encore se complexifier permet de préciser une idée, un état, une action… A ces signes, il faut en ajouter d'autres qui correspondent à une écriture phonétique.

 

   
 
Écriture sumérienne
 

 

Nous arrêtons là ce descriptif très incomplet qui montre les arcanes de cette invention dont l'origine est peut-être plus complexe que l'on ne croit. Archivage et comptabilité ne semblent pas être les seules motivations. Le partage de savoirs dans une société multilingue peut en être aussi à l'origine ; tout aussi hypothétique est un désir de compréhension, par la transcription, des présages divins. Cette écriture disparaît dans les textes communs au début du IIe millénaire avant notre ère, mais persiste beaucoup plus tard pour les textes sacrés, la littérature, les sciences. L'écriture cunéiforme  subsistera dans de nombreuses autres régions du Proche-Orient : l'élamite, en Iran, le hurrite, en Syrie et bien d'autres.

Inventer une écriture ne suffit pas. Il faut la transmettre de génération en génération, quitte à la faire évoluer au fil du temps. C'est le rôle de l'école, ce qui nous ramène au titre de cet article : l'enseignement. Si Sumer et sa culture sont à peine connues vers 1850, des découvertes archéologiques permettent aux anthropologues d'avancer très rapidement : le sol conserve des dizaines de milliers de tablettes d'argile riches d'informations multiples. Si les unes concernent des documents administratifs, notamment sur la vie économique, d'autres présentent des listes de mots à apprendre par cœur pour les utiliser plus facilement. Au milieu du IIIe millénaire avant notre ère, ces tablettes nous permettent de découvrir qu'il existe des milliers de scribes appartenant à tous les niveaux de la hiérarchie sociale, de l'administration de base au service du roi en passant par le service des temples. Comment sont-ils formés ? Il faut attendre mille ans, vers – 1500, pour trouver des tablettes comportant d'une part des devoirs plus ou moins bien rédigés, suivant l'âge de l'élève, d'autre part des documents écrits par des  enseignants, évoquant la vie scolaire, les programmes, les méthodes d'enseignement. Le but premier de cet enseignement est de former des scribes. Il s'adresse, ensuite, aux érudits en tout genre – théologie, littérature, botanique, zoologie, minéralogie, géographie, mathématiques, grammaire, linguistique…- qui, à leur tour, font progresser ces sciences.

Cette école, d'abord rattachée aux temples, devient laïque. Elle est plutôt fréquentée par des enfants de familles aisées : a priori, seuls les garçons y reçoivent une instruction. Le directeur, dit spécialiste ou professeur, est appelé aussi "le père de l'école", assisté par un professeur dit "le grand frère", en référence aux élèves dits "les fils de l'école". Le travail des élèves consistait à recopier des tablettes préparées par le directeur qui en faisait la correction et faisait réciter les leçons apprises par cœur. Il y avait aussi des cours de dessin, de sumérien. La discipline n'était pas oubliée : contrôle de présence, et fouet en cas d'insatisfaction … Grâce aux tablettes, on sait que l'enseignement portait soit sur les sciences et les moyens mnémotechniques, soit sur la littérature. A domicile, le père participait à l'enseignement en faisant réciter son fils.

En ce qui concerne les enfants des classes sociales défavorisées, essentiellement des paysans ou quelques artisans, l'apprentissage se fait à la maison : pas question d'apprendre à écrire, il faut apprendre un métier dès le plus jeune âge pour aider son père et, plus tard, entretenir sa famille.

Si les sumériens sont à l'origine de la première écriture, ils ne sont pas les seuls à s'être penchés sur cette invention : deux siècles plus tard, ce sont les égyptiens qui s'attaquent à ce difficile problème. C'est ainsi que naissent les hiéroglyphes, représentations symbolisant des éléments vivants ou non. Seules les consonnes sont représentées. Il en existe deux types : les hiéroglyphes proprement dits et les hiéroglyphes cursifs, ces derniers utilisés pour les textes funéraires. Le système hiéroglyphique semble être un moyen de communication écrite dans une région aux multiples idiomes ; il se développe essentiellement dans des textes inscrits sur des monuments. D'autres écritures, dites cursives ou rapides, sont créées ultérieurement (à partir de la 2ème moitié du IIIe millénaire), dérivant du système hiéroglyphique. La première est l'écriture hiératique qui sera utilisée jusqu'au IIIe siècle après J.-C. pour la rédaction sur papyrus de textes administratifs, épistolaires, romanesques, religieux, voire funéraires. A partir des années 700 avant J.-C, vient, ensuite, l'écriture hiératique anormale, utilisée dans la rédaction de contrats, de textes juridiques, remplacée rapidement par l'écriture démotique qui servira aussi à la rédaction de textes religieux, administratifs ou littéraires. Elle s'éteindra au Ve siècle après J.-C, après dix siècles de bons et loyaux services. Cette dernière écriture a deux avantages : elle comporte un nombre limité de hiéroglyphes contrairement aux hiéroglyphes initiaux ; et, par ailleurs, elle se rapproche de la langue parlée.

 

 

     
 
Hiéroglyphes égyptiens
 

                       

      

 

     
 
Écriture hiératique                                                                           Écriture copte
 

 

 

   
 
                                                                   Démotique en rouge   Copte en bleu
 

 

 

L'invasion grecque par Alexandre le Grand en 332 avant notre ère se traduit notamment par la disparition progressive des hiéroglyphes au profit de l'alphabet grec (voir ci-dessous). A la fin du IIIe siècle avant J.-C., sous l'impulsion des prêtres et leur volonté de conserver les traditions égyptiennes, une nouvelle écriture apparaît qui transforme des symboles hiéroglyphiques en mots rédigés en lettres grecques. Ce nouveau procédé donne naissance à une nouvelle écriture désignée successivement pré-vieux-copte I, pré-vieux-copte II et copte qui donne de plus en plus de place à la relation écriture – prononciation (encodage phonétique ou phonologique). Les voyelles qui n'étaient jusque-là jamais notées font partie intégrante des mots et sont clairement prononcées. Curieusement, cet "échange" se produit en sens inverse avec l'apparition dans l'écriture grecque de "lettres" (graphèmes) démotiques donnant des sonorités (phonèmes) égyptiennes spécifiques. Cette évolution trouve ses origines dans les milieux sacerdotaux et magiques. Elle atteint son apogée au début de notre ère, avec l'extension du christianisme. Si les prêtres des anciennes religions polythéistes perdent leur rôle religieux, ils conservent un pouvoir magique qui nécessite l'utilisation de formules dont la prononciation doit être conforme à la tradition.

Aujourd'hui encore, le copte, lointain souvenir des hiéroglyphes, est rencontré dans certains dialectes égyptiens.

 

Nos connaissances (avant tout) et les limites que nous impose la rédaction de cet article font que nous ne pouvons aller plus loin dans la description de cette écriture. Pour ceux qui veulent en savoir plus, nous conseillons de se rendre sur le site "Egyptos – L'Egypte antique des pharaons", rubrique "Alphabet phonétique des hiéroglyphes". Ce n'est, bien sûr, qu'un site parmi d'autres.

Que sait-on de l'enseignement de ces écritures ? Il est évoqué pour la première fois à la fin du IIIe millénaire avant J.-C. Comme à Sumer, il a concerné avant tout les enfants des classes les plus riches (nobles, prêtres, fonctionnaires du palais), appelés à devenir scribes auprès des puissants. Il est dispensé dans deux lieux dédiés, "l'école" ou "lieu d'instruction" et "la Maison de Vie". Les tablettes en argile sont remplacées par des éclats de calcaire ; le stylet est d'abord un morceau de bois fibreux écrasé à son extrémité (l'ancêtre du pinceau !), puis un roseau taillé à pointe fine. Les titres sont rédigés à l'encre rouge, le texte à l'encre noire, les illustrations avec des couleurs différentes. L'écriture enseignée est le hiératique suffisant pour les fonctionnaires de base. Les enfants destinés à "faire carrière" suivent ensuit un apprentissage sur les hiéroglyphes. De très nombreux tessons de poterie ou des éclats de calcaire ont été retrouvés comportant des lignes de signes à écrire (un bon souvenir !), parfois une ligne ou un texte moral ou religieux suivant l'âge et les compétences de l'élève. Les études de l'écriture et de la lecture pouvaient être prolongées par une formation en théologie, en médecine, en mathématiques… Le rôle du père n'était pas négligeable et concernait surtout les questions morales (équité, paix, vérité, justice). L'action du père était considérée comme un devoir civique ; il utilisait sa propre expérience, mais aussi des tablettes spécialement conçues pour l'éducation des fils.

Il semblerait que des enfants de classe sociale modeste aient pu suivre une formation pour des emplois de fonctionnaires administratifs ; on en retrouve également dans l'armée pharaonique, non comme soldats, mais comme serviteurs des aînés. L'apprentissage à la maison reste toutefois dominant. Quant aux filles, quel que soit le niveau social, les témoins de l'époque ne semblent pas s'être penchés sur cette question. On peut penser que l'enseignement était limité, avec, bien sûr, des exceptions possibles, et dispensé par la mère ou ses servantes (simple hypothèse !). Il devait concerner essentiellement les tâches dévolues à une maîtresse de maison et à une mère de famille…

 

Si l'alphabet grec devient la base de l'écriture en Egypte, il n'est pas le premier à être utilisé dans cette vaste zone géographique des pays méditerranéens, européens et du Proche-Orient. L'alphabet constitue une véritable révolution pour l'écriture et semble être le fruit d'une lente évolution (pour quelle raison ?) : nous sommes aux environs du XVIe siècle av. J.- C. Contrairement aux hiéroglyphes qui transcrivent des objets, des êtres vivants, voire des idées, et donc sont innombrables, l'alphabet transcrit des sons par des signes dont le nombre est très restreint, de 20 à 40 suivant la richesse phonétique de la langue. Ce petit nombre facilite, a priori, l'acquisition et la mémorisation. A ce jour (du moins en 2002), nul ne peut dire où, comment, pourquoi est né ce système. Les premiers "signes" sont découverts dans le Sinaï, mais retrouvés plus tard en Egypte, près de Louqsor. Leur interprétation reste longtemps hermétique jusqu'à la découverte d'un petit sphinx qui porte un texte en égyptien et en signes correspondant à des consonnes, tout comme dans l'alphabet sémitique (Afrique du Nord, Corne de l'Afrique, Moyen-Orient). Le dessin des signes semble inspiré par les hiéroglyphes égyptiens, mais le nouveau système est donc sémitique, consonantique, sans voyelles. Certains mots permettent de rapprocher ce texte à une langue parlée sur les côtes orientales de la Méditerranée, une langue qui donnera naissance, entre autres, au phénicien (Phénicie = Proche-Orient : Liban), au début du Ier millénaire av. J.- C. Cette langue et l'écriture se retrouvent logiquement dans les comptoirs phéniciens. Cet alphabet, après adaptation, avec notamment l'introduction de signes à consonance de voyelles, est ensuite emprunté par les Grecs.

D'où vient, en fait, l'écriture grecque ou, plutôt, les écritures grecques ? Comme toujours, les découvertes archéologiques permettent de remonter dans le temps. Cela commence par la découverte de sceaux gravés sur un marché d'Athènes (parfaitement illégal aujourd'hui), au début du XXe siècle. Lors de fouilles en Crète, des tablettes d'argile   aux gravures identiques sont retrouvées ; d'autres, dans des couches plus profondes, donc plus anciennes, présentent des signes différents. Ces deux écritures sont composées de syllabes à lire horizontalement, de gauche à droite. La plus ancienne est appelé linéaire A, la deuxième linéaire B. De la première dérive le syllabaire chypriote qui permettra de déchiffrer certains signes du linéaire B (!) : une interconnexion évidente ! 40 ans après cette première découvertes, des tablettes sont mises à jour dans le Péloponnèse, donc sur le continent : le graphisme est du type linéaire B. Pour autant, s'agissait-il de la langue grecque ? La preuve en est venue par une tablette où figuraient tout à la fois le dessin d'un vase tripode et des syllabes qui, regroupées, donnaient le mot tripode en grec archaïque. De ces découvertes, on peut conclure que, dans le secteur de la mer Egée, trois systèmes d'écritures se sont succédé :

- au début du IIe millénaire av. J.-C., l'écriture pictographique crétoise (sceaux de pierre dure, tablettes d'argile) ; les signes peuvent avoir une valeur phonétique. Elle est utilisée comme marqueur de propriété ou en comptabilité.

- au milieu du IIe millénaire, av. J.-C., le linéaire A, crétois, de style syllabique prend le relais. Il est utilisé en comptabilité et pour les textes religieux. Par contre, la langue transcrite reste inconnue.

- vers le XVIe siècle, le linéaire B apparaît en Crète et en Grèce continentale. Toujours de type syllabique (des idéogrammes sont aussi utilisés pour symboliser des objets ou des animaux dans les registres comptables), il comprend 87 signes (à comparer aux milliers de hiéroglyphes égyptiens) composés de cinq voyelles et de leur combinaison avec douze consonnes. Il est utilisé pour la comptabilité et l'administration, au palais royal. Il faut ici noter le travail remarquable d'un architecte, Michael Ventris, amateur passionné par les langues anciennes. Dans un premier temps, il regroupe les travaux réalisés par des spécialistes, travaux majeurs, mais qui n'ont abouti qu'à des suppositions. Sans se préoccuper de la valeur phonétique des signes, il cherche d'abord à en comprendre l'agencement, la fréquence d'utilisation. Le syllabaire chypriote, déjà décrypté, comporte quelques signes communs. M. Ventris constate que certaines suites de signes apparaissent sur des tablettes crétoises, non sur des tablettes grecques. Il suppose que cela correspond à des noms de lieux et le confirme en consultant les listes qu'il a enregistrées. D'hypothèses en découvertes, notre "amateur" conclut que cette écriture transcrit un grec archaïque. Confirmation en est donnée par des fouilles archéologiques qui mettent au jour de nouvelles tablettes dont une présente un ensemble de signes illustré par des idéogrammes.         

 

   
 

      Linéaire B

 

 

Cette écriture disparaît vers 1200 av. J.-C. en même temps que la direction palatiale du pays.

Compte-tenu de l'utilisation de ces écritures, il semble que l'enseignement n'ait guère changé, réservé aux classes dirigeantes, aux comptables, aux administrations royales. Malgré le grand nombre de tablettes découvertes, ce thème n'a, apparemment,  pas été développé.

Le linéaire B disparaît. Le phénicien va le supplanter (voir plus haut) : cela va demander une adaptation et plusieurs siècles. Comme on l'a vu, l'alphabet phénicien ne comprend que des consonnes (situation paradoxale puisque l'étymologie latine du mot "consonne" signifie "qui sonne avec", sous-entendu une voyelle) ce qui ne rend pas facile la lecture, voire même dans certains cas, la compréhension du texte. La langue grecque, par contre, nécessite l'utilisation de voyelles. Le génie grec est, ici, d'introduire les voyelles réduisant à 25 le nombre de signes à connaître.

Cette "révolution" se serait déroulée dans les années 1000 – 900 av. J.-C., sans doute dans des lieux d'échanges de marchandises ou, simplement, de rencontres, de voyages, dans les secteurs de la Méditerranée orientale et du Proche-Orient. La raison d'être de ce système semble moins évidente. Deux théories s'opposent :

- une nécessité commerciale, comptable, d'archivage, voire généalogique, cultuelle… Aucun de ces thèmes n'a été retrouvé sur les supports (essentiellement des vases) datant de cette époque.

- un moyen de transmission et d'expression durable en termes poétiques. La poésie est le langage préféré des intellectuels grecs de cette époque : l'hexamètre est à la base de leurs discours, de leurs sentences, de leurs contes. Ils s'affrontent dans des jeux, des chants… pour le plus grand plaisir des puissants, des rois qu'ils accompagnent. Cette écriture est donc privilégiée pour  glorifier et distraire une élite,  du moins dans ses débuts. Elle permet également d'identifier un propriétaire, voire même un fabricant, ce qui laisse supposer qu'elle a fait l'objet d'un enseignement dans des couches sociales moins favorisées. Cet art poétique est seul utilisé : la prose n'arrive qu'à la fin du VIe siècle, avec l'historien Hérodote. Quant à l'écriture alphabétique, elle  ne passe dans les domaines public et religieux  qu'à partir du VIIe siècle av. J.-C.

La cible de l'enseignement grec reste toujours la même : l'élite, religieuse ou laïque. Cet enseignement est tourné vers ce qui rend l'homme beau, d'esprit et de corps.  Dès le plus jeune âge, l'élève doit donc apprendre l'écriture, la lecture, la musique, la poésie, le calcul. Cet enseignement que l'on pourrait dire préparatoire est prolongé pour les adolescents par un cycle d'humanisme (pour les plus anciens d'entre nous, se souvenir que la classe de seconde était dite des "Humanités") : un temps de réflexion, notamment sur la sagesse, sans toutefois oublier les mathématiques et, pour le corps : la gymnastique, la natation, pour certains l'athlétisme, le maniement des armes. Jeunes adultes, les élèves sont enfin soumis à un cours de rhétorique (là encore, c'était le nom donné à la classe de première), c'est-à-dire l'art de s'exprimer, de l'éloquence, de la persuasion, un savoir indispensable pour les futurs dirigeants du pays et les philosophes. La liste des penseurs (philosophes !?) grecs est impressionnante : Aristote, Socrate, Platon pour ne citer que les plus connus du grand public qui s'affrontent sur de nombreux thèmes, en particulier le sophisme, un art oratoire qui cherche à convaincre sans toujours tenir compte de la vérité.

Pour les plus jeunes, l'enseignement est dispensé dans une pièce plus ou moins dédiée. Le maître est assis dans un fauteuil, les élèves sur des tabourets ou des bancs. Pas de bureau pour écrire. Les supports sont des tablettes à deux pages en bois recouvertes de cire molle. Le stylet est muni d'une pointe d'un côté, d'une boule à l'autre extrémité pour effacer, remettre la cire en place. Les châtiments corporels sont fréquents, à la moindre erreur, à la moindre fausse note. Cette recherche permanente du beau, de l'excellence se traduit par des sentences qui surprennent :

- Platon : "Dans les exercices du corps, nos jeunes gens se proposeront surtout d’augmenter leur force morale […] Quant à ceux dont le corps est mal constitué, on les laissera mourir ".

- Aristote : La première éducation doit être celle du corps, avant celle de l’âme (musique, littérature). Il exige que les enfants fréquentent le moins possible la société des esclaves et désire qu’on ne les emmène pas aux farces satiriques et à la comédie. En revanche, ils apprendront pendant trois ans les arts libéraux dignes de l’homme libre : la gymnastique, la grammaire, la musique et le dessin (Wikipedia).

Cet enseignement est celui d'Athènes. Celui de Sparte est dispensé par l'Etat ; il donne une place encore plus importante au corps par des exercices quasi militaires. Le mot "spartiate", encore utilisé de nos jours, est synonyme d'habitudes de vie rigides et austères.

 

L'alphabet grec va s'exporter grâce à l'émigration de grecs vers l'Italie, au VIIIe siècle av. J.-C. Les premiers à le recevoir sont les Étrusques qui dominent alors le centre du pays et le centre-ouest de la botte. Là encore, l'écriture reste le privilège de l'élite, même au-delà de la mort comme en attestent les découvertes archéologiques : nécessaire à écriture, encrier gravé, abécédaires, écritoire (tablette de Marsiliana) retrouvés dans des tombes, autant de signes de fierté de pouvoir proclamer, même mort, que l'on sait ou a su écrire et lire. Pour mieux répondre à l'organisation des sons dans la langue étrusque, cet alphabet est légèrement modifié et passe de 25 à 26 lettres. Ecrire une langue est une chose, savoir la lire et la comprendre en est une autre : c'est le cas de la langue étrusque dont l'origine reste mystérieuse. Les très nombreuses inscriptions découvertes sont trop courtes pour être utilisées, rarement bilingues. Deux langues pourraient s'en rapprocher, l'une en Italie du nord, l'autre dans une île de la mer Égée !

A partir du IIIe siècle av. J.-C., les Étrusques sont dominés par les Grecs puis par la République Romaine qui adopte cet alphabet après en avoir modifié certains signes. Beaucoup plus simple à mémoriser, ce système d'écriture est aussi plus facile à enseigner. Il est pratiqué par des artisans comme le montre une fresque du Ier siècle de notre ère, découverte à Pompéi,  qui représente un boulanger et son épouse exhibant parchemin, stylet et tablette.

 

 

   

 

Il est important de noter l'influence de l'écriture phénicienne. Au Proche-Orient, elle inspire l'écriture araméenne qui, à son tour, se mêle aux écritures sémitiques comme le syriaque, l'hébreu et l'arabe. En Egypte et en Europe, elle est à l'origine d'une part de l'écriture grecque, et de là au copte et au russe, d'autre part à l'écriture étrusque qui donnera notre écriture latine.  

L'enseignement romain est largement inspiré de la culture grecque. Il  a pour but de construire un hommes libre, épanoui, un lettré plus qu'un scientifique, un philosophe plus qu'un technocrate, un sage plus qu'un expert. Sur ces qualités individuelles repose le bien-être de la cité.

L'enfant suit le chemin des jeunes grecs. Au VIIe siècle av. J.C., dès l'âge de 7 ans, il apprend à lire, à écrire, à calculer : c'est le temps de l'école primaire, du paedagogus, un esclave souvent grec, qui accompagne l'élève, est aussi un répétiteur et un éducateur moral. Le maître d'école est le primus magister ou magister ludi litterarii. De simples tabourets ou bancs pour les élèves ; pas de pupitre ;  un stylet pour écrire sur des tablettes à 2 planchettes de bois réunies par des charnières, couvertes de cire molle. Ces tablettes servent de "cahiers de brouillon". Plus tard, il pourra copier des textes sur des rouleaux de papyrus ou du parchemin. Le maître propose des jeux qui attirent l'attention des élèves, provoquent l'émulation. Comme en Grèce, , à partir du IIIe siècle av. J.C., les études se poursuivent à partir 11 – 12 ans par les "Humanités" : c'est l'enseignement secondaire dirigé par le grammairien (grammaticus) qui explique les textes classiques à travers la connaissance du grec et du latin. Au programme, Térence et Virgile pour la poésie, Salluste pour l'histoire et Cicéron pour l'art oratoire. Finalement, à partir du Ier siècle av. J.C., de 15 à 20 ans, l'élève apprend du rhéteur l'art oratoire, la Rhétorique, mais aussi la géographie à l'aide de cartes représentant le monde connu de l'époque.

Les filles, enfin, ne sont pas oubliées et sont scolarisées jusqu'à 13 ans, contre 15 ans pour les garçons. Leur mère les prend en charge pour les instruire des tâches qui les attendent à la maison.

La discipline fait appel aux châtiments corporels : férule sur la main, verge sur les fesses et fouet sur les mollets.  Le procédé est accepté par les parents, mais fait aussi l'objet de critiques de certains enseignants. C'est le seul moyen pour le maître de se faire respecter. Celui-ci est rétribué par les parents. Ce n'est qu'un "technicien de l'instruction", parfois esclave, souvent d'origine grecque. Le niveau de l'enseignant est très variable. Les uns sont très cultivés, exerçant leur métier avec passion, ne demandant aucune rétribution. D'autres, au contraire, ne sont pas à la hauteur de la tâche, notamment les maîtres d'école, ce qui leur vaut des représentations  moqueuses et ironiques sur des stèles.

Les établissements scolaires passent progressivement sous la coupe du service public jusqu'à la chute de l'empire et l'affirmation de l'autorité de l'Église.

L'éducation est le fait des parents qui peuvent aussi faire appel à un précepteur. Cela peut mal commencer. Comme les Grecs, le Romains pratiquent encore "l'exposition", c'est-à-dire l'abandon des jeunes enfants condamnés à mourir s'ils ne sont pas reconnus par leur père dans les huit jours qui suivent leur naissance. Si l'enfant est reconnu, il reçoit dès lors toute l'attention et l'affection de ses parents. L'éducation est morale et religieuse. Elle  incite l'enfant  à se dévouer à la communauté.

Comme nous l'avons déjà précisé pour les cultures précédentes, ce système concerne essentiellement les classes dirigeantes. La population est alors essentiellement agricole, où l'éducation est pratique, concrète dans le seul but de survivre. La relation parents-enfants domine : écriture et lecture ne sont pas la priorité.

 

Grecs, Romains, et les Gaulois !? Pour mémoire, les Gaulois, nos ancêtres (c'est ce que l'on nous a appris à l'école et ce qu'a chanté Henri Salvador) sont des Celtes venus d'Outre-Rhin (Europe centrale), vers le VIIe siècle av. J.-C. Au total, ce sont près de soixante peuples ou tribus qui se déplacent. Ils seront suivis, une dizaine de siècles plus tard, par d'autres tribus, toujours d'Outre-Rhin. De leur système éducatif, nous ne savons que peu de choses. La raison en est simple : la transmission est orale ; le Gaulois refuse l'écriture utilisée dans les échanges commerciaux, mais sans excès : écrire, c'est figer une activité. Hors les échanges commerciaux ne cessent d'évoluer. Il est donc préférable de s'abstenir ! Le Gaulois récalcitrant, c'est le druide, qui concentre toutes les connaissances de l'époque : il est prêtre, homme politique, juriste, historien, astronome, astrologue, cosmologue, écologiste, poète, devin, magicien, sorcier et enseignant. Par contre, morale et philosophie ne font pas partie de son domaine de prédilection, contrairement à ce qu'en a dit Jules César dans son ouvrage "La Guerre des Gaules". Le druide est, en même temps, l'un des rares éléments d'unification de ces peuplades. On se souvient de l'assemblée annuelle des druides dans la forêt des Carnutes, près d'Orléans, durant laquelle sont réglés les problèmes, privés ou publics, entre tribus. Il transmet son immense savoir dans des lieux non dédiés, trouvés dans la nature : forêt, caverne…Ses élèves font partie de l'aristocratie, et seront, un jour, druides, dirigeants ou chef de guerre. Pour ces peuples conquérants, réputés parfois pour leur barbarie, leur cruauté, leur bravoure, la formation de combattant est primordiale. Elle commence dès l'enfance par l'initiation à la chasse, par le dressage d'animaux (chien, faucon) utilisés d'abord contre des bêtes sauvages, et plus tard contre l'ennemi. Le lancer du javelot fait aussi partie de cette formation.

Nous l'avons vu plus haut, il est difficile de se faire une idée précise sur la vie des Gaulois. Jules César arrive bien tard pour nous en parler et son impartialité de conquérant nous laisse un peu sur notre faim.

Plus tard, les cultures gréco-romaines et gauloises vont se fondre, avec, toutefois, une importante influence grecque. Et ce, jusqu'à la chute de l'Empire Romain d'Occident, le 4 septembre 476 de notre ère.

Avant de terminer ce premier chapitre, il est important de revenir très brièvement sur le modèle phénicien et sur sa diffusion avec les modifications qui s'imposent en relation avec les langues parlées. En découlent les écritures de l'hébraïque ancien, de l'araméen à l'origine des alphabets arabe et hébreu moderne. D'autres écritures sont nées, toujours dans cette région du Proche-Orient, de l'est méditerranéen, comme l'akkadien du milieu du IIIe millénaire av. J.-C., écriture cunéiforme, internationale en son temps, sans doute en relation avec l'écriture sumérienne.

On ne peut que s'étonner en constatant ce bouillonnement intellectuel dans une région finalement restreinte de notre globe terrestre, qui a apporté en moins de 4000 ans un support extraordinaire de communication et de mémorisation des activités humaines. N'oublions pas, également, dans un tout autre domaine, que c'est encore là que sont nées les 3 religions monothéistes.

Bien sûr, d'autres régions sont à l'origine d'écritures : l'Inde (IIIe millénaire, puis IIIe siècle av. J.-C.), la Chine (XIIIe siècle av. J.-C., à l'origine du Coréen, du Vietnamien et, au Ve siècle, du Japonais, avec, dans tous les cas, une adaptation locale à la langue parlée), les écritures d'Amérique Centrale (Olmèque, dès la fin du IIe millénaire av. J.-C. ; Aztèque ; Maya au IVe siècle av. J.-C.) et, plus près de nous, l'écriture runique, née au Danemark, au IIe siècle ap. J.-C. Et sans compter les écritures qui sont encore de nos jours des énigmes.

La dispersion de l'Homo sapiens sur notre globe est sans doute à l'origine des très nombreuses langues parlées. Liés aux échanges commerciaux nécessitant une compréhension entre populations, des dialectes sont nés, multipliant ainsi le nombre de langues. Aujourd'hui, on peut considérer qu'il existe des dizaines de milliers de langues et de dialectes. Une dizaine est utilisée par des populations de plus de 100 millions de personnes. 5000 seulement sont écrites : une centaine est utilisée par 95 % de la population mondiale.

 

Que les archéologues, anthropologues, ethnologues, philologues, linguistes nous pardonnent cette incursion bien légère dans leurs domaines. Le sujet est tellement vaste et passionnant. Et qui sait si de nouvelles découvertes, de nouvelles interprétations ne nous permettront de remonter encore plus loin dans le temps ? Que pensez de la signification des fresques découvertes dans de nombreuses grottes, comme celle de Lascaux, datant de vers – 19 000 av. J.-C., surnommée la "chapelle Sixtine du Périgordien". Peintures, gravures, vitraux, voire fresques murales des cathédrales du Moyen-Âge permettaient au peuple analphabète de "lire" les écritures sacrées. Les scènes de chasse, les défilés de troupeaux… n'étaient-ils pas, en leur temps, une forme d'écriture, un moyen de transmettre !?

 

Dans les chapitres suivants, maintenant que nous savons écrire, lire, et même calculer (Ce sujet a été mis de côté. Nous y reviendrons plus tard. Les chiffres romains et indiens, diffusés par les arabes au Xe siècle, n'ont pas été les seuls à être utilisés), nous verrons, dans une deuxième partie, comment les enseignants et nos dirigeants ont transmis ce savoir entre le VIe siècle et la fin du XVe.

 

 

Bibliographie

S.N. Kramer, L'histoire commence à SUMER, Arthaud, 1957

Comment est née l'écriture, Sciences & Vie hors-série, n° 219, juin 2002

Rolling, Langues et écritures du Sumérien à Internet, Le Rotarien, octobre 2000

De Fabrègues, L'Éducation en France, Famille et Éducation, revue de l'A.P.E.L.

 

Wikipedia, Education dans l'Antiquité

L'éducation et l'enseignement en Gaule

Les enseignants en Gaule romaine

 

 

 

FIN

 

 

 

 

 

 

 

 

HISTOIRE DE L'ENSEIGNEMENT

 

II

 

Du début du VIe siècle à la fin du XVe siècle

 

Seul un esprit éduqué peut comprendre une pensée différente de la sienne, sans la cautionner pour autant

                                                                                                 Aristote

 

 

Notre premier chapitre de "L'Histoire de l'Enseignement" a été consacré essentiellement à la découverte de l'écriture, depuis Sumer vers 3500 av. J.-C. jusqu'à l'écriture latine. Durant cette période, l'enseignement est relativement constant d'un pays à l'autre, d'une culture à l'autre. Il est le plus souvent réservé aux garçons des familles les plus riches. A de rares exceptions près, les filles doivent se contenter d'un enseignement dispensé par la mère, orienté vers les tâches qui incomberont à la future maîtresse de maison.

Ce deuxième chapitre est consacré à une période beaucoup plus courte, qui englobe le Moyen-Âge pour se terminer vers la fin du XVe siècle.

Nous sommes donc arrivés en 476 : c'est la chute de l'Empire Romain d'Occident, qui fait suite à un déclin ou à une évolution. Les hypothèses de cette fin se sont multipliées au fil des siècles : politiques, économiques, commerciales, sociétales, sanitaires, militaires… Pendant longtemps, elle fut attribuée exclusivement aux invasions des barbares venus de l'Est, dès le IIIe siècle. Ces invasions ont pour conséquences la destruction de villes, le mélange des populations et donc des cultures, mais aussi le recul de structures bien établies, comme l'Eglise catholique. Cependant, celle-ci devient la seule entité unificatrice : le christianisme est religion officielle de l'Empire romain depuis le IVe siècle. Malgré les différences de cultures et de croyances, un rapprochement va s'opérer entre rois barbares et évêques encore en place. Concrètement, on assiste à des faits déterminants : le mariage de Clovis, roi des Francs, avec Clotilde, une princesse catholique, son baptême sous l'influence de Rémi, évêque de Reims, la venue de clercs du Midi de la France pour occuper les évêchés de l'Est, le travail obscur des moines pour transformer les coutumes barbares des francs, comme la traduction, dans leurs langues, de chants, de sermons, de prières (Pater et Credo). Ces moines sont bénévoles ; ils ne sont pas payés. Ils vont faire redécouvrir l'enfant et son importance complètement bafouée par les romains, avec, en particulier la pratique de l'exposition, le droit de vie et de mort, de vente… Reprenant l'Evangile, ils sont tous bienveillants et condamnent la violence : "Il n'appartient pas au premier venu de réprimander" ou encore "Il [l'enfant] ne persévère pas dans la colère. Il n'est pas rancunier. Il ne se délecte pas de la beauté des femmes. Il dit ce qu'il pense". Certains jeunes moines sont même admis au conseil de la communauté "car souvent le Seigneur révèle à un plus jeune ce qu'il a de mieux à faire". Si l'école romaine survit tant bien que mal, cette nouvelle conception va faire le succès de l'enseignement catholique dans les monastères. Bien sûr, avec une orientation non cachée : que ces enfants deviennent des hommes au service de Dieu et ce, quelles que soient leur culture et leurs coutumes. L'enfant est admis dès l'âge de 7 ans, pour apprendre à lire et écrire. La classe comporte une dizaine d'enfants. Le moine est à la fois professeur et maître d'internat (cela rappelle étrangement les moines bouddhistes). L'enseignement est essentiellement religieux et de même niveau, quel que soit le lieu, car, à côté de cette école monastique, sont créées, au même moment, dès le VIe siècle, des écoles paroissiales dans les campagnes (curé) et épiscopales dans les villes (évêque). Les techniques pédagogiques utilisent les textes sacrés, en particulier le livre des "Psaumes", qui sont appris par cœur. L'observation des légendes situées sous les portraits des saints permet à l'enfant de distinguer les lettres. La copie d'ouvrages permet l'initiation à la structure de la langue. En milieu rural, les techniques doivent être simplifiées, s'appuient sur des gestes de la vie courante, comme les chants et les danses.

Les châtiments corporels sont toujours très fréquents malgré les mises en garde de nombreux abbés et évêques.

Le rôle de l'Eglise est ici déterminant : l'enseignement des moines aboutit à une culture commune des peuples européens évangélisés, au moins pour un temps.

L'enseignement en ce VIIe siècle reste, tout de même, très restrictif à la demande même des autorités religieuses, en particulier du pape. Un des plus grands esprits du VIIe siècle, le pape Grégoire le Grand, ayant appris que Didier, archevêque de Vienne, avait, dans une des villes autrefois les plus lettrées de la Gaule, entrepris de relever les études en enseignant lui-même la grammaire, lui écrivit : « Mon frère, on m'a dit, et je ne puis le redire sans honte, que vous avez cru devoir enseigner la grammaire à quelques personnes. Apprenez donc combien il est grave, combien il est impie qu'un évêque traite de ces choses que doit ignorer même un laïque. Ç'a été pour moi un sujet de mécontentement et de tristesse, parce que les louanges de Jupiter et les louanges du Christ ne peuvent sortir ensemble d'une même bouche. S'il m'est démontré que j'ai été induit en erreur et que vous ne vous êtes pas préoccupé de ces frivolités, de ces lettres séculières, j'en  rendrai  grâce  à  Dieu, qui n'aura pas laissé souiller votre cœur par les félicitations impures des pervers ».

Que faire devant cet aveuglement, cette incompétence ? Un début de solution va venir de l'étranger. D'une part, et paradoxalement - le Vatican en fait partie géographiquement -, de l'Italie, imprégnée de la culture latine et moins touchée par les invasions ; d'autre part, de l'Irlande, non envahie, et imprégnée de traditions de l'Eglise d'Orient, avec, notamment, des références à la culture et à la langue grecques. Les monastères créés dans cette île développent plus que tout autre à cette époque une éducation culturelle beaucoup plus large. Ces moines s'installent progressivement sur le continent ; dans le sens inverse, des moines bénédictins, très "papistes", envahissent l'île. La rencontre ne se fait pas sans heurts, mais aboutit à une compréhension réciproque et à l'élargissement du domaine éducatif, dans tous les monastères du continent, vers des études séculières (astronomie, dialectique, versification, étude du grec…)

Cet enseignement n'est pas réservé à une élite. Y-a-t-il, pour autant, égalité entre tous les petits écoliers ? On peut en douter car les connaissances des maîtres ne sont pas les mêmes.

Cette recherche d'égalité, nous la retrouvons à la fin du VIIIe siècle avec Charlemagne qui n'a pas "inventé" l'école, comme le dit la chanson, mais a cherché à la faire progresser en améliorant le niveau de formation des maîtres. Sa motivation est double. Tout d'abord religieuse afin que le clergé, et donc les fidèles, soient en mesure de mieux étudier les Saintes Ecritures. Dans son capitulaire (ordonnance) de 789, Admonitio generalis, Charlemagne exige que le programme des écoles paroissiales, épiscopales et monastiques concerne le chant, la grammaire, le calcul, mais aussi les psaumes, et ce, dans des ouvrages qui ne soient "ni mal écrits, ni mal traduits". Ces documents doivent être contrôlés par des "hommes capables". Cette exigence se confirme dans un courrier où il reconnaît recevoir des lettres des gens d'Eglise, témoignant d'une dévotion sincère, "d'un sens droit, mais d'un discours inculte". Admonitio generalis est à l'origine de la création de nombreuses écoles et de l'enseignement universitaire de tout le Moyen-Âge, avec, entre autres, l'étude du latin pour traduire les textes religieux. La meilleure connaissance de cette langue aujourd'hui dite morte a une conséquence inestimable, encore de nos jours : la traduction et donc la conservation de la littérature classique romaine. Sur les 700 ouvrages connus (les textes eux-mêmes ou des références), 150 ont été traduits par les moines de cette époque. D'autres l'ont été plus tard. Une majorité a disparu complètement.

L'autre motivation est politique et sociale : les prêtres doivent être supérieurs à leurs fidèles pour que la foi soit maintenue ainsi que l'unité de l'Eglise et de l'Empire ; par ailleurs, l'écriture et la lecture permettent d'accéder aux écrits impériaux, d'en faciliter la diffusion et l'application. Parmi les moyens utilisés pour développer cette connaissance, la dialectique, l'art de démontrer, de réfuter :"C'est la discipline des disciplines, celle qui enseigne à enseigner, qui apprend à apprendre, en elle la raison découvre et démontre ce qu'elle est, ce qu'elle veut, ce qu'elle voit". Ainsi s'exprimait Rabin Maur, un professeur de cette époque, élève d'Alcuin, érudit et conseiller de Charlemagne.

Charlemagne ne s'est pas intéressé seulement à l'enseignement des enfants. Bien qu'il ne sache pas écrire lui-même, il s'entoure d'érudits disséminés dans l'Empire, pour provoquer des échanges d'idées, promouvoir l'étude des textes de l'Antiquité, développer un enseignement concernant les sciences humaines. Ainsi naît l'Ecole du Palais. Cette école est ambulante : elle suit et elle est la cour, présente ou future. Elle est destinée à parfaire les connaissances d’étudiants grâce à l'intervention de ces maîtres de la pensée. L'idée du temps est de dispenser des connaissances encyclopédiques reprenant tous les acquis de l'Antiquité. Ce projet prend naissance dès le VIe siècle avec Boèce et Cassiodore, puis, et surtout, au VIIe siècle, avec Isidore de Séville : son ouvrage, "De originibus", sera le livre de référence de tout le Moyen-Âge, plagié à plusieurs reprises, même par les plus grands comme Alcuin. Encore une fois, le christianisme semble avoir joué un grand rôle dans cette évolution : soif de vérité et désir de former un être complet sans esprit d'exclusive.

Pour atteindre cet objectif, l'enseignement est divisé en 7 disciplines ou "7 arts libéraux", eux-mêmes répartis en deux groupes :

- le trivium ou arts des lettres : grammaire, rhétorique, dialectique ; l'enseignement se fait par la lecture de textes, leur commentaire et la discussion entre maître et élèves. Le trivium avait pour objet d'enseigner à l'esprit l'esprit lui-même, c'est-à-dire les lois auxquelles il obéit en pensant et en exprimant sa pensée, et, par contrecoup, les règles auxquelles il se doit soumettre pour penser et s'exprimer droitement. Plus simplement, il concerne le raisonnement, le langage, l'être humain. Il concerne le plus grand nombre.

- le quadrivium ou arts des chiffres : arithmétique, géométrie, astronomie, musique. Ce groupe correspond à la notion d'encyclopédie, à la connaissance de toutes choses rencontrées dans la nature. Il est réservé aux esprits supérieurs.

Ces sept disciplines avaient déjà été proposées par Saint Augustin au début du Ve siècle dans le De Doctrina Christiana.

Cette évolution de l'enseignement prendra le nom de "Révolution carolingienne" : contemporaine de Charlemagne qui l'avait initiée, elle s'effondre au cours des deux siècles suivants, faute d'un nouveau projet élaboré au plus haut niveau de l'Empire, faute aussi d'un chef qui unit les peuples. Ceux-ci, une nouvelle fois se déchirent ; les invasions nordiques sont un obstacle au développement intellectuel. L'élément le plus important est dès lors la simple survie.

 

A plusieurs reprises, nous avons évoqué l'éducation des filles, le rôle de la femme dans la famille, un rôle a priori limité jusqu'à la fin du IVe siècle. Tout change avec l'avènement du catholicisme qui met en avant l'égalité femme – homme, contrairement à ce que prescrivait le droit romain. La nouvelle religion joue un rôle déterminant dans l'évolution de la situation de la femme dans la société. A l'évidence, les filles de la haute société apprennent à lire et écrire pour des raisons d'abord religieuses qui débouchent sur des innovations collectives. Combien de monastères féminins ont-ils été créés entre le VIe et le XIe siècle !? Nombre de ces monastères ont reçu des enfants, filles ou garçons, de toute condition sociale, pour leur apprendre à lire et écrire. La première formation est le chant, l'interprétation de psaumes, essentiellement. Cela permet de découvrir et de mémoriser des mots qui sont retrouvés plus tard dans la lecture et l'écriture. Ces jeunes filles poursuivent leur instruction auprès de précepteurs ou, à partir du XIIIe siècle, pour une minorité, à l'Université. Adultes, elles s'adonnent à la lecture. Nombreuses sont celles qui s'attachent à la copie des psautiers, à leurs enluminures. L'enseignement semble être entièrement tourné vers la religion catholique. En réalité, cela n'est pas tout-à-fait vrai. La liste est très longue, de ces femmes qui, religieuses, consacrèrent leur vie à l'Eglise, mais qui, laïques, sont aussi les témoins de leur époque, des précurseurs. Nous en citons quatre qui nous ont particulièrement étonnés, qui ont vécu aux IXe et XIIe siècles. Régine Pernoud évoque leur vie dans son livre "La femme au temps des cathédrales".

Dhuoda, sans doute membre d'une noble famille, écrit dans les années 840 le "Manuel pour mon fils", le premier traité d'éducation en général ignoré sans doute parce que trop précoce, arrivant sept siècles avant ceux de Rabelais et Montaigne. Ce manuel, écrit en vers et en prose, est inspiré par la Bible avec pour premier conseil "Aimer". Aimer qui que ce soit, proche ou non, avec comme corollaires la patience, le pardon, la compassion, le soutien, la fidélité… Autre conseil, prier et lire, le seul moyen d'évoluer et de grandir. En réalité, il s'agit là plutôt d'un manuel d'éducation, de morale de vie. Par contre, la qualité de l'écriture, de l'expression, l'énoncé des préceptes montrent que Dhuoda a reçu un enseignement des plus complets. Elle ne s'est pas contentée de lire les Ecritures. Elle s'est également nourrie d'œuvres d'écrivains, de poètes, de grammairiens. Elle savait également utiliser le grec et l'hébreu.

Herrade de Landsberg : "Les touristes qui, aujourd'hui, visitent le monastère de Sainte-Odile en Alsace peuvent contempler sur les murs du couvent la copie agrandie des miniatures d'un manuscrit disparu, le fameux Hortus deliciarum, Jardin des délices". Cet ouvrage, constitué de 324 feuillets, résume ce qui était nécessaire à l'instruction de ses moniales. Outre des extraits de la Bible, des textes des Pères de l'Eglise et d'autres auteurs, il "se présentait comme une somme de savoir à l'usage du temps, il était illustré d'une série de miniatures… A travers les dessins d'outils agricoles, d'attelage et ferrure des chevaux, d'une roue de pressoir, d'armes, de vêtements et même d'automates manœuvrés par des ficelles, c'est tout une partie de la vie quotidienne au XIIe siècle qui a survécu dans ces quelque 336 miniatures…".

Hildegarde de Bingen (1098 – 1179) : Religieuse à 15 ans, fondatrice de couvents, sujette à des visions surnaturelles, érudite, écrivaine, elle s'intéresse à tout, ce qui lui vaut d'être consultée par les plus grands de son époque, pape, empereur, évêque, abbés… Ses écrits concernent bien sûr la théologie, mais aussi la médecine, l'alphabet qu'elle veut réformer, la poésie, la musique (elle compose des hymnes https://www.youtube.com/watch?v=v6qFCYRQKVA&index=27&list=RDNFN2Wot7VSo, des symphonies interprétées encore de nos jours). Sur le plan scientifique, elle aurait évoqué une possible loi de l'attraction, l'action magnétique des corps, la circulation du sang…

Héloïse, épouse d'Abélard et abbesse, est considérée par certains comme la fondatrice de la littérature française. Ses lettres sont à la fois érudites et érotiques, évoquent la sexualité féminine, découvrent l'amour passion à l'opposé ou en complément de l'amour courtois, source de la littérature du Moyen-Âge. Elle innove en se consacrant à des domaines non religieux, connaît les auteurs antiques, parle le latin, le grec, l'hébreu… Elle est, sans aucun doute, l'exception inoubliable de cette époque, avec son érudit et séducteur de mari, Abélard. Elle inspirera six siècles plus tard Jean-Jacques Rousseau, dans la "Nouvelle Héloise".

 

Nous arrivons donc aux XIe - XIIe siècles. Le nombre des maîtres de grammaire ( dialectique et rhétorique s'effacent à cette époque, au moins pour un temps) dans les villes est croissant et accueille aussi les plus pauvres. Ils sont en majorité des religieux, mais les laïcs ont aussi leur place : il "suffit" de suivre pendant 5 à 7 ans l'enseignement d'un maître pour pouvoir ouvrir une école. Dans les campagnes, la progression marque le pas. Les écoles monastiques subissent un certain déclin, d'une part en raison de leur éloignement, d'autre part, peut-être, d'un rejet, du fait de leur richesse et de l'apparition de mouvements prônant un retour à l'Evangile originel, à la pauvreté, à la pénitence. C'est le cas notamment de Pierre Valdo, riche marchand lyonnais, qui, au XIIe siècle, se débarrasse de tous ses biens, prêche l'Evangile, et fait rédiger une bible en langue populaire. Ce mouvement réformiste, dit des Vaudois, malgré de nombreuses persécutions aux XVIe et XVIIe siècles, existe encore de nos jours : il préfigure, pour certains, les mouvements de la réforme de Luther et Calvin.

Comme nous l'avons vu dans le premier chapitre, l'importance du père dans les milieux moins favorisés est déterminante pour l'éducation du fils qui apprendra un métier où la lecture et l'écriture n'ont pas encore leurs places. Le rôle de la femme n'est pas négligeable. Durant les premières années, la mère transmet les valeurs religieuses, morales, sociales qui feront de l'enfant un être juste et croyant. En fait, c'est la famille tout entière qui prend en charge l'éducation et "l'enseignement pratique" de l'enfant.   

Nous avons dit à plusieurs reprises que les écoles sont paroissiales, épiscopales ou capitulaires ou cathédrales et monastiques comme l'a voulu Charlemagne, comme le confirme le Concile de Latran en 1179. L'une d'entre elles se distingue tout particulièrement, l'École Cathédrale de Notre-Dame, à Paris. Elle attire les étudiants de toute l'Europe grâce à l'un des plus grands maîtres de l'époque médiévale, Abélard qui enseigne la dialectique et la théologie. Parmi ses nombreux enseignements, retenons sa thèse sur les universaux et, plus encore, une confrontation entre la foi et la raison, sujet brûlant en cette époque mystique, mais qui montre aussi une liberté de pensée (déjà !), "une anxiété intellectuelle, une soif de savoir et de comprendre". Cette école est sans doute la plus réputée, vraisemblablement du fait qu'elle se trouve dans la ville où le roi a décidé de s'installer, sans doute, aussi, du fait de la qualité de l'enseignement d'Abélard. D'autres écoles cathédrales ont eu également un grand renom : celles de Lyon, créée en 799, Chartres, Langres, Laon, Orléans, Reims, Rouen.                           

D'autres structures scolaires apparaissent aux XIIe – XIIIe siècles : les unes sont financées par la seigneur local, les autres sont privées, dirigées par un maître soit salarié des habitants d'un village, soit directeur et propriétaire de l'établissement.

Dans tous les cas, l'enfant, fille ou garçon, intègre l'établissement scolaire vers l'âge de 7 ans. Les professeurs sont souvent aidés par les élèves les plus anciens (on retrouvera ce modèle aux XVIIIe –XIXe siècles). Riches et pauvres se côtoient. L'enseignement est gratuit pour les pauvres, payant pour les riches. Un bel avenir est ainsi possible pour tous. On peut citer l'abbé Suger, fils de serf, qui se distingue en de nombreux domaines, politique, artistique, diplomatique, aux côtés du roi Louis VII ; Maurice de Sully, fils de mendiant, à l'origine de la construction de Notre-Dame-de-Paris ; les papes Urbain VI et Grégoire VII, respectivement fils de cordonnier et de chevrier… Si les écoles destinées aux filles sont moins nombreuses, leur niveau n'est pas moindre : Ecritures Saintes et théologie, bien sûr, mais aussi lettres, grammaire, grec, hébreu, latin (nous l'avons déjà vu avec Dhuoda, dès le IXe siècle). L'enseignement de l'arithmétique, de la géométrie, de la musique, de la médecine, parfois même des travaux pratiques sur les métaux précieux permettent aux adolescents les plus doués, pas forcément les plus riches, d'intégrer l'Université, après dix ans d'études.

A l'origine, l'Université dépend directement de la papauté : ses premiers statuts datent de 1200 (droit de coalition, liste des auteurs et des ouvrages étudiés, études pour devenir enseignant…), à l'initiative du roi Philippe Auguste, confirmés par le pape Innocent III, en 1215. Elle est l'aboutissement d'écoles épiscopales créées dès le Xe siècle, mais devenues trop petites par rapport à l'afflux d'étudiants venant de toute l'Europe. A cela s'ajoute l'avènement des corporations artisanales (voir plus bas) qui permettent aux professionnels de se regrouper, de se défendre, de définir les droits et devoirs de chacun, d'instituer un monopole. Les maîtres de l'école suivent cette tendance ; leur regroupement est en partie à l'origine de la création des universités. Enseignants et étudiants ont une aura toute particulière ce qui leur confère une autonomie totale – scolaire, juridique, financière… - vis-à-vis du pouvoir laïc. Ils sont de sexe masculin et, en principe, catholiques. Les professeurs sont tous des religieux, mais l'enseignement est parfois spécialisé, parfois très diversifié, variable suivant la tradition locale : théologie, bien sûr, mais aussi sciences, mathématiques, musique, grammaire, dialectique... Il est dispensé dans des locaux non dédiés, épars dans la ville, loués par les maîtres ; le regroupement débutera au XIVe siècle ; les universités  ne deviendront propriétaires qu'au début du XVe. Les cours sont en latin, seule langue compréhensible par les étudiants venant de tous horizons. Il est surtout oral et fait référence, dans le débat qui s'en suit, à plusieurs disciplines. Cela explique la culture générale, voire encyclopédique, de certains étudiants de cette époque.  Cet enseignement oral a également deux conséquences étonnantes. La première est que la culture ne nécessite pas forcément la connaissance de l'écriture, de l'alphabet. C'est ce que R. Pernoud veut nous faire comprendre par cet exemple : " Dans un chapitre des Statuts municipaux de la ville de Marseille, datant du XIIIe siècle, se trouvent les qualités requises d'un bon avocat, et l'on ajoute : litteratus vel non litteratus, qu'il soit lettré ou non. Cela paraît très significatif : on peut donc être un bon avocat et ne savoir ni lire ni écrire, - connaître la coutume, le droit romain, le maniement du langage, et ignorer l'alphabet". La deuxième est l'importance de la prédication qu'elle soit dans les églises, sur la place du marché, sur les routes. Ici encore, pas d'écrits, mais une discussion, un débat, pouvant aller bien au-delà du seul enseignement religieux, pouvant concerner l'histoire, les sciences, les évènements récents ou historiques qui ont fait le pays, ou, tout simplement, l'expression orale. Parmi ces prédicateurs, citons Jean Gerson (1363-1429), d'origine paysanne, devenu théologien, chancelier de l'Université, qui n'hésite pas à rencontrer les plus modestes dans un souci pédagogique. Le but est, comme souvent à cette époque, d'évangéliser le petit peuple en évoquant des faits concrets de la vie de tous les jours à l'aide de mots simples regroupés dans le premier abécédaire jamais rédigé, "L'A.B.C. des gens simples".

Chaque université est spécialisée dans un domaine particulier : l'exemple de celle de Montpellier et de la médecine est connu de tous. De même, Paris et la théologie, Bologne et le droit (les frontières et les distances ne sont pas un obstacle pour les étudiants). L'acquisition de connaissances variées suppose donc des déplacements, de là des rencontres agrémentées de fêtes ou troublées par des drames ; à cette époque, la vie d'étudiant n'est pas un long fleuve tranquille…

L'université parisienne comprend 4 facultés : trois supérieures ou professionnelles (théologie, droit ou décret, médecine), une pour les plus jeunes, la Faculté des Arts. C'est en son sein qu'est désigné le dirigeant de l'université, le recteur. Comparable à notre enseignement secondaire actuel, elle délivre trois diplômes : la déterminance (vers 16 ans) qui deviendra le baccalauréat au XVe siècle ; la licence (vers 21 ans) et la maîtrise ès arts qui deviendra doctorat, qui permet au candidat d'enseigner dans la faculté des Arts et d'obtenir ultérieurement ces mêmes titres dans les facultés supérieures. Cette Faculté des Arts est également subdivisée en "Nations" regroupant élèves et maîtres suivant leur nationalité, leur langue, leur ethnie (français, picards, normands, anglais), sans doute pour des raisons extra-scolaires.

Examens et enseignements passent essentiellement par la discussion, le débat où chacun critique plutôt qu'il ne raisonne. Ce processus se retrouve dans la philosophie médiévale qu'est la scolastique, qui veut concilier la philosophie grecque, en particulier aristotélicienne, avec la théologie chrétienne. Dans cet esprit, sont abordés aussi bien les sujets religieux, comme la conciliation de la foi et de la raison, que les sujets très matériels comme, par exemple, la concession de franchises ou de privilèges. Cet enseignement, plus intellectuel et quelque peu passéiste plutôt que pratique et avant-gardiste, explique la stagnation des universités et leur quasi-absence dans l'évolution de la pensée, littéraire et scientifique.

Les préoccupations des étudiants sont les mêmes qu'à notre époque : le choix des études, l'argent, la nourriture, le logement, l'obligation, pour certains, de trouver un petit travail. Les plus riches vivent en ville avec leur serviteur ; les moins favorisés sont accueillis dans des collèges libres et payants ou charitables et gratuits (hospitia) - le premier, le Collège des Dix-Huit, à Paris, en 1180. Dans les premiers, les étudiants peuvent bénéficier de bourses ; leurs contributions sont fonctions de leurs moyens financiers. Dans les seconds, les élèves y sont nourris, logés, vêtus. Tous y sont à l'abri, moralement et matériellement. Ils n'ont pour seules obligations que des petits travaux d'intérêt communs, le plus souvent religieux ou hospitaliers. Les hospitia charitables sont financés par des dons, des fondations. La gestion matérielle est partagée avec les étudiants. Leurs maîtres, des universitaires, ne sont, au début, que des répétiteurs ; ils peuvent tout au plus apporter une aide personnalisée, complémentaire, puis, à la demande de l'Université, ils vont progressivement donner de véritables cours. Le prieur, élu par les étudiants, mais dont la charge doit être confirmée par la Faculté des Arts, est chargé d'organiser des répétitions, des "disputes". Le niveau d'enseignement est tel que le collège devient un véritable concurrent pour les Université papales. Des étudiants riches y vivent moyennant finances, attirés par les maîtres ; ils sont bien sûr accueillis à bras ouverts. La discipline qui y est imposée empêche tout débordement : finis (ou presque !) les soirées de débauche, les combats dans les rues…  Les universités exigent progressivement que les étudiants vivent dans ces établissements, véritables internats, qui accueillent, également, les enseignants. Une réglementation de plus en plus dure va peser de façon uniforme sur tous les collèges, sans tenir compte des particularités de chacun. L'aboutissement est une véritable claustration comparable à celle des monastères, sans doute en relation avec un nouvel état d'esprit politique au niveau du royaume : le désir d'uniformisation (droit, institutions, morale) et de soumission des provinces sous la coupe de la monarchie centrale. Le collège de la Sorbonne en est l'un des meilleurs exemples : maître à l'Université de Paris, clerc du roi, Robert de Sorbon acquiert des maisons, vers 1257, pour accueillir les étudiants les plus pauvres. Avec l'aide de Louis IX (Saint Louis), il agrandit le domaine. Aujourd'hui, la Sorbonne est un établissement pluridisciplinaire reconnu universellement : arts, langues, lettres, sciences humaines et sociales, médecine et métiers de la santé, sciences et ingénierie y sont enseignés.

Au fil des années, les rois vont avoir mainmise sur les universités, tant sur le plan organisationnel que sur les questions scolaires, avec ou contre l'assentiment des enseignants et des étudiants, et du pape, suivant les circonstances. A la fin du XVe siècle, la plupart de ces établissements sont sous l'autorité royale.

 

Dans les pages précédentes, nous avons surtout évoqué l'enseignement que l'on peut qualifier "d’intellectuel". Dans le monde de la paysannerie et de l'artisanat, des professions manuelles, les connaissances ne sont pas innées. On a vu le rôle du père chez les paysans. On retrouve ce rôle chez les artisans qui forment leur progéniture au métier donnant naissance à de véritables dynasties. Pour ceux qui veulent rentrer dans ces métiers, les difficultés sont plus grandes. Il faut trouver un maître qui accepte de former cet apprenti, de le nourrir, de le loger en compensation d'un travail exécuté et d'un dédommagement financier. Sans en avoir trouvé la preuve formelle dans nos lectures, il paraît évident que l'apprentissage a existé de tout temps. Existait-il des contrats écrits ? Et si oui, étaient-ils les mêmes d'un maître à l'autre pour une profession donnée ? Une réponse partielle nous est donnée dans le Livre des métiers. En 1268, à la suite de nombreuses controverses entre professionnels, le prévôt des marchands Etienne Boileau décide de regrouper dans un document les règlements de toutes les corporations de Paris, que ceux-ci soit rédigés ou non. Tous sont acceptés sans discussion. Dans un premier temps, 120 corporations ont répondu à cet appel. D'autres rejoindront ce premier contingent au fil des années. Des modifications de ces textes pourront survenir à tout moment sur demande des corporations. Ces règlements comportent les droits et les devoirs des maîtres, la surveillance de leur travail par des jurés… et l'apprentissage. Celui-ci varie d'une profession à l'autre : durée, obligation du maître vis-à-vis de l'apprenti et inversement, jugement des différends, éventuellement la nécessité de savoir lire et écrire – exigée uniquement chez les libraires et, ultérieurement, chez les imprimeurs… Au terme de ces années de formation, l'apprenti passe devant les jurés, membres élus de la corporation, pour contrôler ses capacités à devenir ouvrier ou compagnon.

Il est impossible, ici, de reprendre toutes les situations possibles, tous les cas envisagés et l'évolution de ces métiers artisanaux : ce n'est d'ailleurs pas le sujet de cet article. Nous ne pouvons qu'inciter les personnes intéressées par cette question de consulter le "Dictionnaire historique des Arts, Métiers et Professions exercés dans Paris depuis le XIIIe siècle", d'Alfred Franklin, éditions Bibliothèque des Arts, des Sciences & des Techniques. Voir en particulier les rubriques "Corporations", "Apprentissage" et "Le livre des métiers", mais aussi tous les métiers pour lesquels l'auteur indique les obligations du maître (horaires de travail, succession pour épouse ou enfant, obligations financières), le nombre d'apprentis accueillis simultanément, la durée de l'apprentissage…

Nous avons cité le mot de compagnon ; en réalité, il n'apparaît qu'au XVe siècle. Là encore, nous retrouvons un enseignement pratique qui vient parfaire les années d'apprentissage. Cet enseignement complémentaire est aussi un frein, voire un obstacle, pour ces ouvriers déjà très qualifiés pour ouvrir leur propre atelier et ce, à la plus grande satisfaction des maîtres en place.

 

Nous aurions souhaité parlé d'un autre enseignement, celui des Compagnons du Devoir. Plus qu'un enseignement, il s'agit d'un art de vivre qui vise à l'excellence en de nombreux domaines : professionnel avec le sens du travail bien fait et du devoir, d'abord, mais aussi éducatif, moral, éthique, relationnel, religieux…, le tout accompagné de certains rites. Peut-être ferons-nous un article spécifique ? Mais, il faut bien le comprendre, le sujet est très complexe, entouré de légendes et de secrets. Cette association de professionnels semble remonter à l'Antiquité. Lui sont attachés un bâtiment, le Temple de Jérusalem  (sous l'égide du roi Salomon, entre – 1000 et – 900 av. J.C.) et des professionnels du bâtiment : Hiram, fondeur-architecte, maître Jacques, tailleur de pierre, Soubise, architecte du temple. Ces personnages sont entourés de légendes et pas toujours identifiés. L'association fait l'objet d'interdits de la part des rois - dont Charlemagne, en 779 -  qui font cependant appel à elle pour construire leur château. L'Eglise ne lui est pas plus favorable : le serment sur les Evangiles se mêle avec des pratiques occultes, des codes, un vocabulaire particulier. Les mots-mêmes de "Compagnon et Compagnonnage" n'apparaissent que vers 1719. Les francs-maçons interfèrent dans cet historique très complexe, pas toujours à bon escient. Contrairement aux corporations officielles dont nous avons parlé plus haut, le Compagnonnage ne sollicite aucune approbation officielle de ses statuts : les adhérents y sont libres. Sans doute est-ce là la raison qu'il soit considéré comme une société secrète. En 1994, il existe 3 sociétés compagnonniques : l'Association ouvrière des compagnons du Tour de France ou du Devoir ; la Fédération compagnonnique des métiers du bâtiment et autres activités ; l'Union compagnonnique des compagnons du Tour de France des Devoirs unis. Retenons un seul mot pour ces professionnel(le)s : l'excellence.

 

Et dans notre Pays du Gier :

Nous ne disposons que de quelques informations. Nous savons simplement que François Baschelas, bachelier des escoles de Saint-Chamond, est présent à la signature d'une franchise entre Jean II de Saint-Chamond et les notables de cette ville, le 19 février 1496. Cela signifie qu'il y a plusieurs écoles en activité au XVe siècle. Comme nous l'avons vu plus haut, ce titre est obtenu vers l'âge de 16 ans, donc au bout d'une dizaine d'années d'études. Cela suppose également qu'il y a des écoles primaires et au moins un collège. Saint-Chamond est, à l'époque, la grande ville du sud de la Loire. Nous n'avons trouvé aucune référence à des écoles dans les monographies des villages du Pays du Gier. On peut supposer, sans l'affirmer, que les curés  peuvent jouer un rôle, même modeste, pour une minorité. Pour les familles fortunées, les enfants sont instruits par des précepteurs ou envoyés dans des internats à Lyon. Les congrégations installées à Saint-Etienne (moines cisterciens de l'abbaye de Valbenoîte), à Saint-Croix-en-Jarez (Chartreux), à Cellieu (abbaye de Jourcey, monastère mixte dirigé par les religieuses et relevant de l'ordre de Fontevraud), à Valfleury (bénédictins) n'ont pas pour vocation l'enseignement.

 

L'évolution de l'enseignement au cours de ce millénaire ne peut être traitée sans que soit évoquée celle de notre langue, le passage du latin aux langues dites romanes, en l'occurrence le français. Nous disons bien évoquée !

L'étude de la poésie latine a permis aux linguistes de découvrir que le rythme des mots dépend de la prononciation de chaque syllabe, soit par sa durée (brève ou longue), soit par son accentuation plus ou moins forte suivant son emplacement dans le mot. Suivant que cette accentuation est forte ou faible, la syllabe perdure ou disparaît pour donner le mot français. Ainsi, Civitate, - ville, cité -, donne cité en français. CI, en début de mot, est en position forte, et reste ; VI, non accentué avec une consonne peu sonore, disparaît ; Ta est accentué, persiste et mute ; TE est en fin de mot, en position faible, disparaît.

Le latin que se sont évertués à nous apprendre nos vieux maîtres (il en existe encore quelques jeunes !) est dit classique. C'est celui des élites, des grands écrivains romains : Cicéron, Tite-Live, Virgile, Plaute, Horace… Nous en gardons les traces par leurs écrits traduits partiellement dans le célèbre dictionnaire Gaffiot. Ce latin a-t-il jamais été parlé par le peuple ? Certains en doutent. Très tôt après la chute de l'Empire romain, peut-être même avant, le latin parlé évolue vers le latin dit vulgaire dans lequel viennent se mêler des mots des langues des envahisseurs. Comment cette langue nouvelle, la nôtre, est-elle apparue ?

- la loi du moindre effort : on ne prononce plus une syllabe peu sonore, non indispensable à la compréhension du mot. De nos jours, combien disent photo pour photographie, réa pour réanimation…

- disparition des déclinaisons (rosa, rosae, rosam, rosis, rosarum…!) grâce au placement des mots dans la phrase et à l'utilisation des prépositions (à, de, pour, par, sans, dans, en, sur, avec, chez, vers, sous : que de souvenirs).

- remplacement de mots peu évocateurs par d'autres plus familiers : edere, manger est remplacé par manducare, bouffer.

- apparition des mots étrangers : templum, le temple, a une connotation païenne ; il est remplacé par le mot grec ecclesia, assemblée.

- transformation des voyelles : accentuées, elles persistent, bloquées par des consonnes, elles disparaissent. A cette première cause, s'ajoute le phénomène de diphtongaison, c'est-à-dire la transformation d'une voyelle en deux voyelles liées qui ne redeviendront, plus tard, qu'une seule. Cette évolution s'est faite en deux temps : dès les IIIe – IVe siècles et surtout, pour le français, dans la deuxième moitié du Xe siècle. Le o ouvert (pomme) donne "ou" ; "a" donne a-é, puis é. Ce processus ne peut être systématisé. Ainsi, "Volere", vouloir, donne vouloir, mais aussi volonté, sans diphtongaison.

- transformation des consonnes : elle dépend des lettres, consonnes ou voyelles, qui l'encadrent. Elles peuvent devenir des voyelles. Se suivant dans un même mot, deux consonnes différentes peuvent devenir identiques (assimilation) et, inversement, deux consonnes identiques peuvent devenir différentes (dissimilation). Enfin, par accentuation de l'articulation, la consonne se transforme en une autre : ainsi, dans diurnu, le jour, le d devient dj, puis j pour donner jour.

- évolution de la conjugaison des verbes : elle repose sur l'utilisation des participes "être" et "avoir". On les utilise soit avant le verbe principal pour donner un temps composé, soit en suffixe pour créer un mot unique comme "j'aime-aurai" qui donne "j'aimerai".

- nasalisation : à la voyelle se rajoute la lettre "n" : an, un, in… Ce phénomène s'inverse à partir du XVIe siècle. Ainsi, femina, femme, devient fanme, puis femme par dénasalisation.

 

Ces changements sont perceptibles progressivement : en 813, le concile de Tours demande aux prêtres de rédiger leur sermon en langue romane ou "rustique" pour que les fidèles les comprennent. A partir de la deuxième moitié du IXe siècle, selon les historiens, la langue française écrite est née, au même titre que d'autres langues romanes comme le germanique (Cf Les serments de Strasbourg, en 842). Elle est à l'origine d'une littérature considérable dont Régine Pernoud, encore une fois, se fait l'écho dans son livre "Lumière du Moyen-Âge".

Que les linguistes nous pardonnent cet abrégé !

 

Cette période s'achève avec une volonté marquée d'enseignement pour toutes les classes sociales. L'Eglise a été omniprésente avec, bien sûr, un objectif intéressé, mais pas seulement. Toute la hiérarchie religieuse, curé de campagne, évêque, moine, pape, a cherché à donner à tous une éducation, à commencer pour les plus pauvres. Si une évolution est évidente dans les villes, il n'en va pas de même dans les campagnes : il faudra plusieurs siècles pour arriver à un niveau acceptable. Du côté des pouvoirs publics, l'influence de Charlemagne nous paraît évidente. Malheureusement, sa succession mouvementée à la direction de l'Empire a fait prendre un retard considérable à l'enseignement qui a stagné pendant près de deux siècles. La relance est venue à nouveau de l'Eglise, mais aussi de maîtres laïcs, puis enfin de directives royales qui ont permis d'uniformiser les programmes, de régler la vie des étudiants dans des établissements dédiés limitant toutefois la liberté des individus. Sans doute, ce désir de réglementation ne concernait pas que l'enseignement et touchait toute la société pour un mieux vivre ensemble. C'était dans l'air - et les nécessités - du temps. Etait-ce une bonne chose pour nos étudiants ?

Pour terminer, une dernière remarque concernant notre documentation : en dehors du livre de Régine Pernoud, nous n'avons trouvé aucune information particulière sur l'enseignement des jeunes filles. Cela est très curieux car on sait que c'est au cours de l'époque médiévale que la femme a eu le plus de libertés, a exercé de nombreuses responsabilités, a créé de très nombreux couvents et monastères - ce qui suppose des connaissances religieuses, bien sûr, mais aussi administratives, financières, domestiques, scolaires… - à l'origine d'un enseignement destiné aussi bien aux jeunes garçons qu'aux jeunes filles. Pourquoi ce silence ?

 

 

Bibliographie

A.de Fabrègues, L'Education en France, Famille et Education, revue de l'A.P.E.L.

Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Editions Stock, 1980

Régine Pernoud, Lumière du Moyen-Âge, Ed. Grasset, 1944 – 1981

Gérard Chaperon, Saint Chamond Au fil du temps, Actes graphiques, Saint Etienne, 2010

Gérard Chaperon, Cellieu, Actes graphiques, Saint Etienne, 1999

Antoine Léon, Histoire de l'Enseignement en France, Collection  Que sais-je ? P.U.F., 1967

François Retrazoller, Du latin au français, petite histoire de la langue française, Le Rotarien, 2005

Alfred Franklin, Dictionnaire Historique des Arts, Métiers et Professions exercés dans Paris depuis le treizième siècle H. Welter éditeur en 1906 réédition Bibliothèque des Arts, des Sciences et des Techniques, 2004

Jean-Pierre Bayard, L'esprit du Compagnonnage, Editions Dangles, 1994

Open Sciences Sociales    

L'évolution pédagogique en France

 

 

FIN

 

 

 

 

 

 

 

HISTOIRE DE L'ENSEIGNEMENT

 

III

 

XVIe siècle

 

Seul un esprit éduqué peut comprendre une pensée différente de la sienne, sans la cautionner pour autant

                                                                                                 Aristote

 

Dans le chapitre précédent, nous avons vu que le développement de l'enseignement concerne toute la population, pauvre ou riche. En théorie, du moins. Il est essentiellement à l'initiative des religieux : moine, curé de village, évêque, pape. Le but avéré est la connaissance des Écritures, le service de Dieu. Mais les techniques pédagogiques ne permettent pas de faire évoluer les recherches à proprement dites intellectuelles. La pédagogie du Moyen-Âge est basée sur la scolastique, un enseignement reposant essentiellement sur des connaissances livresques, en particulier des écrits d'Aristote et de la Bible, sur l'art de la dialectique et du discours, et interdisant toute remise en cause des dogmes de l'Eglise. En aucun cas, elle ne permet le développement de l'intelligence ou du sens critique. Voilà ce qu'en dit Ludovic Carrau, en 1880…

"Ce ne sont pas les écoles qui ont manqué au moyen âge ; ce fut l’intelligence de ce qu’il convient d’y enseigner, ce fut aussi et surtout cet amour tendre, éclairé, de l’enfance, sans lequel l’œuvre sacrée de l’éducation est impossible. Philosopher sur les mots et les pensées sans examiner les choses elles-mêmes ; subtiliser, piétiner sur place, disputer à perte de vue, telle fut pendant près de cinq cents ans la principale occupation de l’esprit humain. On a pu, à la suite de Leibniz, recueillir quelques parcelles d’or pur dans le fumier de la scolastique : il reste vrai que toute cette longue époque fut à peu près stérile pour le progrès intellectuel. Elle a produit de grands hommes, mais pas une œuvre qui ait mérité de traverser les siècles".

Jugement bien sévère. Mais il date de 1880, juste avant la création de l'école publique ! Des œuvres, il nous en est resté : les chansons de geste, comme la Chanson de Roland, la littérature courtoise avec les Romans de la table ronde, le roman satyrique comme le Roman de Renart, la poésie comme le Roman de la Rose, ou encore la chronique historique. A ces écrits sont attachés des noms d'écrivains : Chrétien de Troyes, de Lorris, de Meung, Ruteboeuf, Villon, Joinville, Froissart sans oublier Christine de Pizan et d'autres femmes dont les écrits nous étonnent encore aujourd'hui.

 

Tournons la page : nous arrivons au XVIe siècle et aux "Temps modernes". Des maîtres vont remettre en avant des chefs-d'œuvre de la littérature latine, considérées comme des lettres d'humanité, c'est-à-dire de culture : ces enseignants sont appelés des humanistes. Cet humanisme nouveau-né correspond, outre à cette connaissance littéraire, à une philosophie de la vie, à un art de vivre fait de morale, de politesse, de courtoisie. Dans le même temps, la connaissance du grec devient nécessaire pour accéder aux textes originaux : c'est le travail des linguistes, des philologues, des érudits.

De grands écrivains, plus connus que ceux du Moyen-Âge (sans doute parce qu'ils sont ou ont été étudiés dans nos collèges), vont aussi donner leur opinion sur l'enseignement ; de nouvelles congrégations religieuses apparaissent. Les valeurs pédagogiques vont enfin subir des changements.

La Renaissance bouleverse ainsi de nombreuses conceptions, aux plans social, économique, politique, culturel, architectural, scientifique … La tendance n'est plus à se tordre l'esprit pour tenter d'expliquer des textes plus ou moins abstraits ou à remplacer des chefs-d'œuvre originaux par des commentaires fastidieux, interminables. Ascétisme et mystique austère n'ont plus leur place. Il faut se rapprocher du concret, de la nature, de l'existant. A l'origine de ces nouvelles aspirations, les découvertes de nouvelles terres qui créent des horizons nouveaux à la réflexion, les découvertes scientifiques et techniques comme l'imprimerie pour une meilleure diffusion des idées, le développement des connaissances en anatomie et chirurgie, ou, encore, la révolution copernicienne qui fait évoluer des théories scientifiques, philosophiques, voire religieuses. Cette Renaissance n'est pas abordée de la même manière par tous : laïcs et religieux vont s'y employer, chacun à sa manière.
Au plus haut niveau du royaume, le roi François Ier encourage les arts et les lettres, d'où son surnom de "Père des lettres". Il crée en 1530 le collège des "lecteurs royaux", maîtres et humanistes rétribués par le roi, chargés, au début, d'enseigner des disciplines ignorées par l'Université de Paris : l'hébreu, le grec, le latin auxquelles se joignent, plus tard, les mathématiques, les langues orientales, les philosophies grecques et latines, la médecine et bien d'autres. Ce Collège royal, indépendant de l'université, devient le Collège de France avec pour mission de "tout enseigner" (Docet omnia). Le haut niveau de ses enseignements le fait rentrer en concurrence avec les collèges, comme celui de la Sorbonne. Les rivalités s'éteignent en 1773 avec l'intégration de l'établissement dans l'université.  Autre innovation du roi, l'obligation d'utiliser la langue française pour les actes juridiques, officiels : c'est, du moins, ce que stipule l'ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539. Mais, en ce temps, le français est la langue des lettrés, des plus favorisés. Le patois, propre à chaque région, voire à chaque ville,  domine au niveau du petit peuple et pourra servir jusqu'au 20 juillet 1794 à la rédaction de textes administratifs.

 

Au plan religieux, ce sont deux forces opposées, qui vont se retrouver au XVIe siècle pour donner un nouvel essor à la transmission des connaissances, à la lecture et à l'écriture : la Réforme, protestante, et la Contre-Réforme, catholique. Les deux mouvements prennent conscience que la connaissance des textes, la transmission de la foi, voire la conversion, passent par la lecture, donc l'écrit, et non plus seulement par l'oral. La réaction, au niveau de l'Eglise, est la création, dans chaque église, "d'une petite école dont le maître, précepteur ou régent choisi par l'évêque, enseignera gratuitement aux enfants pauvres la lecture, l'écriture, la grammaire, le chant, le calcul". Ainsi en décide le Concile de Trente (1545 – 1563) : un rappel, un air de déjà vu et de déjà réclamé au Concile de Latran, en 1179 ! A croire que les résultats attendus n'ont pas été à la hauteur. Pour la Réforme, il faudra attendre l'Edit de Nantes, en 1598, pour qu'apparaissent les premières écoles protestantes. Au même moment, la société elle-même veut évoluer, en particulier les couches sociales en retard, mais pas seulement - on veut briller par ses connaissances dans les salons -, dans le but d'obtenir une promotion sociale. Ce mouvement se retrouve en premier lieu dans les grandes villes du royaume, là où sont le pouvoir, l'argent, l'éducation.

C'est à partir de cette époque que vont se développer des congrégations spécialisées dans l'enseignement. Le XVIe siècle est marqué par la fondation, en 1538, par Ignace de Loyola, de la Compagnie de Jésus, les Jésuites. D'abord missionnaires, et après l'accueil très favorable d'établissements scolaires en Orient, en Allemagne, en Espagne, en Italie…, ils se tournent vers l'enseignement avec l'accord du roi Henri II, en 1551. Leur projet est "la défense et la propagation de la foi et le progrès des âmes dans la vie et la doctrine chrétienne". On retrouve cette même volonté affichée depuis le Haut-Moyen-Âge. A cause de rivalités avec le Parlement et la Faculté des arts, il leur faut attendre 1563 pour créer le Collège de Clermont, qui deviendra le Collège Louis-le-Grand en 1683. La charte de l'éducation jésuite, le Ratio Studiorum, est adoptée en 1593, à partir de l'expérience acquise dans plus de 200 établissements. Cette charte fait l'objet de mises à jour régulières, tenant compte de l'évolution de la société et de l'Église. En 1594, leur première expulsion de France leur interdit toute activité, jusqu'à leur retour, en 1604. Dans sa constitution initiale, il apparaît que les Jésuites veuillent se concentrer sur l'enseignement secondaire, mais ni sur l'élémentaire, ni sur le supérieur. "Nul d'entre ceux qui sont employés à des services domestiques pour le compte de la société ne devra savoir lire ou écrire, ou, s'il le sait, en apprendre davantage ; on ne l'instruira pas sans l'assentiment du général [le chef des jésuites, autrement appelés les soldats du pape, d'où cette appellation militaire], car il lui suffit de servir en toute simplicité et humilité Jésus-Christ, notre maître". Dur à lire à notre époque. En fait, si l'enseignement recouvre un large éventail de disciplines, il est volontairement très superficiel, que ce soit pour la théologie, la philosophie, la littérature, l'histoire, les sciences… Le latin reste la langue privilégiée : le français est toléré dans certaines circonstances. Une place non négligeable est réservée à l'éducation, à l'art de se bien comporter en société à l'aide de représentations théâtrales,  au respect de l'autre, aux arts, aux sports, le tout dans un contexte hôtelier favorable. La discipline n'y est pas négligée, pour les internes comme pour les externes. La vie n'y est pas facile pour les élèves, même si les récompenses sont justement distribuées. Le résultat est la formation de gentilshommes de bonne compagnie que l'on retrouve dans les cercles privilégiés de la société, mais, sauf cas particulier, en ce temps, les érudits "ne sortent pas de chez les Jésuites". La dernière version du Ratio Studiorum date de 1987. Nous avons trouvé ces informations, très méprisantes à l'égard de la Compagnie, dans un article rédigé en 1880, à la veille de la création de l'école publique, gratuite et laïque, une période anticléricale, 25 ans avant la séparation de l'Eglise et de l'Etat.

A l'opposé de ce jugement très négatif, une autre approche plus favorable est proposée par l'enseignement catholique, il y a une quarantaine d'années, dans une série "L'éducation à travers les âges". "La qualité de leur pédagogie entre pour une bonne part dans leur succès... Il n'est pas exagéré d'affirmer que le lycée français tel qu'il existe aujourd'hui sous la Ve République est encore très proche du collège dont les Jésuites vont mettre au point l'organisation dans la seconde partie du XVIe siècle". Que font les Jésuites à cette époque : ils introduisent dans les collèges l'enseignement sur 2 ans de la philosophie et des sciences réservé alors à la Faculté des Arts. Ce nouveau cycle complète ceux de grammaire et d' humanité (littérature, langues anciennes, poésie, rhétorique). Les mathématiques acquièrent une place nouvelle, considérés jusque-là comme inutiles, voire dangereuses car utilisées par les kabbalistes. Parmi les enseignants de cette matière, il faut citer Christophorus Clavius qui inventa en 1582 le calendrier grégorien et envisageait les mathématiques comme une satisfaction de l'esprit et un support des techniques, donc très liées avec la physique. Pour l'histoire, l'élève n'a plus à lire ou commenter des textes anciens ; il dispose de documents chronologiques, d'abrégés. L'instruction de la géographie devient plus vivante grâce aux rapports des Jésuites en mission. Le latin reste la langue de choix. Les raisons sont multiples : c'est la langue universelle des pays européens ; les Écritures ont été traduites en latin et le religieux doit avoir primauté sur l'intellectuel ; enfin, les grands personnages romains sont le symbole de l'honneur et de l'émulation (à discuter !), deux éléments fondamentaux dans l'enseignement jésuite. A l'encontre de certaines thèses, l'établissement jésuite se considère comme ouvert sur la société. Pour preuves les représentations théâtrales tournées d'abord vers la Bible, mais qui, plus tard, évolueront, notamment par l'utilisation du français, de la musique… A ce contact s'ajoute la participation des parents à la vie de l'établissement qui devient lieu de rencontre et d'échanges entre milieux sociaux différents. Autre notion importante qui s'oppose à la thèse élitiste, le recrutement. Celui-ci répond à la demande de la société qui veut s'élever. On retrouve donc des enfants de marchands, d'artisans, de laboureurs. Enfin, les Jésuites se refusent en ce siècle à créer des internats. Les élèves restent donc en contact avec la société, contrairement à ce qui se passe dans les Collèges issus du Moyen-Âge.

De tous temps, le Jésuites ont fait l'objet de nombreuses critiques qui leur ont même valu l'expulsion de notre territoire. Que faut-il penser de ces gentilshommes du XVIe siècle ? Une chose est certaine : si la Compagnie fait toujours l'objet de critiques, l'enseignement des Jésuites a fortement évolué et a formé, pour ne pas dire inspiré, des hommes brillants comme Descartes ou Voltaire…

Nous avons évoqué le roi, les clercs. Il est temps de parler des écrivains qui se distinguent en ce XVIe siècle pour faire évoluer l'enseignement : Rabelais et Montaigne.

François Rabelais (1494 – 1553 ?) est pour un enseignement encyclopédique. En premier lieu, la connaissance des langues anciennes permet d'accéder aux textes des plus grands écrivains de l'Antiquité, et de la Bible : grec, latin, hébreu, chaldéen, arabe. Il faut aussi connaître la géographie, la géométrie, l'arithmétique, la musique, l'astronomie, l'astrologie, le droit civil, la médecine avec les travaux pratiques que sont les dissections. Ceci fait, il sera temps d'échanger, de débattre avec les gens lettrés. A côté de ces connaissances livresques où le "par cœur" tient une grande place, il faut courir la nature pour découvrir les mers et les noms de leurs habitants, la terre et les plantes, la terre et les minerais, les pierreries. Savoir toutes ces sciences par le détail ne suffit pas encore. Il faut aussi soigner le corps, connaître l'art de la guerre, "apprendre la chevalerie pour secourir nos amis en toutes leurs affaires contre les assauts des malfaisants". Aussi indispensables sont le savoir-vivre, le don de soi, l'amour du prochain. Tout cela serait vain si l'on néglige de servir, aimer et craindre Dieu.

Vaste programme décrit par Gargantua, à l'image de son géant de fils, Pantagruel. Cet énoncé, à apprécier dans le texte originel, "traduit d'abord, avec lyrisme, l'enthousiasme des humanistes pour la culture et la sagesse antiques. Au point de vue pédagogique, on y trouve déjà le rêve d'une connaissance universelle et totale ; l'accent est mis sur un aspect de l'éducation un peu oublié dans le Gargantua : la formation morale, que Rabelais fait reposer sur la foi religieuse".

Les nouveaux moyens techniques, l'imprimerie et l'utilisation du papier, sont à l'origine de nombreuses bibliothèques ouvertes à tous : "Je vois les brigands, les bourreaux, les aventuriers, les palefreniers de maintenant plus doctes que les docteurs et prêcheurs de mon temps".

Faut-il s'étonner devant l'importance quantitative de cet enseignement ? A vrai dire, Rabelais en a fait l'expérience lui-même. Sa biographie est très instructive ; sa soif de savoir est insatiable : il est avant tout un humaniste ; moine, il apprend le grec et le latin ; aux côtés d'humanistes, il apprend le droit, en particulier celui des femmes et les Lois du mariage ;  il côtoie le petit peuple et le monde étudiant pour en apprendre le langage, les us et coutumes ; il s'initie à la rhétorique ; il étudie la médecine, l'enseigne dans le grec originel - Hippocrate, Galien ; il est écrivain - Pantagruel, Gargantua, Le Tiers Livre, Le Quart Livre -, mais son insolence, notamment à l'égard des théologiens, des papes et sa tolérance vis-à-vis des erreurs humaines sont à l'origine de la condamnation de ces ouvrages par le Parlement ; enfin, c'est un amoureux de la nature dans laquelle l'Homme trouve aussi bien les plaisirs domestiques comme la bonne chère que la vie morale.

Rabelais, un homme complet, sans égal, on pourrait le penser. Dans son domaine, il pourrait nous faire penser à Léonard de Vinci. Y-a-t-il, aujourd'hui, un être aussi érudit, aussi fantaisiste, aussi comique, aussi réfléchi, aussi inventif. Bien sûr, il faut le reconsidérer dans son époque, dans ce "Rinascimento", cette Re-naissance, cette révolution de la vie toute entière à la sortie du Moyen-Âge qui n'était pas non plus cette période obscure décrite par certains. Rabelais, un écrivain à redécouvrir.

Michel Eyquem (1533 – 1592), né à Montaigne, envisage l'enseignement à travers sa propre expérience. Pour commencer, sa langue naturelle est le latin, dès son plus jeune âge : c'est celle de ses parents, de son précepteur - un médecin allemand qui ne parle pas le français -, et des employés de son père, négociant à Bordeaux. Sur ce sujet, son arrivée au collège ne semble pas avoir été une réussite : "Quant à moi, j'avais plus de six ans avant que j'entendisse non plus de français ou de périgourdin, que d'arabesque [arabe] ; et sans art [méthode], sans livre, sans grammaire ou précepte, sans fouet et sans larmes, j'avais appris du latin, tout aussi pur que mon maître d'école le savait : car je ne le pouvais avoir mêlé ni altéré. Si, par essai, on me voulait donner un thème, à la mode des collèges, on le donne aux autres en français, mais à moi il me le fallait donner en mauvais latin pour le tourner en bon…". Peu attiré par le grec, il en fait une approche par des jeux avec son père. Etudiant, il étudie la philosophie et le droit, devient magistrat, sans grande conviction. Dès l'âge de 38 ans, il interrompt toute activité publique et se consacre à l'écriture de Son Livre, Les Essais, fruit de ses réflexions, image de lui-même, de ses sentiments, des évènements de sa vie... Atteint de la maladie de la pierre (lithiase rénale), il décide de se faire soigner "par les eaux" en France, en Allemagne, en Italie, l'occasion aussi de se distraire et de s'instruire. Il en revient avec un Journal de voyage, et, surtout, de nouvelles observations sur les mœurs des pays qu'il traverse. Il retrouve les activités publiques comme maire de Bordeaux et, à l'occasion, comme diplomate. A partir de 1586, il retourne à Montaigne où il se consacre entièrement aux "Essais", complétant les deux premiers livres, en ajoutant un troisième.

Les grands principes de Montaigne : "Le précepteur, qui sera lui-même plutôt un sage qu'un savant, doit avant tout former le jugement de son élève : il ne s'agit pas tant de lui enseigner beaucoup de choses que de lui apprendre à réfléchir et de développer son intelligence et sa personnalité", en d'autres termes, "… ayant plutôt envie d'en tirer un habile homme qu'un homme savant, je voudrais aussi qu'on fût soigneux de lui choisir un conducteur [précepteur] qui eût plutôt la tête bien faite plutôt que bien pleine, et qu'on y [chez le précepteur] requît tous les deux, mais plus les mœurs [la valeur morale] et l'entendement que la science" ou encore "Savoir par cœur n'est pas savoir". Ceci dit, il ne faut pas oublier la vertu, la vertu aimable, la sagesse parfaite qui n'est pas austère, mais "belle, triomphante, amoureuse, délicieuse pareillement et courageuse…". Importante, aussi, est la façon de s'exprimer : rhétorique et faux brillant sont à proscrire, le "naturel" est le seul langage qu'il convient d'adopter en français, voire en patois, comme le gascon, si cela exprime mieux la pensée. Pour finir, Montaigne juge indispensable l'exercice physique et conseille les voyages qui ouvre les yeux et l'esprit à d'autres mœurs. Cet enseignement doit se dérouler dans la douceur sans châtiment, ni contrainte. Il garde un mauvais souvenir des années passées en collège : "Ce sont de vrayes geaules de jeunesse captive ;… vous n’oyez que cris et d’enfans suppliciez et de maistres enyvrez en leur cholère…

Rabelais et Montaigne : à quelques exceptions près, deux conceptions bien différentes de l'enseignement sans doute liées aux caractères de leurs auteurs. L'un, plutôt extraverti, joyeux, aimant la vie, avide de toute connaissance, l'autre plutôt introverti, se préparant sereinement à la mort et préférant la réflexion à la connaissance. Ce résumé, tout-à-fait personnel, n'engage que nous et, comme tout résumé, il ne définit que des grandes lignes de ces deux caractères.

 

Que devient l'éducation des jeunes filles en ce XVIe siècle ? Régine Pernoud nous a démontré qu'au Moyen-Âge nombreuses sont ces femmes qui, par leur instruction, leur soif de savoir ou leur volonté de créer, ont dominé la société sur les plans intellectuels et religieux. Ces "érudites" n'étaient, toutefois, pas majoritaires. Et l'on ne peut pas dire que le XVIe siècle leur ait été propice.  "Maintenant toutes disciplines sont restituées… Les femmes et les filles ont aspiré à cette louange et manne céleste de bonne doctrine". Rabelais reconnaît - et s'en félicite - que des femmes ont su profiter de ce changement de cap survenu à la Renaissance ; il pense plus particulièrement à  Marguerite de Navarre et aux poétesses de l'école lyonnaise comme Louise Labé et Pernette du Guillet. Tout autre est le sentiment de Montaigne :"Une femme est assez savante quand elle fait la différence entre la chemise et le pourpoint de son mari…; les sciences, non, c'est une drogue vaine et inutile ; la poésie oui, c'est un art folâtre et subtil, déguisé tout en plaisir, tout en montre comme elles ; la philosophie, seulement la part qui sert à la vie, à savoir subir les humeurs, les trahisons, l'inconstance et la rudesse d'un mari et l'importunité des ans et des rides. Finalement, elles doivent se contenter d'être aimées et honorées. Il n'est pas le seul à penser ainsi ! Luther, favorable à l'enseignement pour les filles, avec incitation à la conversion, n'hésite pas à proclamer : aux garçons "la direction du pays et des gens", aux filles "le gouvernement de la maison, des enfants et des domestiques". Du côté des catholiques, préparer de bonnes épouses et de bonnes mères reste le seul objectif de l'éducation - non de l'enseignement – des filles : "L'instruction n'est pas faite pour les femmes. Le latin n'est pas très propre à protéger la vertu féminine". Le chemin est donc encore très long pour que l'on puisse seulement imaginer une égalité entre filles et garçons.

 

Dernier regard sur ce siècle, les campagnes. Une fois encore, elles vont continuer à prendre du retard, mais de façon variable à l'intérieur d'une même région ou d'une région à l'autre : interviennent la dispersion de l'habitat, les voies de communication, le climat, le travail aux champs (la scolarité ne dure que d'octobre à mars), la soif d'évoluer des villageois… Les moyens humains et matériels ne sont pas toujours suffisants : l'enseignement se fait chez l'habitant, faute de lieu dédié, souvent à la veillée, en hiver ; l'enseignant se déplace de village en village et, parfois, ne s'occupe que d'un seul élève. Il est recruté par le curé, payé par des dons, des taxes : son salaire n'est jamais très élevé, à la hauteur de ses connaissances. Il exerce souvent un deuxième métier, parfois auprès du curé, comme auxiliaire, écrivain public et administratif.

 

Et dans notre Pays du Gier.

Saint-Chamond bénéficie des largesses de ses seigneurs, Christophe de Saint-Chamond et son épouse Louise Ancezune. Celle-ci, riche héritière, "mit sa fortune au service de la religion, de l'instruction et de la littérature. Elle permit aux jeunes gens méritants de Saint-Chamond de poursuivre leurs études". Quant à Christophe, après avoir guerroyé, il n'oublie pas l'enseignement de ses sujets dans son testament. "Pour l'extresme désir et envie qu'il a de donner moyen à l'avenir à ses sujets d'entretenir un séminaire de la jeunesse et y faire continuer les scoles et instruire la dite jeunesse par précepteurs catholiques et non désernant la foy catholique apostolique et romaine [nous sommes en 1580, en pleine guerre de religions] et porter ses subjects de tenir la main et procurer de tout leur pouvoir et moyen que les dites escoles y soient continuées et pour avoir plus de commodités et occasion de faire, donne et lègue à sesdits subjects, la somme de 333 escus… pour estre acquis une rente annuelle qui demeurera perpétuellement affectée pour l'entretenement des recteurs et maistres d'escoles sans pouvoir estre employée ailleurs". Parmi ces recteurs, Benoît Voron qui est en même temps écrivain et poète. La comédie qu'il rédige en 1585 montre ses connaissances d'érudit quant aux textes de l'Antiquité et à propos de la mythologie. En 1590, le nouveau maître et seigneur de la ville, Jacques de Chevrières,  cherche à attirer les Jésuites pour créer un collège. L'expulsion de ceux-ci hors de France en 1594 mettra fin à ce projet. Pour les filles, préceptrice privée ou monastère (lointain) reste la seule solution, du moins pour les familles les plus fortunées, nobles et bourgeois. Pour les artisans et les paysans, la fille reste l'épouse et la mère.

 

Ce XVIe siècle se termine. D'autres écoles, protestantes cette fois, vont voir le jour grâce à la promulgation de l'Edit de Nantes, en 1598. Au même moment, Henri IV fait rédiger des statuts pour l'Université de Paris établissant la mainmise définitive du pouvoir sur l'établissement et sécularisant les buts de l'éducation. L'Université sera seule en charge de l'enseignement des enfants de plus de 9 ans, au grand dam des congrégations religieuses dont le succès, toutefois, reste croissant.

 

Bibliographie

A.de Fabrègues, L'Education en France, Famille et Education, revue de l'A.P.E.L., 1984

Antoine Léon, Histoire de l'Enseignement en France, Collection  Que sais-je ? P.U.F., 1967

Gérard Chaperon, Saint Chamond Au fil du temps, Actes graphiques, Saint Etienne, 2010

Gérard Chaperon, Cellieu, Actes graphiques, Saint Etienne, 1999

A.Lagarde et L.Michard, Collection littéraire XVIe siècle, Bordas, 1960

Ludovic Carrau, L'éducation en France depuis le XVIe siècle, Revue de deux mondes, tome 37, 1880 

 

 

 

FIN

 

 

 

 

 

 

 

HISTOIRE DE L'ENSEIGNEMENT

 

IV

 

XVIIe siècle

 

Seul un esprit éduqué peut comprendre une pensée différente de la sienne, sans la cautionner pour autant

                                                                                                 Aristote

 

Il est plus facile d'enseigner que d'éduquer, parce que pour enseigner, il suffit de savoir, alors que pour éduquer, vous devez l'être.

                                                                                                                                          Albert Hurtado  SJ

 

 

 

Nous arrivons au XVIIe siècle, "le Grand Siècle". Cette appellation pompeuse, mais reconnue par tous les historiens, fait en général référence à Louis XIV et à son règne. Ce serait oublier toutes les initiatives prises par d'autres pour faire évoluer la société française : Louis XIII et Richelieu, les congrégations religieuses, les écrivains, les peintres, les sculpteurs… L'enseignement se complexifie, le nombre des disciplines étudiées augmente tout comme celui des établissements  nouvellement créés en direction des plus pauvres ou des plus érudits. Cette évolution n'est pas faite pour simplifier la rédaction de cette suite d'articles : nous avons l'impression de devoir atteindre des sommets jusque-là simplement jamais abordés par notre association. Comme nous l'avons déjà dit, ce n'est pas en quelques pages que l'on peut traiter un sujet qui est à l'origine de milliers d'ouvrages. Alors patience et, surtout, indulgence.

 

Que se passe-t-il au niveau des dirigeants du royaume ? Une première initiative vient… du privé. En 1620, un petit groupe d'amis se réunit chez Valentin Conrart, écrivain et conseiller du roi : lecture de poèmes et commentaires d'ouvrages littéraires se font dans le secret. Un secret tout relatif car, à cette époque, l'espionnage va bon train à la demande du cardinal de Richelieu. Dans le petit groupe d'humanistes se trouve l'abbé Bois Robert, alors aumônier du roi et favori du cardinal, qui évoque devant ses maîtres ces soirées d'hommes de lettres. L'idée fait son chemin : les réflexions qui s'y développent peuvent être un moyen d'influencer l'opinion. Ainsi naît l'Académie Française, agréée par lettres patentes du roi Louis XIII, le 29 janvier 1635 et enregistrée par le Parlement le 10 juillet 1637. Son but : proposer un dictionnaire, une grammaire et une rhétorique de la langue française. La première édition du dictionnaire ne paraît qu'en 1694 ! "Les mots y sont classés par racines et non suivant un ordre alphabétique rigoureux. C'est l'orthographe ancienne qui est adoptée : ainsi la réforme de l'orthographe de Louis de L'Esclache (Les véritables régles de l'ortografe francéze, 1668) échoue comme celle de Meigret au XVIe siècle. L'académie a été lente à composer son dictionnaire : elle a été devancée par Richelet et Par Furetière. En raison du privilège de la compagnie, ces deux dictionnaires doivent paraître à l'étranger, celui de Richelet à Genève en 1680, celui de Furetière, après la mort de l'auteur en 1690. Comme Furetière était lui-même académicien, son activité indépendant lui attira l'inimitié de ses confrères, et il fut exclu de l'Académie en 1685".

A côté de cette académie "généraliste", concernant tous les français, d'autres sont créées dans ce même siècle et s'attachent à des domaines particuliers dont l'enseignement doit profiter :

- L'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, fondée en 1663 par Colbert pour "composer les inscriptions et devises des monuments élevés par Louis XIV et des médailles frappées en son honneur". Aujourd'hui, "elle s'attache principalement à l'étude scientifique des monuments, des documents, des langues et cultures des civilisations de l'Antiquité, du Moyen-Âge et de l'âge classique ainsi que des civilisations européennes".

- L'Académie des Sciences, fondée en 1665 par Colbert. A l'origine, elle ne concerne que les mathématiques et la physique. Aujourd'hui, elle comporte deux sections. La première concerne les mathématiques, la physique, les sciences mécaniques et les sciences de l'univers ; la deuxième, la biologie cellulaire et moléculaire, les biologies animale et végétale, la biologie humaine et les sciences médicales, la chimie.

- L'Académie de Peinture et de Sculpture, fondée en 1648, celle de Musique en 1669 et celle d'Architecture en 1671 sont réunies en 1816 pour donner naissance à l'Académie des Beaux-Arts. A leurs thèmes d'origine se sont ajoutés la gravure, les créations artistiques dans le cinéma et l'audiovisuel et une section des "membres libres".

Une cinquième académie sera créée un siècle plus tard, en 1795, l'Académie des Sciences Morales et Politiques comprenant six sections : philosophie, histoire et géographie, morale et sociologie, législation, droit public et jurisprudence, économie politique et, enfin, une section dite "générale".

En cette même année 1795, ces cinq académies sont réunies sous le vocable de "L'Institut de France". Installées dans le Palais du Louvre, elles sont transférées en 1805 dans l'ancien "Collège des Quatre-Nations", pensé et financé par Mazarin, construit par Colbert. Ce collège est alors destiné à des élèves gentilshommes.

Le Jardin du Roy, consacré en grande partie aux plantes médicinales, s'ouvre au public en 1640. Il est à l'origine de la création de chaires de botanique, de chimie et d'anatomie auxquelles l'accès est libre. Ces chaires sont en concurrence directe avec celles de la faculté de médecine. L'enseignement y est fait en français, mais n'aboutit à aucun diplôme. Indépendant de l'Université, il dépend uniquement du roi.

L'évolution de l'outillage, notamment au niveau de l'armée, nécessite des écoles techniques spécialisées : écoles d'artillerie, de navigation… qui prendront un essor encore plus important au XVIIIe siècle.

Dernière création de ce siècle, la Comédie Française. Elle résulte de la fusion progressive de 3 troupes de théâtre. La première, dite de l'Hôtel de Bourgogne, dirigée par Valleran-Lecomte, hérite des Confrères de la Passion et devient "Troupe Royale" en 1628 : les spectacles passent des Mystères, aux farces et aux tragédies. La deuxième du Théâtre du Marais, rivale de la précédente, s'installe en 1600 au Jeu de Paume du Marais ; dirigée par Mondory, elle interprète des farces et des pièces à machines. La troisième est la Troupe de Molière ; installée à Paris à partir de 1658,  elle devient la "Troupe de Monsieur" et s'installe à partir de 1661 au Palais-Royal. En 1673, à la mort de Molière, cette troupe fusionne avec celle du Marais et s'installe à l'Hôtel Guénégaud. Celle-ci fusionne à son tour avec l'Hôtel de Bourgogne pour créer, à la demande de Louis XIV, en 1680, la Comédie Française.

En parallèle, le nombre des collèges augmente lentement : une majorité d'entre eux est laïque, dépendant des facultés des arts ou gérés par des particuliers. Quant aux élèves, ils sont souvent boursiers. Ces facultés disposent de deux types de collèges. Ceux de plein exercice conduisent au baccalauréat avec comme enseignement, en 6ème, la lecture, l'écriture, l'orthographe la grammaire latine, l'histoire ancienne et le calcul ; en seconde, la classe d'humanité, l'élève apprend les auteurs anciens et la composition de textes ; la 1ère est consacrée à la rhétorique ; autant de matières déjà abordées au XVe siècle. Viennent, ensuite, 2 ou 3  années au cours desquelles l'élève aborde la philosophie, la morale, la physique et la métaphysique. Les petits collèges se contentent d'enseigner la lecture, l'écriture et le calcul et ne permettent pas d'accéder à un enseignement secondaire, tout comme les petites écoles de campagne, très hétérogènes d'une région à une autre. Les maîtres ne suivent pas une formation particulière, comme au siècle précédent. L'instruction des filles ne progresse pas ; celle des garçons est privilégiée, en particulier lorsque la commune ne peut entretenir deux écoles, la mixité étant encore rejetée. A noter qu'en 1686, Mme de Maintenon fonde un pensionnat, la Maison de Saint-Cyr, destiné aux filles de la noblesse pauvre.

Académies et Comédie Française ne peuvent, bien sûr, pas être considérées comme des établissements destinés, en priorité, à l'enseignement. Il n'empêche qu'elles ont joué un rôle certain dans l'évolution de la société sur de multiples plans : philosophique, linguistique, scientifique, littéraire, moral, ou, tout simplement, humain. Par contre, on peut déplorer l'absence de progrès pour l'enseignement du petit peuple. En effet, universités, corps savants et écoles techniques précédemment évoqués concernent l'enseignement supérieur. Ils sont donc destinés à la formation de privilégiés (Jardin du Roy) ou réservés à des adultes qui ont fait leur preuve dans leur domaine (académies).

 

L'Eglise continue à jouer un rôle prépondérant au niveau des écoles primaires et secondaires. Nous avons vu au XVIe siècle la création de la Compagnie de Jésus dont le succès ne fera que croître au cours du siècle. Trois raisons peuvent l'expliquer : "la décadence des universités, la gratuité de l'externat et l'adaptation de l'enseignement aux goûts de l'époque". A défaut d'être autorisés à délivrer un grade officiel, les Jésuites confèrent à leurs élèves une lettre testimoniale qui acquiert rapidement une plus grande valeur que les diplômes de bachelier ou de licencié ès arts.

Hasard ou relation de cause à effet, bien d'autres congrégations vont intervenir dans l'enseignement. Il n'est pas question de dresser ici une liste exhaustive, pas plus que de développer l'histoire de chacune d'elles. Nous en privilégions quelques' unes. Que les autres nous pardonnent : nous pensons que toutes ont eu et ont encore un rôle capital dans l'évolution de la connaissance dans de nombreux pays, sur tous les continents.

Congrégation de l'Oratoire, les Oratoriens, fondée en 1611 par Pierre de Bérulle. Celui-ci s'inspire de la Congrégation de l'Oratoire formée à Rome en 1575 par Philippe Néri. Le premier collège est fondé à Dieppe en 1614. Leur soutien au jansénisme et au cartésianisme leur vaut l'hostilité de Louis XIV, des évêques et des Jésuites. Leur enseignement semble plus moderne que celui des Jésuites. Il est dispensé en français et concerne la morale, l'histoire, la géographie, les mathématiques, les sciences. Le but reste aussi le service de l'Eglise.

Institut des Frères des Ecoles Chrétiennes, les Salésiens ou Lassaliens, fondé à Reims, en 1680, par Jean-Baptiste de La Salle. Il convient de s'arrêter sur cet institut. Si son fondateur est prêtre, il en refuse les honneurs et s'associe à des laïcs qui ont comme lui le désir de vivre avec les plus pauvres et de les instruire. Ils vivent en communauté ce qui leur permet de se s'entraider, reçoivent une formation pédagogique commune ce qui les rend "interchangeables". Leur mode de vie doit être conforme à celui de ceux qu'ils reçoivent, dans la pauvreté, dans l'humilité, mais il doit être surtout un exemple à imiter. Cet enseignement ne peut se faire que dans les villes pour accueillir un maximum d'enfants. A la campagne, l'enseignement continu ne peut exister du fait d'une population dispersée, des rythmes saisonniers… Ces établissements scolaires reçoivent pauvres et riches, mais sont gratuits pour tous, un moyen de garder son indépendance pour la communauté. L'enseignement est simultané, c'est-à-dire concerne plusieurs élèves de même niveau, à l'encontre de l'enseignement individuel généralement pratiqué à cette époque. Les raisons en sont pédagogiques, mais aussi matérielles, comme le manque de livres. Mais le suivi de chaque enfant, de sa famille, de ses difficultés est aussi la règle. Pour que l'école fonctionne bien, il faut respecter quelques règles : la discipline, dans le calme, la répétition qui permet aux plus faibles de se "reconnecter", la cohérence de la pédagogie en retenant les meilleures innovations, les programmes qui doivent être utiles et pratiques, donc en français, et, enfin, un frère surnuméraire pour pallier à l'absentéisme. Bien sûr, cet enseignement est aussi religieux, mais sans prosélytisme. Le tout veut être une préparation à la vie avec des notions de partage et de respect de l'autre. J.B. de La Salle s'est aussi rendu célèbre par la rédaction d'un livre "Les règles de la bienséance et de la civilité chrétiennes", réédité à de multiples reprises et toujours d'actualités. Nous en parlons dans l'article consacré aux "Arts de la table", rubrique "Vie domestique".

L'Ecole de Sorèze, fondée à Sorèze (Tarn), en 1682 par le prieur bénédictin Dom Jacques Hody, pour concurrencer l'Académie protestante de Puylaurens. L'enseignement y est gratuit. Malgré sa renommée, et pour des raisons obscures, elle ferme en 1722. Nous la retrouverons au XVIIIe siècle avec des fonctions très spécifiques.

Congrégation Notre-Dame, fondée dans les Vosges, en 1597, par Alix Leclerc avec le parrainage de Pierre Fourier. Leur première école ouvre en 1598, pour l'instruction des jeunes filles, pauvres ou riches. L'enseignement concerne la lecture, l'écriture et la connaissance de Dieu. En un siècle, 80 établissements en dépendent.

L'Ordre de Sainte Ursule, les Ursulines, fondé en 1535 en Italie par Angèle Mérici. A l'origine, il est constitué de laïques qui se réunissent ponctuellement, essentiellement pour des rencontres et des actes de dévotion. Elles ne prononcent des vœux et vivent en communauté qu'à partir de 1572. Elles arrivent en France, à Paris en 1608. Elles se consacrent à l'enseignement des jeunes filles et aux soins aux plus déshérités. 60 ans plus tard, elles dirigent plus de 300 établissements.

L'Ordre Notre-Dame de Bordeaux, fondé en 1607 par Jeanne de Lestonnac, nièce de Montaigne. Il se consacre à l'enseignement des jeunes filles et est d'inspiration jésuite. En 1640, il est à la tête d'une trentaine d'établissements.

D'autres congrégations s'occupent plus particulièrement des soins à donner aux plus pauvres, mais dispensent également un enseignement, peu ou prou, aux petites filles. Sans pouvoir être exhaustif, on peut citer :

- Ordre de la visitation de Sainte-Marie ou des Visitandines, fondé en 1610 par Jeanne de Chantal avec le soutien de Saint François de Sales, ou des Confréries de la Charité initiées en 1617 par Saint-Vincent-de-Paul, devenues la Compagnie des Filles de la Charité à l'initiative de Louise de Marillac et Marguerite Naseau, ou

- Congrégation des Dames de Saint Maur, fondée en 1666 à Rouen, par Nicolas Barré de l'Ordre des Minimes. Leur enseignement est gratuit, concerne les enfants pauvres. En 1674, elles ouvrent une école pour la formation des maîtresses.

- Congrégation des Frères de Saint-Charles, fondée à Lyon en 1666, par Charles Demia.

- Les petites écoles jansénistes de Port-Royal fondées en 1637 sont proches de celles des Oratoriens. Elles concernent peu d'élèves ; elles disparaissent en 1656 sous la pression du roi et de l'Eglise.

- Les écoles protestantes sont autorisées par l'Edit de Nantes en 1598, interdites par la révocation de ce même édit en 1698. Certaines, clandestines ou buissonnières, continueront d'exercer.

 

A côté des institutions religieuses, les écrivains, tout à la fois moteurs et témoins de l'évolution de la société, jouent un rôle certain dans l'enseignement. Ce XVIIe siècle est celui du classicisme défini par la discipline, l'ordre et la régularité. La préciosité du début du siècle fait place à la vraie culture, à la réflexion, à la discrétion, à la modestie, à la galanterie, à la mesure, à l'élégance extérieure et surtout morale. La littérature doit se consacrer à l'analyse et à la peinture de l'homme, à la nature humaine (on retrouve là les idées de Montaigne). Elle s'appuie sur une langue pure, simple, d'usage courant, négligeant les figures de rhétorique, adaptant au plus près expression et pensée.

En réalité, il est difficile de trouver dans cette littérature des préconisations sur l'enseignement lui-même. Il s'agit plutôt d'innover dans les pensées philosophiques, morales, religieuses, voire scientifiques, autant de thèmes qui concernent davantage les adultes et auxquelles doivent s'adapter les enseignants pour faire passer le message aux étudiants, plus qu'aux écoliers.

Descartes nous incite à apprendre différemment, à faire table rase de toutes nos connaissances livresques et à édifier notre savoir à la seule lumière de sa raison. C'est le fameux "Cogito, ergo sum". Cette connaissance concerne tous les domaines, y compris sa propre personne. Les philosophes antiques n'ont plus vraiment leur place. Les philosophes du XVIIIe siècle s'inspireront du cartésianisme, décrit dans le Discours de la méthode.

Mathématicien, physicien précoce, Pascal est aussi janséniste convaincu. Il alterne ouvrages scientifiques et religieux. Il distingue "les sciences d'autorité, comme la théologie, où toute vérité se trouve dans les livres sacrés, des sciences de raisonnement où la raison et l'expérience conduisent à la connaissance". Comme pour Descartes, la raison a donc un rôle majeur.

Poète satirique parfois virulent, historien, Boileau est un farouche défenseur des écrivains anciens. Il hait les précieux et les burlesques, prône le naturel, "le réalisme esthétique, la simplicité modeste et distinguée, une profonde connaissance de l'homme, un respect du métier et du public", tout ce qui fait l'homme honnête du XVIIe siècle.

La Fontaine : "Je me sers d'animaux pour instruire les hommes" dans une intention morale.

Molière s'intéresse plus à l'éducation des filles que des garçons. Ses propos sont toutefois équivoques. Dans les femmes savantes, il n'hésite pas à en limiter l'intérêt : "Une femme en sait toujours assez quand la capacité de son esprit se hausse à connaître un pourpoint d'avec haut-de-chausse. A côté de ces propos qui feraient descendre, à juste titre, toutes les femmes dans la rue en notre XXIe siècle, sa bienveillance apparaît sur la façon de les éduquer : "C'est l'honneur qui les doit tenir dans le devoir. Non la sévérité que nous leur faisons voir" (Ecole des maris). Une honnête liberté vaut mieux que l'ignorance : cela concerne la fidélité de l'épouse à son mari, l'inverse n'est pas évoqué !

                           Une femme d'esprit peut trahir son devoir
                           Mais il faut pour le moins qu'elle ose le vouloir,
                           Et la stupide au sien peut manquer d'ordinaire
                           Sans en avoir l'envie et sans penser le faire.
                           (Ecole des femmes)

Molière admet tout de même, du bout des lèvres, que l'éducation n'est pas un défaut : "Ni philosophe, ni helléniste, elle est vertueuse, sensée et même spirituelle ; elle sait regarder, comprendre, placer au besoin un mot juste, et c'est cette réserve intelligente qui fait tout son charme". Il le déclare avec à peine plus de conviction dans les Femmes savantes :

                            Je consens qu'une femme ait des clartés de tout,
                            Mais je ne lui veux point la passion choquante
                            De se rendre savante afin d'être savante…
                            Qu'elle sache ignorer les choses qu'elle sait

Bossuet adapte son enseignement à l'âge de son élève, le dauphin, dans une ambiance ludique et familière. Il enseigne la religion, mais aussi le latin, le français, l'histoire, la géographie, la philosophie, le droit romain, la physique, l'histoire naturelle, mais pas les mathématiques. Le but est d'obtenir une formation pratique, en utilisant éventuellement comme exemples des expériences ou évènements passés.

En dépeignant les hommes de son siècle d'après nature, La Bruyère, comme Molière, veut les aider à se corriger dans leurs défauts. Il s'attache plus au comportement de la nature humaine qu'à l'enseignement proprement dit. On retrouve cet objectif chez Molière, La Fontaine, La Rochefoucauld

Fénelon s'intéresse à l'éducation des filles dans son ouvrage le "Traité de l'Education des filles". Devenu précepteur du duc de Bourgogne, il rédige lui-même des livres pédagogiques permettant d'aborder les auteurs grecs, là encore de façon ludique ou romanesque.

Dernier point, la querelle des anciens et des modernes. Ces derniers revendiquent leur liberté vis-à-vis des anciens, Homère, Aristote…, affirment la prééminence des modernes sur les anciens, proclament la supériorité du siècle de Louis XIV sur celui d'Auguste… Pascal donne raison aux deux : "Ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses, et formaient l'enfance de l'homme proprement ; et comme nous avons joint à leurs connaissances l'expérience des siècles qui les ont suivis, c'est en nous que l'on peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les autres".

Arrêtons cette liste. Nous ne prenons que quelques exemples qui, malheureusement, ne concernent que les personnes dirigeantes ou les plus riches. Bien sûr, nous n'avons pas pu explorer toute la littérature de ce XVIIe siècle. Ce n'est d'ailleurs pas notre sujet.

 

Qu'en est-il de notre langue française ? Comme on l'a vu plus haut, si certains enseignants privilégient le latin, d'autres utilisent le français. Les médecins parlent toujours en latin ce qui leur vaut l'ironie de Molière et leur permet de se moquer des chirurgiens, des "manuels", qui s'expriment en français. Certains ouvrages sont édités en français comme "Le discours de la méthode" de Descartes.

Là encore, nous ne pouvons donner que quelques exemples sur l'évolution de notre langue au cours du XVIIe siècle.

L'orthographe : "aimoit" s'écrira ainsi jusqu'en 1835, mais se prononce "aimait" dès le début du siècle. Cette diphtongue "oi" se prononce d'ailleurs différemment suivant le mot : "ouè" dans moi, mais "oua" dans croire.

L'article défini est volontiers supprimé : "sans perdre temps", "voir différence".

Le pronom "il" est utilisé à la place de "ce" ou "cela" : "Et pourquoi, s'il est vrai, ne le dirais-je pas ?".

"En" et "Y" remplacent le pronom personnel.

En souvenir du passé, on conserve quelques latinismes : "Je devais" pour "J'aurais dû".

 

Et dans notre Pays du Gier.

A la Valla, la congrégation des sœurs de Saint-Joseph, créée à l'initiative d'un jésuite, arrivent en 1665 : leur fonction est de soigner les malades, d'instruire et d'éduquer les jeunes filles.

A Saint-Chamond, Jacques de Chevrières fonde en 1605 un séminaire ou école supérieure, avec maîtres et recteur. Le couvent des Minimes fondé en 1622 s'engage à donner des cours publics de philosophie et de théologie. Le Chapitre de la Collégiale Saint-Jean-Baptiste est composée en partie de scientifiques : c'est notre petite Académie des Sciences ! A la suite de legs conditionnés par des clauses très précises, l'Hôtel-Dieu de la ville s'engage à instruire les enfants pauvres. Ainsi naissent en 1675 les Petites-Ecoles des Pauvres. Après des débuts difficiles liées au manque de moyens par rapport aux nécessités de l'installation (locaux, matériel, personnel…), elles prennent un remarquable essor à partir de 1688. Elles sont divisées en Ecole des Garçons dirigées par un prêtre assisté d'un instituteur et en Ecole des Filles, dirigée par la supérieure des Ursulines.

A Saint-Etienne, en 1636, les Ursulines sont chargées d'instruire gratuitement les jeunes filles pauvres. Les dons n'étaient toutefois pas refusés et la vente des ouvrages manuels constituait un apport financier non négligeable. Autre acteur, le curé Guy Colombet qui créa de véritables écoles entièrement gratuites pour garçons, en 1679, la petite école, et en 1684.

A l'exception du séminaire et du Chapitre de la collégiale, on voit que l'enseignement concerne les plus défavorisés. Ce sont des petites écoles, donc l'enseignement doit se limiter à la lecture, à l'écriture, au calcul et, sans doute, à l'apprentissage de techniques en relation avec la proto-industrie locale : forge pour les garçons, les futurs cloutiers, couture, filage… pour les filles.  

 

Ainsi s'achève ce nouveau chapitre. L'évolution de la société et des pensées fait que notre approche peut paraître bien légère aux experts. Et, effectivement, elle l'est. Nous n'avons pas la prétention d'être exhaustifs : c'est d'ailleurs chose impossible d'abord par nos manques de connaissances, ensuite parce qu'il faudrait rédiger des milliers de pags inabordables. Simplement, cela incitera peut-être certains internautes à en savoir plus. C'est en tout cas ce que nous ferons lorsque nous en aurons le loisir.

Rendez-vous au XVIIIe siècle : cela va être de plus en plus difficile pour nous !

 

 

Bibliographie

A.de Fabrègues, L'Education en France, Famille et Education, revue de l'A.P.E.L., 1984

Antoine Léon, Histoire de l'Enseignement en France, Collection  Que sais-je ? P.U.F., 1967

A.Lagarde et L.Michard, Collection littéraire XVIIe siècle, Bordas, 1960

R.Turberg, L'Institut de France, Le Rotarien, 2003

G.Chaperon, Saint Chamond Au fil du temps, Actes graphiques, Saint Etienne, 2010

J.Condamin, Histoire de St Chamond, A.Picard 1890 réédition Reboul Imprimerie 1996

G.Clerjon, La Valla-en-Gier, histoire d'un village, autoédition, décembre 2012

S.Bertholon, Histoires de St Chamond, SA Imprimerie Théolier St Etienne 1927, Réédition 2004 par les Amis du Vieux Saint Chamond Reboul Imprimerie St Etienne

 

 

FIN

 

 

 

 

 

 

 

 

HISTOIRE DE L'ENSEIGNEMENT

 

V

 

XVIIIe siècle

 

Seul un esprit éduqué peut comprendre une pensée différente de la sienne, sans la cautionner pour autant.

                                                                                                                                                 Aristote

Il est plus facile d'enseigner que d'éduquer, parce que pour enseigner, il suffit de savoir, alors que pour éduquer, vous devez l'être.

                                                                                                                                                Albert Hurtado  SJ

 

Comme nous l'avons vu dans le chapitre précédent, certains écrivains du XVIIe siècle sont les précurseurs des révolutions du XVIIIe siècle, le "Siècle des Lumières". Révolutions politique, religieuse, philosophique, littéraire. L'enseignement suit surtout dans les villes ; il repose encore beaucoup sur les congrégations religieuses qui remportent toujours un franc succès, faute de concurrent valable jusqu'à la fin du siècle.

La création d'université se poursuit : après celle de Douai, Pont-à-Mousson et Reims au XVIe siècle, de Pau et de Strasbourg au XVIIe, sont créées celles de Dijon et Nancy. A la veille de la Révolution, la France compte 22 universités dont la valeur est souvent contestée. Deux nouvelles Académies voient le jour : celle de Chirurgie en 1731 et de Médecine en 1776. Naissent également de nombreuses institutions tournées vers la recherche et l'enseignement ; elles se multiplient à partir de 1750 avec pour but essentiel de faire connaître les résultats de la recherche scientifique et de sa portée pratique.  On voit là l'impact direct de la Grande Encyclopédie. Elles sont au nombre de 80 en 1789. Une grande partie concerne un public déjà bien informé ; d'autres, au contraire, ancêtres de nos L.E.P., réalisent un véritable enseignement professionnel.

L'effort sur l'enseignement militaire poursuit celui du XVIIe siècle. Là encore, il s'adresse plutôt à l'aristocratie, riche ou pauvre (une bouée de sauvetage) ou à des professionnels qui ont déjà fait leurs preuves. L'Ecole du Génie de Mézières, créée en 1748, est sans doute la plus renommée grâce à l'enseignement qui y est dispensé et aux enseignants. D'autres suivront, comme l'Ecole militaire de Paris, l'Ecole d'application du génie Maritime, l'Ecole navale du Havre. De petites écoles d'hydrographie donnent une formation aux jeunes matelots.

L'évolution des techniques et des sciences nécessite l'ouverture de grandes écoles : Ecole des Ponts et Chaussées en 1747, Ecole des Mines en 1783, Ecoles vétérinaires de Lyon en 1763 et d'Alfort en 1766.

En ce qui concerne les collèges, les deux tiers sont gérés par les Facultés des Arts ou des particuliers. La France en compte moins de 1000 à la veille de la Révolution., qui se trouvent essentiellement dans les grandes villes. L'étendue de l'enseignement est marquée par le Traité des études rédigé en 1728 par Charles Rollin, recteur de l'Université de Paris. Morale et religion doivent toujours faire l'objet d'un enseignement. La littérature est indispensable pour former le goût, les qualités intellectuelles et sociales. Le français courant doit prendre sa place même si le latin ne perd pas vraiment la sienne ; l'histoire et la géographie contribuent à la formation de l'élève dans un monde où les échanges sont de plus en plus fréquents. Enfin, l'éducation doit être le fruit d'une collaboration entre collège et famille. Celle-ci sera d'autant plus exercée que l'enseignement en externat sera gratuit : ce sera chose faite en 1719 dans les facultés, longtemps après les établissements jésuites.

Turgot voit dans l'enseignement primaire pour tous "un moyen propre à maintenir l'ordre social et à accroitre la productivité du travail". Il faut dire que les chiffres sont peu réconfortants. On n'a guère d'études à ce sujet ; le seul moyen à notre disposition est d'observer le nombre de signataires dans les actes de mariage. Il s'élève à 37 % en 1786, avec fluctuations selon le sexe (deux fois moins nombreuses pour les épouses) et la région, la proximité d'une congrégation religieuse provoquant une augmentation de ce pourcentage. Quel débouché pour ces écoliers ? Jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, l'accession à un métier passe par l'apprentissage et les corporations. Celui-ci va se faire progressivement à l'école et à l'atelier. Le dessin, à l'image de la grande Encyclopédie, a un rôle particulièrement important pour l'initiation d'artisans : "formation du goût, développement des capacités créatrices, amélioration des communications entre cadres et exécutants". Les cours peuvent concerner également la comptabilité, la navigation, l'agriculture, l'armée… Ils sont dispensés dans des établissements publics, privés, congréganistes ou, encore, au sein des ateliers, des industries naissantes. Ces dernières s'appellent les "écoles de fabrique" et concernent la plupart des métiers manuels : elles donnent souvent lieu à des abus de leurs organisateurs. Ce type d'enseignement est donc pratique et permet d'attirer les jeunes défavorisés vers des métiers qui seront à la base de la Révolution industrielle du XIXe siècle.

Cette révolution va passer d'abord par une autre : la Révolution de 1789 et la chute de l'Ancien Régime. Dans les cahiers de doléances, on rencontre plutôt une demande d' aménagements des institutions en place. Aristocratie et Tiers-état souhaitent une prise en main par l'Etat de l'enseignement. Curieusement, le Tiers-Etat souhaite que les charges financières soient dévolues au clergé qui lui-même cherche à garder ses prérogatives… Parmi les demandes positives, l'enseignement pratique plutôt qu'intellectuel est très en faveur. A l'inverse ou parallèlement, les écoles et collèges gratuits qui dépeuplent les campagnes et créent des chômeurs savants sont trop nombreuses. Ce seront aux révolutionnaires de trancher. Les idées réformatrices abondent dès 1789 : c'est l'embouteillage qui va bloquer nombre de réalisations. Après la Terreur (1794), les idées se sont clarifiées : il est temps d'agir.

Avant 1789, il faut noter que la Compagnie de Jésus, les Jésuites, a été expulsée de France en 1762, dissoute en 1773 par le pape Clément XIII. En même temps, 200 collèges sont fermés… Un certain nombre d'établissements sont repris par des Oratoriens ou des Clercs réguliers de Saint-Paul encore appelés barnabites, arrivés d'Italie en France au début du XVIIe siècle. Le parlement de Paris incite "les maires et échevins des villes, les officiers des sénéchaussées et sièges royaux, les membres de l'Université, d'envoyer au procureur général, et séparément, des mémoires en vue de la nouvelle organisation de l'éducation". Il n'importe, le vide laissé par les Jésuites est immense.

En cette même année 1762, le Président du Parlement de Bretagne, Louis Caradeuc de la Chalotais est "chargé de prendre connaissance de tous projets, des doléances des uns, des difficultés rencontrées par les autres". Un rapport en est issu en 1763 : Essai d'éducation nationale ou Plan d'études pour la jeunesse. Il est sans suite. Ce que l'on peut retenir sur le principe même de cette éducation nationale, c'est qu'elle doit répondre aux intérêts de l'Etat qui nécessite que les diverses professions "soient exercées par des hommes capables…le bien de la société demande que les connaissances du petit peuple ne s'étendent pas plus loin que ses occupations. Tout homme qui voit au-delà de son triste métier ne s'en acquittera jamais avec courage et avec patience. Parmi les gens du Peuple, il n'est presque pas nécessaire de savoir lire et écrire qu'à ceux qui vivent de ces arts ou à ceux que ces arts aident à vivre". Plus concrètement, sont envisagées l'éducation des filles, a minima, et la formations des maîtres.

Des décisions, pas toujours très heureuses, vont être prises bien tardivement par les dirigeants. En 1789, la surveillance de "l'éducation publique et l'enseignement politique et moral" dépendent désormais des pouvoirs publics ; en même temps les biens du clergé sont confisqués. En 1791, les décrets d'Allarde et de Le Chapelier continuent la réforme. Le premier supprime, une grande partie des ressources des congrégations, empêchant celles-ci de continuer leur rôle dans l'enseignement ; le deuxième met fin aux corporations détruisant ainsi leur rôle dans la formation professionnelle. L'Assemblée Constituante, à l'encontre de l'Assemblée législative et de la Convention Girondine, décrète en 1791, que "tous les établissements d'instruction et d'éducation existant à présent dans le royaume continueront d'exister sous le régime actuel et suivant les mêmes lois qui les régissent". En 1792, les congrégations religieuses ne peuvent plus diriger les collèges dont les biens seront vendus en 1793. L'Assemblée Constituante déclare le 8 août 1792 "qu'aucune partie de l'enseignement publique ne continuerait à être confiée à aucune des maisons des ci-devant congrégations d'hommes et de filles" Cette même année, tout ce qui rappelle l'Ancien Régime fait l'objet de dissolution : Académies, écoles militaires, universités… Cette "table rase" n'est toutefois pas appliquée. Par ailleurs, "les membres des congrégations religieuses peuvent continuer à enseigner, à condition de prêter le serment civique".

En attendant une réforme nationale, la Convention proclame le droit à l'enseignement pour tous, neutre sur le plan religieux, gratuit. Un décret, en mai 1793, décide la création d'une école dans tous les villages dès 400 habitants. En vain, par manque d'instituteurs qualifiés, de locaux. En 1795, la Convention supprime la gratuité - les parents doivent payer l'enseignant - et l'obligation de la scolarité pour tous. Durant le Directoire, de 1795 à 1799, il n'y a pas d'amélioration dans l'école publique. Par contre, l'enseignement dispensé par des religieuses et des religieux remporte toujours un grand succès : il est toléré par le gouvernement à condition que soient respectés les programmes et les fêtes républicaines.

En même temps que cette œuvre de destruction, le Comité d'Instruction Publique de la Législative s'active pour créer un enseignement public concernant tous les niveaux. De nombreux projets se font jour dont :

- celui de Talleyrand, dès 1791, créant une scolarité à 3 niveaux (primaire, secondaire, supérieur), non obligatoire, où les enseignants peuvent être des religieux… On retrouve une conception "Ancien Régime" ; ce projet fut repoussé.

- un an plus tard, Condorcet propose un plan plus original avec à la tête la Société nationale des Sciences et des Arts qui veillent au bon fonctionnement général et à la diffusion des découvertes. Il distingue un enseignement primaire général, un enseignement secondaire scientifique, un institut départemental pour la formation des enseignants, un enseignement général pré-professionnel et, enfin, neuf lycées pour les meilleurs, futurs chercheurs, professeurs… La scolarité n'est pas obligatoire, gratuite à tous les niveaux. Filles et garçons reçoivent le même enseignement laïc. Une formation continue est instaurée. La pédagogie nouvelle doit apprendre à l'élève "l'art de s'instruire par soi-même, comme à chercher ses mots dans un dictionnaire, à se servir de la table d'un livre". Repoussé comme le précédent, il influencera vraisemblablement les grandes décisions de la fin du XIXe siècle.

 – le troisième plan est présenté en 1793 par Robespierre, au nom de son créateur qui a été assassiné pour avoir voté la mort du roi : Michel Le Peletier de Saint-Fargeau. Si les niveaux secondaire et supérieur du précédent sont validés, il n'en va pas de même pour le primaire. Ce plan prévoit un enseignement obligatoire, identique, dès l'âge de 5 ans pour filles et garçons, sur tout le territoire. Incitation à "l'accoutumance au travail" dans les maisons d'éducation nationale mises sous la surveillance des pères de famille. Sanctions publiques pour ceux qui ne travaillent pas suffisamment. Pour les meilleurs, création d'écoles secondaires, d'instituts, de lycées. Pour les élèves plutôt manuels, formation sur le tas dans les ateliers et les champs. Voté après de nombreux amendements, ce projet ne sera que partiellement appliqué, faute de moyen financier, mais aussi du fait des contradictions politiques.

Concrètement, tout de même, on peut noter la création de 7000 écoles sur les 23000 prévues. Le Jardin du Roy, devenu Musée d'Histoire Naturelle, dispense un enseignement des sciences. Pour améliorer les connaissances militaires du plus grand nombre, l'Etat crée des cours révolutionnaires pour les armes, les poudres et le salpêtre qui sont à l'origine de l'Ecole de Mars, en remplacement des anciennes écoles militaires, et plus tard, de l'Ecole Normale. L'Ecole centrale des Travaux publics (devenue Ecole polytechnique en 1795) pour "ranimer l'étude des sciences exactes et répondre aux besoins de la République",  et le Conservatoire des Arts et métiers, consacré aux arts mécaniques et utilisant la démonstration plus que la théorie, bien que décidés à cette époque, ne verront le jour qu'à la fin de 1794.

La véritable transformation "durable" de l'enseignement n'arrive réellement qu'à la suite du rapport de Lakanal à l'automne 1794 et à la loi de Daunou qui en découla un an plus tard. Pour former les instituteurs, la création d'écoles normales de district n'a finalement pas lieu ; celle de Paris, dite supérieure (!), ne tient que quelques mois. Les écoles primaires débouchent soit vers un apprentissage en atelier, dans les champs ou sur la mer, soit vers une école centrale regroupant le secondaire et le supérieur ; l'enseignement n'est pas obligatoire, mais payant. Pour le secondaire, on distingue 3 niveaux : à partir de 12 ans, cours de dessin, d'histoire, des langues anciennes et vivantes ; après 14 ans, cours de mathématiques, de physique, de chimie expérimentale ; et dès 16 ans, formation en grammaire générale, en belles-lettres et en législation. Méthode pédagogique et cours suivis sont au choix du maître et de l'élève.

Dans le même temps, sont créées l'Ecole des Langues Orientales, l'Ecole du Bureau des Longitudes, les Ecoles de Santé de Paris, Montpellier et Strasbourg.

L'activité de nos dirigeants en cette période révolutionnaire, en plein désordre, mais à la recherche d'une vie meilleure, montre l'évolution souhaitée par le plus grand nombre. Les idées ont été très nombreuses, pas toujours réalistes et, même, réalisables. Retenons la modernisation de l'enseignement par l'introduction de matières scientifiques, parfois à un très haut niveau, celle des langues vivantes et une formation beaucoup plus pratique pour les métiers manuels. Par ailleurs, l'enseignement supérieur a fait un énorme bond en avant grâce à la création d' établissements spécialisés.

 

Les Jésuites dirigent la Faculté de théologie de Montpellier et créent une Université à Pont-à-Mousson. En 1762, au moment de leur expulsion, ils sont à la tête de 120 collèges contre seulement une trentaine pour les Oratoriens. Leur enseignement a évolué à cette époque : le français, autrefois interdit, fait l'objet d'un prix pour les bons élèves ; l'histoire, la géographie, les langues vivantes et les sciences et … la gymnastique ont fait leur apparition dans la plupart de leurs établissements.

Le clergé joue toujours un rôle prédominant pour les petites écoles. Le poste de régent est obtenu sur concours, après la "dispute des écoles" devant un jury composé de notables et de membres du clergé. L'élu reçoit une lettre de régence de l'évêque, passe un contrat avec la communauté. Le poste n'est définitivement acquis qu'après contrôle des connaissances religieuses et des bonnes mœurs du candidat choisi.

Comme on l'a vu plus haut, les enseignants religieux jouent, à titre individuel, un rôle non négligeable, même si morale et religion ne sont plus au goût du jour, au moins pendant quelques années.

 

Les écrivains donnent aussi leur avis, sans doute davantage que leurs prédécesseurs du XVIIe siècle, un avis parfois sans appel.

Montesquieu est assez clair dans "l'Esprit des lois" : " Il n'est pas indifférent que le peuple soit éclairé. Les préjugés des magistrats ont commencé par être les préjugés de la nation. Dans un temps d'ignorance on n'a aucun doute, même lorsqu'on fait les plus grands maux ; dans un temps de lumière, on tremble encore lorsqu'on fait les plus grands biens" et plus loin "C'est en cherchant à instruire les hommes, que l'on peut pratiquer cette vertu générale, qui comprend l'amour de tous". [A méditer]. Il n'est guère fait état de l'ascension sociale qui peut résulter de la connaissance, et de l'enseignement des filles.

Dans sa lettre à Damilaville, en 1766, Voltaire déclare : "Je crois que nous ne nous entendons pas sur l’article du peuple, que vous croyez digne d’être instruit. J’entends, par peuple, la populace qui n’a que ses bras pour vivre. Je doute que cet ordre de citoyens ait jamais le temps ni la capacité de s’instruire ; ils mourraient de faim avant de devenir philosophes. Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. Si vous faisiez valoir, comme moi, une terre, et si vous aviez des charrues, vous seriez bien de mon avis. Ce n’est pas le manœuvre qu’il faut instruire, c’est le bon bourgeois, c’est l’habitant des villes : cette entreprise est assez forte et assez grande"". Pour mémoire, nous sommes au Siècle des Lumières !

Denis Diderot est plus pragmatique, même si sa déclaration est très ambiguë . Dans l'Essai sur les études en Russie, il déclare : "C’est donc dans les pays protestants qu’il faut chercher les meilleures et les plus sages institutions pour l’instruction de la jeunesse…Les premières écoles sont les bases, les écoles à lire, à écrire et à compter…Ces écoles y sont même séparées. On envoie d’abord les enfants à l’école à lire. Les unes de ces écoles sont pour les garçons, les autres pour les filles. Quand un enfant sait parfaitement lire, on l’envoie à l’école à écrire et à compter. On n’y apprend que les règles de l’arithmétique ; mais suffisamment pour qu’un enfant, au sortir de ces écoles, sache tous les calculs nécessaires dans le courant de la vie, et soit même en état d’apprendre les calculs plus compliqués des marchands et négociants. Ces basses écoles sont pour le peuple en général, parce que, depuis le premier ministre jusqu’au dernier paysan, il est bon que chacun sache lire, écrire et compter…La noblesse dit que cela rend le paysan chicaneur et processif. Les lettrés disent que cela est cause que tout cultivateur un peu à son aise, au lieu de laisser à son fils sa charrue, veut en faire un savant, un théologien, ou tout au moins un maître d’école. Je ne m’arrête pas beaucoup au grief de la noblesse ; peut-être se réduit-il à dire qu’un paysan qui sait lire et écrire est plus malaisé à opprimer qu’un autre…On apprend aussi dans ces écoles son catéchisme, c’est-à-dire les premiers principes de sa religion, et l’on fait d’une pierre deux coups en se servant de ces livres pour y apprendre à lire. Il serait à désirer qu’on eût aussi des catéchismes de morale et de politique, c’est-à-dire des livrets où les premières notions des lois du pays, des devoirs des citoyens, fussent consignées pour l’instruction et l’usage du peuple ; et une espèce de catéchisme usuel, qui donnât une idée courte et claire des choses les plus communes de la vie civile, comme des poids et mesures, des différents états et professions, des usages que le dernier d’entre le peuple a intérêt de connaître, etc. Il n’est pas nécessaire d’ajouter que dans un pays où ces écoles ne seraient pas encore multipliées, il faudrait les introduire d’abord dans les villes, et de là, de proche en proche, dans les villages. Dans ces derniers, le maître d’école est de droit l’aide de camp du curé ; et comme l’institution des écoles est justement comptée parmi les œuvres pies, leur entretien est justement assis sur les revenus du clergé. En Allemagne, il y a, matin et soir, des heures fixes pour l’instruction publique, où tous les enfants assistent gratuitement ; mais, après ces heures publiques, le maître d’école en tient encore une privée pour les enfants des citoyens plus aisés, qui lui payent pour ces soins particuliers une modique rétribution". Diderot évoque ensuite les enseignements secondaires et supérieurs. Toutefois, parmi les très nombreuses œuvres qu'il a rédigées, celle qui reste la plus importante est la Grande Encyclopédie pour  laquelle il a fait appel  à de très nombreux spécialistes. Le but de cet ouvrage est de faire triompher la raison, de mettre à la portée du plus grand nombre, par la vulgarisation, tous les domaines de la connaissance : morale, philosophie, droit, mathématiques, physique, médecine, histoire…arts mécaniques. Dix-sept volumes sont nécessaires, rédigés entre 1751 et 1765. Il s'adresse à un public d'adultes ou d'étudiants et ne comporte donc pas d'indication particulière sur l'enseignement. Il est bien sûr impossible d'en faire un résumé. Nous retiendrons, toutefois, un paragraphe qui convient tout-à-fait au but de notre association, exprimé dans ses statuts : "Le mépris qu'on a pour les arts mécaniques semble avoir influé jusqu'à un certain point sur leurs inventeurs eux-mêmes. Les noms de ces bienfaiteurs du genre humain sont presque tous inconnus, tandis que l'histoire de ses destructeurs, c'est-à-dire des conquérants, n'est ignorée de personne. Cependant, c'est peut-être chez les artisans qu'il faut aller chercher les preuves les plus admirables de la sagacité de l'esprit, de sa patience et de ses ressources"(Discours préliminaire). La Grande Encyclopédie peut être considérée comme l'ouvrage le plus emblématique du XVIIIe siècle, peut-être aussi, le plus révolutionnaire si l'on en juge par les difficultés rencontrées pour son impression et sa distribution.

En 1762, année de l'expulsion des Jésuites, Denis Diderot et  Jean-Baptiste-Louis Crevier publient "De l'éducation publique". Hasard ou relation de cause à effet ? Dans la préface, les auteurs montrent leurs sentiments sur le rôle de l'Etat : "… l'on a beaucoup écrit sur l'éducation domestique, mais fort peu sur l'éducation publique…quand il y aurait quelque doute sur le choix, il n'y en peut avoir sur la nécessité : il nous faut une éducation publique". En 1774, enfin, dans "Observations sur le Nakaz", Diderot donne son avis sur un traité de philosophie politique établi par l'impératrice de Russie, Catherine II : "Le premier soin du législateur est de faire d'honnêtes gens ; et pour faire d'honnêtes gens, il faut commencer l'ouvrage par le commencement, par l'éducation de la jeunesse ; seul moyen de donner des mœurs ou de les réintégrer" ou encore  "Instruire une nation, c'est la civiliser". [Sans commentaires]. Pour terminer sur cet écrivain très prolixe, son souhait est de former des citoyens conscients de leurs droits et devoirs. Cela peut passer par "une éducation dans toutes les sciences".

Mathématicien et co-écrivain de la grande Encyclopédie avec Diderot (et bien d'autres), Jean Le Rond d'Alembert émet quelques idées sur l'éducation : il souhaite que l'Etat prenne en charge le système éducatif et, plus particulièrement au niveau des collèges : "Au reste, c’est au gouvernement, comme je l’ai dit, à faire charge là-dessus la routine et l’usage ; qu’il parle, et il se trouvera assez de bons citoyens pour proposer un excellent plan d’étude. Mais en attendant cette réforme …, je ne balance point à croire que l’éducation des collèges, telle qu’elle est, est sujette à beaucoup plus d’inconvénients qu’une éducation privée …
Un autre inconvénient de l’éducation au collège est que le maître se trouve obligé de proportionner sa marche au plus grand nombre de ses disciples, c’est-à-dire aux génies médiocres ; ce qui entraîne pour les génies plus heureux une perte de temps considérable".

L'ouvrage consacré à la pédagogie qui retient le plus l'attention en ce siècle est sans doute "Emile" ou "De l'éducation", de Jean-Jacques Rousseau, paru en 1762. Le principe général de base repose sur cette affirmation : "Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l'homme" ou "Telle était l'histoire de l'humanité tout entière : bonheur des hommes primitifs, corruption et malheur des peuples civilisés". Il est donc impératif de revenir à l'homme non pas primitif, mais naturel. D'abord, par une éducation à la campagne, loin des livres, et par la liberté de l'enfant à se former essentiellement par l'observation. Dans un premier temps, il dépend de sa mère pour développer son épanouissement physique et sensoriel, en respectant la nature. Jusqu'à 12 ans, encore incapable de raisonner, il doit jouir de son enfance et exercer, dompter ce qu'il a appris dans sa prime jeunesse : son corps, ses forces, par le sport ; le toucher, par des jeux dans l'obscurité ; l'ouïe, la voix, l'odorat…, tout cela dans le cadre d'une "liberté bien réglée", grâce à un précepteur qui n'est là que pour guider sans sermon incompréhensible. En ce temps, il se contente d'apprendre à lire : les sciences ne sont pas encore de son âge car il retient les mots, non les idées. De 12 à 15 ans, on se limite à l'enseignement de "ce qui est utile" à partir de l'observation de la nature et de la préparation à la vie sociale par le biais de l'apprentissage à des métiers manuels éveillant à l'idée d'interdépendance des hommes. Entre 15 et 20 ans, le temps des passions, vient le temps de l'éducation morale et religieuse. Cette pédagogie concerne plutôt les enfants des milieux favorisés, même s'il y est question de métiers manuels qui ne sont évoqués que pour préparer à la vie sociale future. Pour les autres, la sentence tombe : "le pauvre n'a pas besoin d'éducation ; celle de son état est forcée, il n'en saurait avoir d'autres". Ce projet pédagogique vaudra à son auteur une riposte cinglante de Voltaire : " M. Jean-Jacques veut que son élève soit ignorant jusqu’à l’âge de quinze ans, et qu’il sache raboter au lieu d’apprendre la géométrie, l’histoire, les belles-lettres ". 

Le 5ème livre est consacré à l'éducation féminine : "Toute l'éducation des femmes doit être relative aux hommes. Leur plaire, leur être utiles, se faire aimer et honorer d'eux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce : voilà les devoirs des femmes dans tous les temps, et ce qu'on doit leur apprendre dès l'enfance". Nouveau rappel, nous sommes au Siècle des Lumières !!!

Si cet ouvrage eut un grand retentissement, il fut aussi largement contesté. L'auteur le considérait comme "les rêveries d'un visionnaire".

Heureusement deux écrivaines (ce mot n'existait pas à l'époque) vont réagir à cette misogynie que l'on retrouve fréquemment en ce XVIIIe siècle et pour de très nombreuses années encore… Louise d'Epinay, favorable à l'éducation des filles, est, comme Rousseau, pour une pédagogie naturelle. Stéphanie-Félicité de Genlis eut, sans doute, beaucoup plus de succès. En 1782, elle publie un roman, "Adèle et Théodore" ou "Lettres sur l'éducation", en réponse soit à "Emile", soit à "La nouvelle Héloïse" de J.J. Rousseau : l'éducation féminine et masculine est la même ; et, en 1791, un "Discours sur la suppression des couvents de religieuses et l'éducation publique des femmes", ou encore, en 1802, "Nouvelle méthode d'enseignement pour la première enfance". A la différence de Rousseau, elle préconise, dans l’éducation féminine, la connaissance des arts, de la musique et des langues vivantes. Sans doute, ces publications sont-elles inspirées par son rôle de préceptrice du futur Louis-Philippe, dernier roi des français.

 

Et dans notre Pays du Gier.

A Saint-Chamond, grâce aux nombreux dons, les Ursulines s'occupent toujours de l'éducation des enfants les plus pauvres. Les Minimes, présents depuis 1622, s'intéressent davantage au secondaire, voire au supérieur, enseignent la philosophie et la théologie ; ils disposent d'une bibliothèque consacrée à la morale, la philosophie, la physique, l'optique… Par contre, l'école publique est à l'abandon. La proto-industrie attire les jeunes enfants vers des travaux hors de leur portée, entraînant absentéisme et illettrisme. A cela s'ajoute la quasi-absence de maîtres qualifiés. En 1792, les congrégations séculières, en général enseignantes et hospitalières, sont dissoutes ; elles sont parties dès 1790 de Saint-Chamond. Il faut attendre 1794, après la Terreur, pour que les élus se penchent sur le problème récurrent de l'enseignement public : "Par sa nature, l'homme est porté à jouir exclusivement ; ce penchant le rend nécessairement ambitieux et traître. Comment le corriger de ces tendances ? Si ce n'est en l'instruisant dès cet âge où son être moral commence à se former, où comme la cire, il est susceptible de prendre l'empreinte qu'on luy donne. L'instruction est donc le creuset par où nous devons faire passer l'homme. Sans elle, il n'aura jamais l'idée du beau, du juste". Ainsi parlait un citoyen de Saint-Chamond, le 7 juillet 1794 (17 messidor de l'an II). Dès le 13 juillet, après décision du conseil de la commune, les premières écoles ouvrent leur porte : l'enseignement concerne la lecture, l'écriture, l'arithmétique, la langue française. Il est fait appel à des volontaires pour dispenser cet enseignement ; leur activité est contrôlée par une commission de surveillance. Ils sont rétribués par la commune. Les classes peuvent comporter jusqu'à 60 enfants. En même temps, les Ursulines reviennent en août 1795.

A Izieux, village aujourd'hui réuni à Saint-Chamond, les sœurs de Saint-Joseph sont expulsées en 1792. Leur établissement payé avec leurs propres deniers est vendu comme bien national. Un maître d'école laïc est alors recruté par le maire : "Nous, maire et officiers municipaux, notables, avons délibéré et arrêté pour le bien public de la jeunesse, qu'il convenait de choisir et nommer un maître d'école pour la lecture et l'écriture et pour une année seulement et provisoirement dans le centre de la commune et pour ce, avons choisi le hameau de la Rivoire, où réside le sieur Petit qui a été choisi et nommé pour maître d'école à la charge par lui de se fournir un appartement convenable sur la paye de 220 l. pour 11 mois de l'année. Il aura le mois d'octobre pour vacances et sera tenu de rester dans sa chambre pour l'école publique de la commune depuis 10 heures du matin jusqu'à 3 heures du soir".

 

A Cellieu, en 1756, Benoît Pupier est le premier instituteur cité dans les archives.

A La Valla, les sœurs de Saint-Joseph se consacrent essentiellement à l'enseignement des jeunes filles.

A Saint-Etienne, le curé Guy-Colombet continue d'œuvrer pour l'enseignement. En 1707, il fonde 4 petites écoles de filles, encadrées par des sœurs Saint-Charles dont le dévouement fut reconnu à la Révolution. En 1766, les Minimes ouvrent une chaire de géométrie dont l'accès est gratuit pour les ouvriers des manufactures. En 1792, les écoles sont laïcisées. Mais l'enseignement public est désastreux, malgré les promesses de la municipalité. Pour compenser, les sœurs Saint-Charles non seulement continuent à enseigner les jeunes filles, mais reçoivent des subsides de la commune.

 

Pour chacun des chapitres sur l'enseignement, nous avons tiré une conclusion personnelle, mais nous ne sommes pas des professionnels. Nous aurions pu faire le résumé d'un document en notre possession. Mais nous pensons que chaque mot a son importance et nous aurions pu dénaturer l'ensemble. Nous vous proposons donc ce document dans son intégralité publié dans la revue "Le Rotarien" d'octobre 2003, qui reprend une conférence de Madame Violaine Géraud, Professeur de langue française à l'Université Lyon III-Jean Moulin, spécialiste du style des écrivains du XVIIIe siècle.

 

 

   

 

 

   

 

 

   

 

 

   

 

 

   

 

 

   

 

 

 

Bibliographie

A.de Fabrègues, L'Education en France, Famille et Education, revue de l'A.P.E.L., 1984

Antoine Léon, Histoire de l'Enseignement en France, Collection  Que sais-je ? P.U.F., 1967

A.Lagarde et L.Michard, Collection littéraire XVIIIe siècle, Bordas, 1960

J.M. Dolle, Diderot et l'Education, Le Rotarien, 2000

V.Géraud, L'héritage des Lumières, Le Rotarien, 2003

G.Chaperon, Cellieu, Actes graphiques, Saint Etienne, 1999

G.Chaperon, Saint Chamond Au fil du temps, Actes graphiques, Saint Etienne, 2010

J.Condamin, Histoire de St Chamond, A.Picard 1890 réédition Reboul Imprimerie 1996

G.Clerjon, La Valla-en-Gier, histoire d'un village, autoédition, décembre 2012

S.Bertholon, Histoires de St Chamond, SA Imprimerie Théolier St Etienne 1927, Réédition 2004 par les Amis du Vieux Saint Chamond Reboul Imprimerie St Etienne

 S.Bossakiewicz, Histoire générale de Saint-Etienne, imprimerie La Féroise, 1905 Réédition par les Editions de la Tour Gile 1992

 

 

FIN

 

 

 

 

 

 

 

 

HISTOIRE DE L'ENSEIGNEMENT

 

VI

 

XIXe siècle

 

Seul un esprit éduqué peut comprendre une pensée différente de la sienne, sans la cautionner pour autant

                                                                                                 Aristote

Il est plus facile d'enseigner que d'éduquer, parce que pour enseigner, il suffit de savoir, alors que pour éduquer, vous devez l'être.

                                                                                                                                          Albert Hurtado  SJ

 

En ce début de XIXe siècle, l'Enseignement en France est beaucoup plus désorganisé qu'au temps de l'Ancien Régime. Le secteur public n'ai pas capable de créer un enseignement valable sur tout le territoire pour l'école primaire. Par contre, un certain nombre d'écoles centrales, regroupant secondaire et supérieur, ont été finalement créées suivant la législation Lakanal-Daunou ; leur programme est trop différent de celui du primaire pour qu'il puisse y avoir une continuité entre les deux. Quant aux congrégations, elles sont interdites dès le 18 août 1792 ; seuls des clercs assermentés ont le droit d'enseigner. Ils sont très peu nombreux.

 

De 1799 à 1815 : Consulat et 1er Empire

A partir du coup d'Etat du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799) qui signe la fin de la Révolution, l'organisation de l'enseignement n'est plus la priorité. Seule la sécularisation se poursuit et l'enseignement est placé sous l'autorité de Napoléon. Trois textes étalés sur 13 ans vont définir les orientations de différents niveaux : en 1802, surtout pour l'enseignement secondaire, en 1806 et 1808 pour l'Université, en 1815 pour le primaire. La paix religieuse revient à la suite de la signature du Concordat, le 15 juillet 1801. La paix extérieure survient avec le traité d'Amiens du 25 mars 1802. L'amélioration des conditions internes permet d'avancer. A la demande du Premier Consul Napoléon Bonaparte, Antoine-François Fourcroy, chimiste et directeur général de l'Instruction publique, élabore un projet qui est validé pour devenir la loi du 1er mai 1802. Elle distingue quatre niveaux : les écoles primaires, les écoles secondaires, les lycées et les écoles spéciales.

A la suite des difficultés à appliquer cette loi, nait, en 1806, l'Université impériale, "un corps chargé exclusivement de l'enseignement et de l'éducation publics dans tout l'Empire", qui réunit, sous l'autorité de l'empereur, tous les établissements scolaires et tous les enseignants, à l'exclusion des maîtres d'école. Cela a pour conséquence la nécessité de l'obtention d'une autorisation pour ouvrir une école et un contrôle commun aux établissements publics et privés. Quant à la religion chrétienne, base de l'éducation, elle doit avoir pour fin "la fidélité à l'empereur". Cette université est dirigée par un grand-maître nommé par l'empereur, dépendant du ministère de l'Intérieur. Elle est divisée en autant d'académie que de cours d'appel.

Dans tous les cas, les enseignants doivent posséder un diplôme délivré par les facultés : baccalauréat, licence ou doctorat. Le titre d'agrégé et l'Ecole normale sont rétablis en 1808. Par contre, les établissements publics ne reçoivent toujours pas les filles.

Les écoles primaires sont payantes et non obligatoires. Elles sont confiées en partie aux frères des écoles chrétiennes dont les communautés se sont reconstituées suite au Concordat. L'organisation et la surveillance sont confiées aux préfets et sous-préfets. Seuls ceux de Strasbourg fondent une école normale pour la formation des maîtres, conformément au décret de 1808. En dehors de l'Université, Napoléon prend des mesures de protection pour les plus jeunes au niveau de l'apprentissage et du travail dans les mines.

Les anciennes écoles centrales deviennent d'une part des écoles secondaires ou collège, gérées par les communes ou des particuliers, d'autre part les lycées dépendant de l'Etat. Les lycées dispensent un enseignement étalé sur 6 ans : grammaire, humanités, rhétorique et mathématiques spéciales. Le programme des collèges est moins important, celui des institutions privées se limite à la grammaire et aux humanités, enfin les pensionnats privés ne peuvent enseigner que la grammaire.

Les lycées accueillent des élèves d'au moins 9 ans qui savent lire et écrire. L'enseignement y est payant, sauf pour des boursiers, fils de fonctionnaires ou de militaires, ou élèves brillants. Le latin est toujours en faveur, mais les mathématiques et les sciences y sont enseignées. L'accès aux écoles spéciales se fait au bout de 5 ou 6 ans. Proviseurs, censeurs et procureurs (intendants) sont choisis, en partie, par des inspecteurs généraux.

Fourcroy propose d'instaurer 22 écoles spéciales, en droit, en médecine, en histoire naturelle, physique et chimie, en arts mécaniques, en mathématiques "transcendantes", en géographie, histoire et économie politique, en dessin, en art militaire. Seules verront le jour les écoles de droit et les écoles militaires. L'Ecole Polytechnique acquiert un statut militaire. L'Ecole des Arts et Métiers ouvre ses portes en 1803.

L'enseignement supérieur est finalement dispensé dans cinq types de faculté : théologie catholique et protestante, droit, médecine, lettre et sciences. En 1815, 53 établissements ont été créés.

A l'autre bout de l'échelle sociale, les industriels prennent conscience de l'importance de l'instruction populaire. Ils s'investissent dans la Société d'encouragement pour l'industrie nationale (1801) et dans la Société pour l'instruction élémentaire (1815). La technique pédagogique proposée est basée sur l'enseignement mutuel : élèves répartis par niveaux, enfants divisés en moniteurs ou élèves avec avancement possible, enfin application de méthodes pédagogiques nouvelles comme le cercle de lecture, le contrôle collectif…Ce type de pédagogie venu d'Angleterre, donc d'un pays protestant, est contesté par le clergé catholique et les ultras qui lui opposent la méthode simultanée des Frères des écoles chrétiennes. Si le nombre d'écoles mutuelles est de 1300 en 1820, il ne cesse de décroître dans les années suivantes, au contraire des écoles congréganistes.

 

De 1815 à 1875 : Restauration, 2ème République, 2ème Empire

Entre 1815 et 1875, d'une part le clergé tente de revenir à la première place, d'autre part la Révolution industrielle nécessite une meilleure formation de certaines catégories d'ouvriers et une organisation de services sociaux pour les plus jeunes enfants.

En ce qui concerne le clergé, au début de la Restauration, les écoles congréganistes échappent en partie au monopole universitaire, les instituteurs publics sont inspectés par des religieux, nommés par des évêques. Certains de ces privilèges sont remis en cause dès 1828. Par contre, l'institution de la liberté de l'enseignement est toujours réclamée. C'est chose acquise en 1833 avec la loi Guizot pour les écoles primaires : obligation pour chaque commune d'ouvrir une école primaire, avec accueil et rétribution du  maître ;  création dans les villes d'écoles primaires supérieures (E.P.S.) pour former des cadres subalternes du commerce et de l'industrie ; création d'une école normale dans chaque département. Le contrôle de tous les établissements est réalisé par des instances publiques. Par contre, programmes dont l'instruction religieuse maintenue, techniques pédagogiques, surveillance dépendent de l'action commune de l'Eglise et de l'Etat. Des écoles privées libres peuvent être ouvertes sans autorisation, à condition de présenter de bonnes valeurs morales et les capacités requises. Cette loi est complétée, notamment par la création d'écoles primaires pour filles, "si possible", en 1836. Cette loi Guizot a des répercussions non négligeables puisque le nombre des garçons scolarisés passe de 1 200 000 à 2 178 000, celui des filles, de 1 100 000 à 1 354 000, entre les années 1830 et 1848.

Après de multiples péripéties, liées à des questions, idéologiques, sociales, une nouvelle loi est promulguée en 1850, à l'initiative de Falloux ; elle supprime les E.P.S., rend facultatives les écoles normales, institue la liberté d'enseignement pour le secondaire ; pour les maîtresses congréganistes, la lettre d'obédience peut tenir lieu de brevet de capacité. Entre 1851 et 1863, les directives se précisent et s'annulent. A partir de 1865, le ministre Duruy organise l'enseignement primaire féminin, modernise les programmes (ni grec, ni latin pour les filles), crée les caisses des écoles pour favoriser la fréquentation scolaire, tente une fois de plus de rendre l'école obligatoire et gratuite En 1875, la liberté de l'enseignement supérieur est acquise, même sans titre universitaire, sauf pour la médecine et la pharmacie. A noter que l'enseignement n'est ni gratuit, ni obligatoire, ni laïc, mais l'opinion évolue progressivement grâce, notamment, à la Ligue de l'Enseignement fondée par Jean Macé qui souhaite l'arrêt de l'instruction religieuse et l'interdiction, pour les congréganistes, d'exercer dans les écoles publiques.

Au sommet de la hiérarchie, l'Université dirigeante devient la Commission d'Instruction publique, puis le Conseil Royal de l'Instruction publique, jusqu'en 1822. A cette date, le titre de grand-maître réapparait. En 1824, l'évêque de Frayssinous occupe cette fonction et devient Ministre des Affaires ecclésiastiques  et de l'Instruction publique (!). Son successeur, en 1828, est Ministre de l'Instruction publique et grand-maître de l'Université.

L'enseignement supérieur évolue peu au cours du siècle. Dans les facultés de droit, de médecine, de lettres et de sciences, les professeurs se contentent de transmettre leur savoir et ne se consacrent pas à la recherche, même si, à cette époque, de grandes découvertes sont faites en médecine, en sciences, fruits du hasard ou de la simple observation. Certains établissements spécifiques, consacrés à la recherche, sont ainsi créés comme l'Ecole des Chartes, en 1821, l'Ecole française d'Athènes, en 1846, l'Ecole d'administration, en 1848 qui deviendra, après 23 ans d'interruption, l'Ecole libre des Sciences Politiques, en 1872, l'Ecole pratique des Hautes Etudes pour les sciences, en 1868. Innovation de ce siècle, la gymnastique se développe à partir de 1820 et s'officialise avec la création de l'Ecole normale de gymnastique de Joinville, en 1852.   

Les progrès fulgurants de l'industrie exigent une meilleure formation des ouvriers, mais aussi des cadres moyens et supérieurs, surtout au niveau technique. C'est ainsi que le Conservatoire des Arts et Métiers, fondé au XVIIIe siècle, devient à partir de 1819, une "haute école d'application des connaissances scientifiques au commerce et à l'industrie". Les cours y sont dispensés, à partir de 19h et le dimanche, gratuitement, à un public composé d'étudiants diplômés, voire de professionnels déjà confirmés. Le titulaire de la chaire de géométrie et de mécanique appliquée aux arts, Charles Dupin, y forme des maîtres dans une école normale technique. Parmi ceux-ci des polytechniciens se dispersent sur le territoire, dans une centaine de villes, en 1827, pour donner à leur tour cet enseignement technique. Les Ecoles d'Arts et Métiers de Châlons, Angers et Aix sont chargées "d'enseigner spécialement la théorie et la pratique nécessaires pour former des chefs d'atelier et de bons ouvriers". Dans le même but, des écoles privées apparaissent : l'Ecole des Arts et Manufactures, l'Ecole La Martinière, à Lyon, en 1826, qui dispose de ses propres ateliers, ou encore l'Ecole spéciale de Commerce de Paris, en 1818… Certains établissements techniques concernent les filles. Pour éviter les abus dans le travail des plus jeunes, l'Etat vote des lois sur la durée de travail, sur l'âge de l'embauche, l'apprentissage…, lois qui ne furent pas toujours respectées. Enfin, l'Etat intervient directement dans l'agriculture : création de l'Institut national agronomique, à Versailles, en 1850 et d'écoles pratiques d'agriculture.

Dans un but similaire - meilleure rentabilité du travail et maintien de la paix sociale -, l'instruction primaire des adultes se développe sur tout le territoire, soit grâce à des aides publiques, soit à l'initiative de sections ouvrières qui développent des sociétés de secours mutuel pour l'initiation technique et juridique de ses adhérents. En 1837, 6800 cours reçoivent 120 000 auditeurs ; en 1869, ils seront 34000 pour 800 000 auditeurs, dont 100 000 femmes.

Au niveau de l'enseignement secondaire, les écoles secondaires ecclésiastiques  ou petits séminaires ne sont plus sous le contrôle de l'Université ; il ne peut y en avoir qu'une par département, sauf autorisation : les élèves sont tenus de porter l'habit ecclésiastique. La nomination d'un évêque, en 1824, à la tête de l'Université et du ministère favorise l'enseignement catholique et la multiplication des établissements confessionnels, dont 8 dirigés par les Jésuites, avec ou sans autorisation. En 1828, deux ordonnances vont interrompre cette progression : l'une interdit l'enseignement aux congrégations non autorisées, comme les Jésuites ; l'autre limite à 20 000 le nombre d'élèves dans les écoles secondaires catholiques. La Révolution de 1830, très anticléricale, provoque le départ à l'étranger de nombreux ecclésiastiques que suivent un certain nombre de leurs élèves. Inversement, le clergé obtient la promesse de la liberté d'enseignement : celle-ci ne prendra effet qu'en 1848, après son inscription dans la Constitution. Entre 1818 et 1849, le programme évolue, parfois en fonction des aspirations du ministre de l'Instruction publique : en plus des langues anciennes, du français et des mathématiques, il comprend l'histoire, les sciences physiques plus ou moins appliquées à l'industrie et les langues vivantes, et, plus tard, des éléments de comptabilité, de droit commercial, d'économie agricole : les collèges royaux, ex lycées de l'empire, s'adaptent aux exigences du développement économique. Les professeurs sont formés à l'Ecole normale de la Convention qui devient, après 8 ans d'interruption, l'Ecole Normale Supérieure, en 1843. L'initiative du ministre Fortoul, d'égaliser le prestige des études scientifiques et littéraires, en permettant un choix à l'issue de la 3ème, est vaine. L'enseignement scientifique n'est, en fait, guère prisé par les familles et concerne surtout les mauvais élèves. Finalement, en 1865, une loi institue un enseignement spécial, court, pour former les "sous-officiers de l'industrie". Cela se traduit par la création d'une nouvelle agrégation et d'une école normale spécifique à Cluny. Le premier lycée spécial ouvre à Mont-de-Marsan en 1866. Les filles ne sont pas oubliées : une quarantaine de villes disposent d'écoles spéciales qui leur sont destinées. Sur un plan plus général, il faut noter une évolution au niveau du baccalauréat. Celui-ci n'est plus le premier grade du supérieur, mais la sanction du secondaire qui ouvre les portes du supérieur. Celles-ci sont au début de la Restauration, essentiellement orales, portent d'abord sur les lettres, puis, à partir de 1821 sur l'histoire et la géographie, les mathématiques et les sciences. Les épreuves écrites débutent en 1830 avec la composition de langue française. Epreuves orales et écrites sont imposées à partir de 1874. Entre 1815 et 1870, le nombre d'élèves du secondaire passe de 44 000 à 71 000. 

Nous avons vu plus haut les nombreux atermoiements de l'Etat, quel que soit le régime, quant à l'enseignement primaire. Nous n'y revenons donc pas. Par contre, une nouvelle tranche d'âge va faire l'objet de nombreux projets et d'autant de réalisations qui s'amélioreront au fil du temps. Ainsi nait l'enseignement préscolaire. En réalité, il existe dès la fin du XVIIIe siècle dans le cadre d'institutions, de garderies, plus ou moins charitables, pour permettre aux mères de travailler et aux entrepreneurs de pouvoir compter sur la disponibilité de son personnel féminin. Ainsi, les écoles de commençants ou à tricoter, dans les Vosges, et plus tard, les jardins d'enfants, les refuges, les salles d'asile, les crèches ou salles d'hospitalité. Encore une fois, l'influence de l'expérience anglaise est déterminante. La première salle d'asile est créée à Paris en 1828 ; des cours de formation d'éducatrices y sont proposés. Ces salles vont se multiplier. Dépendantes d'abord de l'administration des hospices, elles passent sous la direction du ministère de l'Instruction publique, avec une vocation pédagogique et non seulement de garderie. En 1848, apparaît pour la première fois l'appellation d'Ecole maternelle, confirmée définitivement en 1881 : il y en a 4650 en 1880.

 

De 1875 à 1900 : 3ème République

Nous arrivons en 1875 avec le vote d'une nouvelle constitution qui instaure définitivement la République, en l'occurrence, la IIIe. Au niveau de l'enseignement, le pas décisif est franchi, à partir de 1879 : chaque département doit avoir deux écoles normales, une pour les filles, une pour les garçons. Les lois de Jules Ferry - auquel il convient d'associer Paul Bert et Ferdinand Buisson – définissent les nouvelles obligations. La liberté de l'enseignement est maintenue : secteurs privés et publics coexistent. L'enseignement primaire public pour tous est désormais gratuit, obligatoire et laïc. Considéré jusqu'alors comme nécessaire et suffisant pour la plus grande majorité du peuple, il s'intègre désormais au système éducatif dans sa globalité, il est "la préface du secondaire".

Concernant la gratuité, celle-ci est décidée en 1881 pour les salles d'asile, futures écoles maternelles, les écoles primaires publiques, les écoles normales pour la formation des instituteurs et, à partir de 1886, les EPS, les cours complémentaires pour écoles primaires, les écoles manuelles d'apprentissage – ces trois derniers types ayant été assimilés aux écoles primaires dès 1880 : ils doivent "acheminer les élèves vers les professions auxquelles les prédestine le milieu natal". Les instituteurs sont rémunérés par les communes, puis par l'Etat, à partir de 1889.

A partir de 1882, l'obligation porte sur les enfants de 6 à 13 ans, dans les écoles publiques ou privées, voire dans les familles. Un enfant de 11 ans titulaire du certificat d'étude primaires peut interrompre sa scolarité.

Quant à la laïcité, elle concerne la sécularisation de l'enseignement et l'obligation  pour les enseignants de détenir au moins le brevet élémentaire pour le public et le privé. L'éducation religieuse est remplacée par l'instruction morale et civique basée sur "la morale de nos pères" et une philosophie spiritualiste. Dans les écoles publiques, seuls les instituteurs laïcs peuvent enseigner à partir de 1886. L'enseignement des "devoirs envers Dieu" perdurera au-delà de la première guerre mondiale. Jean Jaurès lui-même déclare, à ce propos, en 1886 : "Vous avez choisi, et vous ne pouviez pas faire autrement, la doctrine qui a le plus de racines dans le pays, je veux parler du spiritualisme traditionnel… vous êtes l'Etat et vous ne pouvez faire qu'une chose : traduire pour l'enfant la conscience moyenne du pays". Une déclaration sans doute méconnue par l'un des ministres du même bord de la précédente mandature présidentielle !

En réaction à cette laïcisation, de nombreuses écoles libres sont créées : les maîtres sont des religieux ou des religieuses provenant des établissements publics dont ils ont été exclus. L'instruction religieuse y a, bien sûr, toute sa place. La "guerre" entre partisans de l'école publique et ceux de l'école libre catholique continuait donc, et n'était pas prête de s'éteindre, même au siècle suivant.

Pour les écoles élémentaires primaires, le but n'est pas "d'embrasser sur les diverses matières auxquelles il touche tout ce qu'il est possible de savoir…, mais de bien apprendre, dans chacune d'elles, ce qu'il n'est pas permis d'ignorer". Les élèves issus des EPS et des cours complémentaires sont les futurs cadres subalternes dans l'administration et le secteur économique.

Gratuité et obligation sont à l'origine de l'augmentation de l'effectif des écoles maternelles et primaires, de 1880 à 1900 : de 5 300 000 à 6 300 000.

Comme nous l'avons dit plus haut, le développement industriel, la concurrence économique internationale deviennent les inspirateurs de l'Etat et des délégations ouvrières pour l'apprentissage et la formation professionnelle. Ce phénomène économique et social touche l'enseignement primaire. "L'instituteur est invité à éveiller l'intelligence de l'élève par des méthodes concrètes, actives, intuitives, par l'interrogation socratique et le dialogue". Cette évolution pédagogique s'accompagne de l'accroissement du financement des locaux, du matériel, et des manuels. Une loi de 1882 institue des travaux manuels à l'école primaire, à raison de 2 ou 3 heures par semaine. Paul Bert en donne la raison : "Nous ne demandons pas que l'école primaire devienne une école professionnelle ; nous croyons qu'on n'en doit sortir ni serrurier, ni vigneron…, mais nous croyons que l'enseignement scientifique ne doit pas rester dans le domaine de la théorie pure, que les applications pratiques aux diverses industries doivent y tenir une grande place". Malgré le bienfondé de cette innovation, le projet reste lettre-morte, les instituteurs se jugeant incompétents au regard de la demande : "travaux manuels et usage des outils des principaux métiers". A cette même date apparaissent les premiers cours spécifiques à l'intention des maîtres de travaux manuels : des établissements spécialisés sont fondés 30 ans après !

 

De son côté, l'enseignement secondaire avance lentement durant ce dernier tiers du XIXe siècle. La cause en est essentiellement politique et idéologique. Quel doit être la vocation du secondaire ? Une formation théorique, humaniste ou pratique et moderne ? Un tremplin pour l'enseignement supérieur ? Un enseignement identique pour filles et garçons…?

Les républicains au pouvoir ne vont avoir de cesse de ralentir, sinon même, de briser la progression de l'enseignement confessionnel : la première mesure est la fermeture des établissements jésuites, en 1880 ; d'autres viendront au début du XXe siècle… La réaction des catholiques est immédiate, avec la création d'établissements laïcs.

L'enseignement lui-même change : au niveau du classique, entre 1872 et 1885, les langues mortes (latin et grec) deviennent secondaires au profit des sciences ; comme dans le primaire, l'intelligence, le jugement, le dialogue… prennent le pas sur la mémoire. L'enseignement secondaire spécial dure désormais 6 ans, avec approfondissement du français, des langues vivantes, de l'histoire, de la philosophie. La sanction est un baccalauréat spécial ou classique qui permet d'accéder aux fonctions administratives. En 1891, cet enseignement secondaire est dit "moderne" ; les classes ont désormais une appellation descendante, de la 6ème à la 1ère.

Cette fin de siècle voit, enfin, l'officialisation de l'enseignement secondaire pour les filles. C'est la loi Camille Sée, du 21 décembre 1880. Loi, certes, mais avec tout de même des déclarations de début de siècle : il ne s'agit pas de "détourner les femmes de leur véritable vocation qui est d'élever leurs enfants et de tenir un ménage", ni de "cultiver les dons heureux que la nature leur a prodigués pour les mettre en état de mieux remplir les devoirs sérieux que la nature leur a imposés". La scolarité est de 5 ans, sanctionnée à la fin de la 3ème année par le certificat d'études secondaires et un diplôme à la fin de la 5ème année. A l'issue de ces mêmes années, les élèves peuvent également préparer le brevet élémentaire et le brevet supérieur qui permettent d'exercer dans l'enseignement primaire. Une sixième année permet d'accéder aux écoles normales et aux certificats d'aptitude. Les études sont payantes ! Les administrations territoriales gèrent les bâtiments, délivrent des bourses. L'enseignement ne comporte pas de langues anciennes, porte sur le français, l'histoire et la géographie, les langues vivantes, les sciences, et "les domaines spécifiquement féminin, comme la couture, la musique…". Les maîtres sont formés dans des écoles normales spécifiques qui délivrent certificat d'aptitude et agrégation.

Il faut attendre le XXe siècle pour arriver à de véritables réformes.

Quant à l'enseignement supérieur, il est réorganisé sur le plan administratif : les facultés peuvent gérer leurs propres budgets à partir de 1890 ; à partir de 1896, les facultés d'une même académie se regroupent dans une université. Destinées à l'enseignement et à la recherche, elles doivent se cantonner, par manque de moyens, à leur première fonction et à délivrer des diplômes. Bien sûr, il y a des exceptions comme Laennec, Pasteur, Bernard, Cuvier... Les causes sont multiples : démographiques, financières, politiques, voire syndicales, intellectuelles, pédagogiques, concurrentielles…

Si les facultés de théologie sont en net recul, celles de droit et de médecine attirent toujours autant d'étudiants, même si la pédagogie n'évolue guère. Par contre, les écoles d'ingénieurs et de commerce suivent la demande économique du pays.

Sur le plan démographique, l'enseignement supérieur est de plus en plus fréquenté par les garçons, mais aussi, et c'est une grande nouveauté, par les filles. Cet accroissement nécessite des moyens financiers plus importants : Etat et collectivités territoriales interviennent, peu ou prou. Le mécénat se développe lentement. Cette manne financière permet d'accroître le nombre de bâtiments, de créer les laboratoires nécessaires, des bibliothèques, mais aussi de former des enseignants qui passent de 14 000 à 32 000 entre 1890 et 1900, sans compter les personnels auxiliaires.

Si cette évolution quantitative est appréciable, il n'en est pas de même de la pédagogie. Le cours magistral domine encore : licence, thèse de doctorat sont des examens oraux, formels. Ce n'est qu'à partir de 1880 qu'apparaissent les premiers travaux pratiques en sciences et en médecine. Les contenus de l'enseignement et les besoins réels de la société restent très éloignés. Cela est vrai dans les domaines scientifique, médical, littéraire, juridique… Une évolution remarquée concerne l'ethnologie, la littérature étrangère philosophie, la géographie et l'histoire, qui intègrent des approches vers la psychologie expérimentale, la philosophie des sciences, la sociologie…

Au côté des facultés, il convient de rappeler le rôle non négligeable des académies nationales et des sociétés savantes.

Dernier point et non des moindres, la politisation des étudiants et des enseignants, souvent opposés aux instances dirigeantes et provoquant, par réaction,  la création de mouvements ou de partis politiques rivaux. "A partir du XIXe siècle, les universités et les divers foyers d'instruction supérieure se situent dans des sociétés laïques dont il faut éduquer les futures élites dirigeantes. Mais au-delà de cette fonction utilitaire, il se développe dans le haut enseignement un point de vue critique qui conteste à la fois l'ordre économique, social, culturel et politique. C'est vouloir remettre en question, de manière chronique, le système dans lequel s'intègre l'institution universitaire elle-même. Cette position ambiguë, déjà esquissée au XIXe siècle, s'aggrave au XXe siècle et l'on en arrive à des divorces larvé ou patents entre l'université et la société".

Nous reviendrons sur ce sujet "politique" dans la suite de cet article qui est loin d'être fini. Nous parlerons encore des écrivains, souvent hommes politiques et de leur point de vue sur l'enseignement, des instituteurs, des pensionnats de jeunes filles, de l'évolution de l'enseignement dans notre Pays du Gier… Un énorme travail de lecture nous attend. Alors, encore une fois, patience. Bien sûr, ce sujet semble loin des outils qui ont été le point de départ de notre association. Et pourtant, sans apprentissage, sans enseignements primaire, secondaire, supérieur organisés, toute l'échelle sociale n'aurait guère évolué, nos haches, nos marteaux seraient en pierre avec des manches en corne de cerf. Nous serions, peut-être, encore des hommes de Néandertal ! Ce qui, comme le disent certains, ne veut pas dire que nous serions moins heureux...

 

 

 

Suite 1

 

L'apprentissage : lecture et écriture

Nous avons vu que les changements de régime entre 1789 et1880 n'ont pas favorisé l'enseignement, même si les politiques ont avancé des solutions qui n'ont pas toujours vu le jour, qui se sont manifestées par des pas en avant, des pas en arrière. La volonté de développer l'école primaire est toutefois indéniable. Mais là encore, les techniques d'apprentissage  ne sont pas au niveau. D'ailleurs, le sont-elles aujourd'hui encore ? Concernant la lecture, les méthodes "inventées" sont très nombreuses. Aucune ne semble être satisfaisante. La façon d'utiliser l'alphabet est elle-même remise question : ordre classique, éventuellement pour les seules voyelles ou les consonnes, génétiques (commencer par le p de papa !), ou encore sur la façon de les prononcer : dentales ou liquides… L'appellation même des méthodes est mystérieuse : stalilégie en 1829, tabellegie en 1837, Traité d'épellation et Abrégé de la méthode de lecture de la Société pour l'instruction élémentaire en 1845 (ce dernier, en relation avec l'enseignement mutuel), Essai sur la physiologie de la lecture et de l'écriture… En réalité, on en est au stade de l'expérience, des essais qui peuvent s'étaler sur plusieurs années, en parallèle ou non avec l'écriture. La question de l'âge de cet apprentissage se pose également ; le plus souvent, il est souhaité à partir de 2 ou 3 ans, avec d'autres méthodes… souvent ludiques, utilisant tableau noir, illustrations comme les abécédaires. Il est impossible d'évoquer ici toutes les méthodes qui ont fait l'objet de brevets : elles se chiffrent en centaines ; certaines nous ramènent deux siècles en arrière et font penser aux pédants de Molière. Les auteurs ont de multiples origines : marchands, militaires, magistrats et, heureusement, instituteurs retraités.

Parallèlement à la lecture, se pose le problème de l'écriture. Là encore les méthodes proposées sont très diverses. En premier lieu, celle de la simultanéité des deux apprentissages. Evidente pour les uns, facultative et payante pour les autres ! Quel type d'écriture faut-il enseigner ? La bâtarde arrondie, la plus lisible ; la cursive, penchée et plus rapide ; la romaine, droite ; la coulée ; l'anglaise ou encore l'italique, la gothique. Pour les plus grands élèves des écoles simultanées, l'écriture "expédiée" permet d'écrire plus vite. Si l'écriture penchée est la plus utilisée, elle fait aussi l'objet de vives critiques de la part du corps médical dès 1832, en regard des troubles musculaires qu'elle provoque. Ce n'est qu'en 1881 que l'écriture droite est considérée comme une nécessité absolue, "au moins pour les débutants". Quant à la technique même de l'écriture, des conditions précises sont préconisées : mouvements du bras, du poignet, de la main, position du corps et même des pieds avec une table et une chaise adéquates ; le dessin est le point de départ : bâtons, boucles, traits pleins ou ponctués… aboutissant progressivement aux pleins et aux déliés. L'enseignant, lui-même guidé par le Journal de l'instruction élémentaire, propose, corrige, observe, y compris dans le domaine de la santé, comme la scoliose, la myopie, souvent liée au mauvais éclairage des salles de cours (1882).

Sur le plan pratique, l'élève se contente de copier des exemples. Il peut ensuite disposer de calques, de transparents avec lignes de pentes, lettres en pointillés, au total plus de dix modèles de cahiers d'écriture différents. Le support le plus fréquent est l'ardoise avec d'abord, ses craies, puis  son crayon de pâte tendre monté sur un porte-crayon américain, vers 1881. Pour effacer, l'élève n'est plus obligé de cracher dans sa main : c'est la découverte du chiffon. "Froides, fragiles et lourdes", elles sont remplacées à la fin du siècle par "des ardoises factices : en tôle émaillée, en bois, surtout en carton recouvert d'un enduit siliceux". Beaucoup plus modestement, le papier et ses porte-crayons sont réservés aux plus grands. La plume d'oie, taillée suivant des règles bien établies, est utilisée majoritairement jusqu'au milieu du siècle, où elle est détrônée par la plume d'acier. Tout cela, ainsi que l'encre et le papier brouillard ou buvard, est fourni par le libraire-papetier. Pour l'enseignant, le tableau noir est le support de choix pour l'enseignement simultané, d'abord pour le calcul, ensuite pour l'écriture sur exigence réglementaire de 1851 et 1865. Il n'est pas utilisé par les élèves.

 

Politique et rivalités public – privé.

Le XIXe siècle voit naître la rivalité entre enseignement public et privé. Les lois de 1833 et 1850, la constitution de 1848 n'ont rien fait pour résoudre la question, y compris ou, peut-être, surtout, au niveau des petites communes. Le comportement de l'Eglise, des évêques et des prêtres, même au sein des petites communes, n'a rien fait pour calmer cette rivalité. Leurs droits de regard et de contrôle sur l'école publique ont eu, à l'évidence, un effet très déplorable. La part de la religion – catéchisme, temps de prière, célébrations… - dans l'enseignement primaire a certainement été trop important et a empiété largement sur les autres cours. Inversement, l'anticléricalisme, le socialisme naissant ont empêché un rapprochement nécessaire entres les deux parties. On peut parler d'un véritable "obscurantisme", tant laïc que religieux.                             

Le grand tournant arrive au début du XXe siècle avec les gouvernements de gauche de Waldeck-Rousseau et radical d'Emile Combes : loi de 1901 sur les associations, loi de 1904 qui interdit d'enseigner aux congréganistes. 2500 établissements privés sont obligés d'interrompre leurs activités. La plupart des congréganistes doivent s'exiler hors de France. Un certain nombre décident de se séculariser et, munis des diplômes, ouvrent des écoles libres. A la réaction de ces enseignants, il faut ajouter le mécontentement de nombreux parents d'élèves. Obligés de mettre leurs enfants dans des écoles publiques, ils critiquent le comportement d'enseignants qui, refusant la neutralité à laquelle ils sont tenus, montrent leur hostilité à la religion soit dans leur discours, soit par l'utilisation de manuels anti-catholiques. Des associations de parents d'élèves sont créées pour contrôler l'école laïque dans son ensemble. Par réaction, des députés radicaux et socialistes réclament la suppression de la liberté d'enseignement.

Les décisions gouvernementales pour le primaire ont pour support nombre d'instituteurs. Ceux-ci dont les conditions de vie ne sont pas les meilleures, se tournent vers le socialisme, le syndicalisme avec la volonté d'une affiliation à la CGT et de la reconnaissance du droit de grève. A la veille de la Grande Guerre, les syndicats d'instituteurs sont obligés de se dissoudre. Mais la guerre politique et idéologique des deux écoles n'en est qu'à ses débuts.

Un phénomène identique est retrouvé dans l'enseignement secondaire, avec, notamment, la fermeture des collèges dirigés par les jésuites, en 1880, et réaction des catholiques qui ouvrent des établissements libres laïcs. Finalement, en 1914, l'enseignement libre accueille 40 % des élèves du secondaire, 20 % de ceux du primaire.

L'enseignement technique est en pleine évolution en ce XIXe siècle. La suppression des corporations et l'industrialisation nécessitent une formation. Laquelle ? Plusieurs courants de pensée ouvrière et socialiste naissent à cette époque : le socialisme utopique attendant d'un "monarque éclairé" l'arrivée d'une société nouvelle telle que ses protagonistes la conçoivent ; une doctrine mutuelliste et anti-étatique ; l'élaboration d'une société nouvelle grâce à des transformations économiques et politiques. L'enjeu est le programme de ces cours techniques avec formation générale plus ou moins poussée, création d'écoles techniques spécialisées ou non, développement de travaux manuels reliant l'école et la vie… Là encore, les divergences sont nombreuses et retardent l'instauration de ce type d'enseignement.

 

Instituteurs - Institutrices

Instituteur, institutrice, du mot latin "institutor", est celui/celle qui dispose, administre, institue, établit. Un sens assez général qui peut s'appliquer à de très nombreuses fonctions, ce qui peut faire comprendre l'appellation actuelle beaucoup plus évocatrice de "Professeur des écoles".

Pédagogue, précepteur, éducateur, maître, moniteur…, cette fonction d'enseignant existe depuis les temps les plus anciens. Nous l'avons évoquée régulièrement au cours des chapitres précédents. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, l'activité et les moyens n'ont guère changé. La plupart des congrégations religieuses ont su maintenir un certain niveau - tout est relatif – jusqu'à la Révolution, époque à laquelle elles ont été interdites. Relativement privilégié dans les villes,  l'enseignant accomplit un véritable sacerdoce dans les campagnes. Faute de formation, de moyens et d'organisation, l'enseignement dépend de la commune et de la population qui fait appel ou non à ce "savant". Celui-ci, moyennant un salaire dérisoire, donne quelques notions de calcul, le plus important pour gérer son foyer, éventuellement de lecture et d'écriture. Pour survivre, l'instituteur doit accomplir divers travaux aux côtés du maire et/ou du curé ou encore comme écrivain public. Il dispense son savoir dans des locaux inadaptés, une grange, une petite pièce mal éclairée mise à disposition ou louée, voire une cuisine pour les petites filles. Pas de table, ni de chaise pour les élèves, encore moins de manuels, ce qui oblige de réaliser un enseignement individuel : à chacun son tour à passer devant le maître ; en attendant, les autres s'ennuient et ne progressent pas… On pourrait remplir des pages à partir de témoignages de ces fameux "Grand Siècle" et "Siècle des Lumières". La Révolution apporte des idées, détruit l'existant sans le remplacer. L'Empire ne va pas apporter de grands changements au niveau des écoles. L'empereur a une notion particulière sur le but de l'école primaire. Il est plus intéressé par les enseignements secondaire et supérieur : " Tant qu'on apprendra point, dès l’enfance, s'il faut être républicain ou monarchiste, catholique ou irréligieux, l'Etat ne formera pas une nation". La Restauration ne fait guère mieux, si ce n'est en continuant la réhabilitation des congrégations qui offrent leurs services, certes orientés, mais bienvenus dans une société désorientée : les religieux sont les seuls à être encadrés et formés. Il faut attendre la Monarchie de juillet pour voir un début de changement avec la loi Guizot de 1833. Si les idées sont louables et montrent la volonté de l'Etat "d'apporter" l'instruction à tous, les moyens manquent. Toutefois, on peut considérer que cette loi, loin d'être parfaite, est le véritable point de départ d'un système éducatif organisé pour tous.

En cette même année 1833, Guizot, ministre de l'Instruction Publique, lance une enquête concernant l'état des écoles sur tout le territoire, au total 33695, ce terme regroupant tous les lieux où un enseignement est dispensé, de la grange à la maison d'école, en passant par la cuisine. A cette époque, le territoire est à 75 % agricole : nous nous intéresserons plus particulièrement à cette population. Les enquêteurs sont tenus de s'informer sur toutes les questions relatives au fonctionnement de ces "établissements" : moyens humains et matériels, pédagogie adoptée… Pour les instituteurs, les conclusions sont évocatrices :"Les uns à poste fixe, établis, peut-être nés dans l'endroit, quoique cette classe de citoyens soit essentiellement nomade par nature (…) ; ces honnêtes gens de l'instruction primaire comprennent aussi les infirmes, je n'ose dire le rebut des autres métiers, mais ceux qu'une infirmité naturelle ou quelque accident grave [souvent des officiers blessés lors des guerres napoléoniennes] avait rendus incapables d'embrasser un état manuel (…). Après ces instituteurs vivaces, attachés au sol par des racines profondes, viennent les instituteurs annuels. Ce sont les Béarnais, le Piémontais, les Briançonnais, les Auvergnats qui, aux approches de l'hiver, quittent leur montagne et s'en vont droit devant eux jusqu' à ce qu'ils aient trouvé une commune qui les loue pour la saison".

Quelle est la formation de ces instituteurs ? Les écoles normales sont encore très rares : 14 sur tout le territoire, la plupart dans l'Est. Il faut donc se tourner vers d'autres possibilités : les cours normaux mutuels, des écoles modèles où un enseignant expérimenté reçoit des élèves-maîtres, la bonne volonté d'un maître d'école ou du curé… La sanction est l'obtention d'un diplôme délivré, à l'issue d'un examen, par l'inspecteur d'académie locale, le curé, d'autres instituteurs déjà en poste : brevet élémentaire de capacité du 3ème degré (lecture et écriture), du 2ème degré (l'orthographe et le calcul en plus), du 1er degré et supérieur. Parfois même, l'instituteur n'a aucun diplôme : un paysan sachant lire, écrire, compter est choisi parmi d'autres à la sortie de la messe… Pour tous, deux points communs : d'une part, le certificat de sa bonne moralité, de son attachement sincère à la religion délivré par un comité de surveillance local, d'autre part "Ne jamais entrer dans une dispute de village". On pourrait ajouter que l'instituteur doit se concilier le maire, le curé et les parents d'élèves. Tâche quasi impossible bien souvent dans une société où dominent la jalousie, le désir de vengeance, l'obscurantisme, le pouvoir des notables locaux : maire, curé, riches propriétaires…

La première tâche du nouvel instituteur est de se faire comprendre car la langue française est loin d'être parlée par tous. Les patois, le français lui-même, varient d'une commune à une autre : "Nous sommes d'avis qu'on tranche au vif dans cette antique transmission des patois, et que chaque école soit une colonie de langue française en pays conquis".

Il faut ensuite organiser la "classe" et l'enseignement lui-même. La classe est surchargée, jusqu'à 100 élèves de différents niveaux, ou presque vide, suivant la saison, les travaux des champs, le travail en usine. Elle accueille des enfants de 6 à 13 ans divisés en groupe suivant le niveau. Difficile de les occuper tous en même temps. Les moyens matériels sont dérisoires.

 

Et François-Pierre-Guillaume Guizot est donc arrivé ! Ancien précepteur, il est aidé dans ses réflexions par son épouse, Pauline de Meulan, écrivain(e) et critique littéraire. L'enfant devient un individu qui nécessite une éducation active, avec une dose importante de morale et de religion. Cet enseignement primaire doit être uniforme et permettre de reconstituer l'unité nationale fortement ébranlée par les idéologies philosophiques et politiques qui traversent le pays depuis plusieurs décennies. Par contre, il n'a pas pour but de créer un ascenseur social : il améliore le mode de vie, développe l'intelligence, le niveau moral, mais ne permet pas de monter dans la hiérarchie sociale. La création des EPS, dirigés par des instituteurs titulaires du brevet supérieur, n'y fera rien.

Etre instituteur : vocation ou échappatoire ? S'il s'agit bien souvent d'une vocation, c'est aussi le seul moyen d'accéder à une reconnaissance, à une très légère ascension sociale, et d'éviter un dur travail manuel. Les élèves-maîtres sont souvent d'origine modeste, paysanne ou artisanale. C'est le cas du père de Marcel Pagnol qui était lui-même fils de tailleur de pierre : celui-ci souhaitait pour son fils une vie moins dure. En fait, ce n'est pas une sinécure. D'abord aux plans intellectuel et moral : il ne dispose pas d'une véritable liberté de conscience. Il ne peut exercer qu'après l'obtention d'un certificat de moralité basé sur ses connaissances et pratiques religieuses, connaissances qu'il doit dispenser à ses élèves, selon les termes de la loi Guizot.

L'uniformisation de l'enseignement passe par celle de la formation des maîtres : c'est le rôle des écoles normales, dispersées sur le territoire ; elles ne sont que 62 en 1834. Elles forment les futurs instituteurs ; elles accueillent les actifs dont les connaissances ne sont pas toujours à la hauteur de l'enjeu. Plusieurs périodiques, le "Manuel général de l'instruction primaire", le "Petit Manuel général de l'instruction primaire"… apportent une formation continue. Le contrôle est confié à des inspecteurs départementaux et non plus seulement locaux.

Quant aux institutrices, la loi de 1833 n'en fait pas mention. Un règlement par ordonnance apparaît en 1836. La première école normale est ouverte en 1838. En 1840, 22000 institutrices sont pourtant en activité : 12000 laïques dont 87 % dans des écoles privées et 10000 congréganistes dont 50 % dans des écoles publiques, soit, environ, 8000 institutrices publiques. Elles sont intégrées à l'Université, sans avoir les mêmes avantages que leurs homologues masculins. Elles n'ont pas le droit de tenir une école mixte. La plupart des écoles communales sont dans des villes : les jeunes institutrices ne sont pas toujours bien accueillies dans les campagnes et le travail y est très dur.

L'école normale est d'abord un lieu qui regroupe de nombreuses fonctionnalités : lieu d'habitation du directeur et de sa famille, bureau du directeur, salles de cours, laboratoires, salle des instituteurs, lingerie, buanderie, cuisine, réfectoire, salle de bain (a minima), une infirmerie, logement pour les domestiques, chapelle, gymnase, jardin. Parfois, un local attenant permet de recevoir des élèves du secondaire qui serviront de première expérience aux futurs maîtres. Pour de nombreux élèves, c'est une découverte, une vie rêvée. En fait, il n'en est rien. Ce tableau presqu'idyllique ne se trouve que très rarement, même si les moyens attribués par l'Etat sont en augmentation. L'inconfort est plutôt la règle. L'élève doit participer aux tâches domestiques, parfois en guise de punition redoutée comme le nettoyage des lieux d'aisance…

La discipline est édictée par le directeur. Elle est en général très stricte et mal acceptée par des adolescents qui rêvent de plus de liberté, de sorties, de vacances qui permettraient de retrouver la famille. Toutes les activités sont programmées, minutées. Tout mauvais comportement, toute insuffisance dans le travail peuvent être sanctionnées : l'exclusion est toujours possible. Toute mauvaise notation à la fin des études sera une source de difficultés pour trouver un poste.

L'entrée à l'école normale n'est possible qu'après réussite à un examen, ce qui donne droit à une bourse, et après présentation d'un certificat de moralité. La durée des études est de 2 ou 3 ans, suivant le département. Durée variable, donc, malgré la volonté d'uniformisation. La pédagogie est encore mal adaptée, tant au niveau des manuels que des enseignants. Elle concerne surtout des éléments matériels dont doit disposer l'instituteur. Par contre, celui-ci ne reçoit guère de formation sur la pédagogie à adopter pour ses jeunes élèves. Le directeur et les maîtres qui dispensent cet enseignement proviennent souvent du secondaire t n'ont donc aucune expérience dans l'enseignement primaire. En fait, il s'agit de savoir pour quels élèves sont formés les élèves-maîtres. Il faut donc ni trop, ni trop peu, ce qui suppose une certaine prédestination des instituteurs, une fois diplômés ; certains reçoivent une formation complémentaire en agriculture, jardinage, technique. L'instruction littéraire est limitée : pas d'études de textes, pas d'explications sur la signification d'expressions peu courantes : "… à notre sortie de l'école normale, nous possédions, comme on le voit,, quelques connaissances littéraires et historiques à peine suffisantes pour l'exercice de notre modeste profession, quelques notions scientifiques trop peu pratiques, quelques notions d'art des plus médiocres… Ce léger bagage… eut suffi à nos débuts, si nos connaissances pédagogiques avaient été plus précises et plus sûres". Ainsi parlait un instituteur après quelques années d'exercice. Quel pouvait bien être le niveau de ces nouveaux maîtres qui ne passaient pas par l'école normale ? On en arrive à une "bâtardise sociale" et culturelle qui interdit à ce nouveau "savant" de sortir de son milieu tout en l'empêchant d'y rester. La religion et la morale sont, dans la mesure du possible, enseignées par un aumônier. Le passage à l'année supérieure est confirmé par un examen devant un comité de surveillance nommé par le ministre. Le redoublement est interdit : un échec entraîne un nouvel examen 6 mois après. Là encore, l'exclusion définitive est possible.

Pour les meilleurs élèves, une troisième année permet d'aborder un plus large éventail de connaissances.

La dernière année d'études est sanctionnée par le brevet de capacité élémentaire, comme avant (voir plus haut),  qui est délivré par une commission de 7 membres dont 3 proviennent de l'Instruction publique, les autres étant des notoriétés locales, laïques ou religieuses. Plus sérieux que l'examen des années précédentes, il laisse toutefois à désirer : il n'est pas inutile de connaître quelque personnage influent. Le brevet supérieur permet de diriger une école normale. Il survient après des études complémentaires ou l'exercice de la profession et un travail personnel qui aboutissent à une meilleure capacité d'abstraction et de raisonnement logique.

Les filles sont moins nombreuses à rentrer dans ces écoles normales qui sont souvent dirigées par des congrégations. Les règles sont les mêmes que pour les garçons. En fait, les candidates proviennent souvent de la bourgeoisie ; leur but est avant tout d'acquérir une certaine culture générale. Quant aux moins riches, elles ne poursuivent pas toujours leur cursus par manque de moyens financiers : les bourses ne sont pas assez importantes.

Le brevet en poche, et avec son certificat de moralité, le tout jeune instituteur doit trouver un poste soit comme directeur-enseignant, soit comme enseignant sur nomination du rectorat : au fil des années, le nombre de places diminue logiquement. Sa formation dans une école normale l'oblige à enseigner 10 ans dans le public ; il est dispensé de service militaire. En 1840, seulement un tiers des postes disponibles est occupé par des normaliens, les autres l'étant par des diplômés qui ne sont pas passés par l'école normale ou des instituteurs privés ou congréganistes.

Pour celui qui n'a pas suivi les cours d'une école normale, le parcours est plus complexe pour rejoindre le secteur public : après accord du conseil municipal et du comité de surveillance local, il doit être agréé par le conseil d'arrondissement et prêter serment devant le ministre qui le confirme. Pour le privé, les  démarches sont plus simples : un accord du maire et une déclaration au rectorat.

Nouvelle étape, la "maison d'école". En 1834, une commune sur trois en possède une ; elles seront une sur deux en 1840. Les plus démunies sont bien sûr les plus pauvres. La levée d'impôts communaux, départementaux n'est pas toujours possible. Ces nouvelles impositions ne sont d'ailleurs pas toujours affectées à l'école. L'Etat intervient, comme toujours insuffisamment et on peut le comprendre : il y a tant à faire. Un délai de 6, puis de 16 ans est accordé pour acquérir ou construire cette maison. En attendant, il faut louer un local souvent mal adapté. Que ce soit à la ville ou à la campagne, les problèmes sont les mêmes et proviennent du manque de moyens financiers. Le maître exerce souvent au milieu de son propre logement, parfois dans une étable humide qui a l'avantage d'être plus solide pour mieux protéger les animaux, mais l'humidité n'est pas propice à la conservation des quelques livres. Pour le chauffage, les élèves amènent chacun à leur tour une bûche. Pour la lumière, il faut se contenter de celle que donne le soleil, s'il y a des fenêtres. Les lieux d'aisance sont inexistants. L'hygiène corporelle est encore peu développée dans le petit peuple, et complètement négligée dans les internats ; le manque d'eau est évident : "Il nous faut des gens que l'odeur des enfants ne dégoûte pas et qui n'ont pas besoin d'ouvrir les portes pour respirer", suite à une visite d'une école parisienne. Cet inconfort général joue évidemment sur la pédagogie et son uniformisation. En 1867, on ne peut constater de véritable avancée pour les deux tiers des établissements : les communes les mieux pourvues se trouvent en Alsace, les plus pauvres dans le Midi, l'Auvergne et l'Ouest du pays. Malgré tout, le nombre d'élèves augmente régulièrement, peut-être simplement grâce à une prise de conscience de l'importance de l'instruction, mais aussi aux dons et aux legs qui concernent plus particulièrement les écoles primaires congréganistes.

Cette maison d'école n'est donc pas le lieu rêvé pour accueillir nos jeunes élèves, dans la majorité des cas. Qu'en est-il du petit matériel nécessaire pour aborder les apprentissages. La liste théorique comprend : une chaire sur estrade pour le maître, des tables et des bancs pour les élèves, un tableau noir pour les modèles d'écriture et le calcul, une armoire bibliothèque, des tableaux de lecture, des ardoises, des crayons, des encriers, des bouliers, des poids et mesures… A la fin du IIème Empire, là encore, on ne trouve ce matériel que dans quelques écoles des grandes villes et dans les écoles congréganistes. C'est à l'instituteur de se débrouiller en bricolant quelques planches, en achetant des fournitures qui lui sont remboursées ou non par les parents.

L'enseignement mêle des procédés mutuels et simultanés. Le maître fait lire une ou deux phrases à un élève ; les deux phrases suivantes sont lues par un autre élève… Lorsque le texte a été entièrement lu, ces lecteurs deviennent moniteurs pour les élèves moins doués. Chacun écrit ensuite des lettres de différents modèles, réalise des calculs abstraits, sans rapport avec la vie courante. Ces activités proprement scolaires sont entrecoupées par des prières.

Pour la lecture, le manque de manuels est criant et est souvent la cause d'un retour à l'enseignement individuel. Le maître utilise des vieux livres, des missels, des documents familiaux apportés par les élèves tels que contrats, baux. Et pourtant, les nouvelles éditions se multiplient dès 1831, mais elles sont réalisées par des professeurs du secondaire sans expérience du primaire. A tel point que, même si on a les moyens financiers, le choix est difficile ; les critères de sélection sont plus moraux que pédagogiques. Il n'est pas rare que les textes à lire soient en latin, ce qui permet de bien répondre lors des offices religieux. On retombe sur les mêmes écueils : qualité, uniformité, voire quantité du modèle choisi ne sont pas au rendez-vous. Il n'est pas rare que ce soit le même livre pour les enfants de 6 à 13 ans. Les livres qui rencontrent le plus de succès sont en fait des livrets rédigés par des instituteurs et des congrégations.

Pour l'écriture, apparaissent dès 1830 des cahiers d'écriture gradués, lignés, imprimés, avec des exemples en grandes et petites lettres.

Pour le calcul, l'élève apprend le nom des chiffres et l'ordre numérique. L'utilisation du boulier, l'ancêtre de nos calculatrices, apporte une aide précieuse pour une meilleure compréhension des calculs.

Quel que soit l'apprentissage, celui-ci fait trop appel au "par cœur". "L'école est divorcée de la vie", selon Tolstoï, en visite en France. Il n'est fait appel ni à l'intelligence, ni à la réflexion. La question est la même pour les cours destinés aux adultes.

L'enseignement coute cher ; il est donc dispensé "à la carte". L'apprentissage de la lecture est général. Ce n'est pas le cas pour l'écriture : il faut payer des fournitures et pour le calcul dont les cours doivent être payés en plus par les parents. Tout cela ne facilite pas l'enseignement simultané : " Ajoutez que cette distinction en lecteurs et écrivains rend encore plus difficile l'emploi de la méthode simultanée".

A tout cela s'ajoute un surpeuplement des classes : jusqu'à 100 élèves à instruire, qui sont répartis en 3 ou 4 divisions. Il faut alors faire appel à un instituteur-adjoint qui soulage le titulaire et apprend en même temps. Dans ce contexte, la discipline est difficile à faire respecter. Malgré les statuts de 1834, "Les élèves ne pourront jamais être frappés", règle, férule, voire menottes, sont encore d'usage courant. Les suppressions de récréation, les lignes à recopier sont les punitions les moins douloureuses. A l'inverse, les bons points, les félicitations, les remises de prix en fin d'année doivent être utilisés à bon escient pour éviter toute jalousie entre enfants ou… parents.

Devant tous ces problèmes, la visite de l'inspecteur est souvent très attendue. Celui-ci vient du secondaire et ses conseils ne sont pas toujours éclairés ; il en sera autrement lorsque ces mêmes inspecteurs auront une réelle expérience dans le primaire donnant à celui-ci au moins un semblant d'autonomie.

Reste un dernière question personnelle et toujours d'actualité dans de nombreux domaines : les moyens financiers de l'instituteur nécessaires pour vivre, entretenir sa famille. Comme toujours, il faut distinguer les revenus annuels à la ville et à la campagne. A partir de 1833, il ne peut être inférieur à 200 francs. Ils sont de 1408 francs dans le département de la Seine, de 200 à 300 dans la plupart des campagnes : ce dernier atteint au mieux 500 à 600 francs en 1844 ; moins qu'un ouvrier, moins qu'un domestique de châtelain. Ce traitement est composé d'une part communale, de la contribution des parents qui le peuvent, ou écolage, parfois une indemnité de logement. L'instituteur doit donc accomplir d'autres tâches : secrétaire de mairie, écrivain public, chantre ou sacristain auprès du curé, voire même fossoyeur, et d'autres métiers le plus souvent manuels : arpenteur, apiculteur, cordonnier… Bien que cette pratique soit interdite à partir de 1850 par la loi Falloux, elle reste d'actualité, au moins jusqu'aux années 1880 avec les lois de Jules Ferry. Une autre solution, bien peu romantique, est de trouver une jeune fille bien dotée. En contrepartie, il offre une certaine notoriété par son savoir… C'est aussi une source d'affection dans un monde souvent rétrograde, sans pitié. Et avec un peu de chance et d'amour, l'épouse intervient pour la garde des petits, les cours de couture, les célébrations religieuses…

Quant à la retraite, elle n'est pas plus argentée, bien au contraire. La loi Guizot impose une cotisation annuelle correspondant à 5 % du traitement annuel qui permettra de recevoir de 100 à 150 francs par an, une misère.

Les institutrices sont encore plus mal loties : un salaire inférieur, pas de travail en complément, et une sur trois seulement est mariée.

Si les instituteurs souhaitent rester dans la légalité n'osent manifester leur mécontentement, quelques essais d'action corporative se manifestent dès 1831, le plus souvent sans lendemain. La fondation, en 1845, de "L'Echo des instituteurs" est le point de départ d'une mise au grand jour de ces manquements et des solutions morales et matérielles à apporter. L'auto-censure ne permet pas toutefois de concrétiser ces revendications.

La révolution de 1848 est source d'espoirs pour le corps enseignant : un régime socialisant, un ministre, Hippolyte Carnot, qui leur est favorable, le suffrage universel instauré par décret le 5 mars. Dans ce contexte, les instituteurs deviennent les agents de l'Etat pour "former à la République". Pour les aider dans cette lourde tâche qui leur donne une responsabilité nouvelle, ils disposent de deux manuels, l'un pratique, concret, l'autre théorique et quelque peu orienté, considéré comme une apologie du socialisme. Ils doivent rester dans la neutralité, ne pas divulguer un choix personnel. Mission quasi impossible qui transforme les instituteurs en agents électoraux sous la pression des commissaires de la République, successeurs des préfets. Mission accomplie très partiellement qui "justifie" en 1849 - 1850 une vaste épuration. Ce bouillonnement d'idées échangées n'est cependant pas inutiles et est à l'origine de revendications  communes : "enseignement national, laïc, gratuit et obligatoire, traitement fixe à la charge de l'Etat, proportionnel à la population de la commune et d'un minimum de 900 francs l'an, respect par les communes de leurs obligations en matière de locaux et de matériel scolaire, suppression des congrégations enseignantes [donc de la concurrence], indépendance accrue vis-à-vis des autorités locales, communication des rapports d'inspection…". A l'opposé de ces demandes, on peut s'étonner de la participation de certains instituteurs à la répression des émeutes ouvrières de juin aux côtés des gardes nationaux, intervention traduite dans ces vers restés célèbres :

                                                                  …
                                                                  Toi [l'instituteur] qui sais d'une égale adresse
                                                                  Manier la plume et le mousquet.

A la fin de cette année 1848, les instituteurs sont considérés comme des vecteurs du socialisme à travers leur refus d'orienter les votes, de stimuler par leur enseignement les révoltes ouvrières. Sans doute, cette perception est due davantage à la publicité qui en a été faite qu'à l'action elle-même de quelques 'uns d'entre eux. L'Echo des Instituteurs et l'Emancipation de l'enseignement vont toutefois continuer à diffuser leurs revendications, conformes aux idées socialistes. Si les rectorats demandent un arrêt des conférences de formation politique, la plupart des instituteurs restent sur la réserve, quelques' uns sont candidats aux législatives de mai 1849, peu sont élus. Et les militants socialistes ont dû interrompre leur carrière : ils ont été révoqués, parfois exilés en Algérie.

Socialisme ? Corporatisme ? Ou simplement justice ? Quelques instituteurs continuent tout de même à se battre pour une meilleure rétribution, contre la concurrence des "corporations religieuses", mais aussi pour une adaptation de l'enseignement à l'évolution de la société ou l'inverse (problème de la poule et de l'œuf !). Ainsi ce discours de Pauline Roland : "Si nous ne pouvons, moins encore que les ouvriers, mettre fin à nos souffrances par l'association, pourquoi, puisque nous nous sommes rencontrés grâce à l'initiative du citoyen Pérot, n'en profiterions-nous pas pour examiner ensemble si notre enseignement est bien conforme à ce qu'il devrait être, étant donné les aspirations actuelles vers un état social plus équitable, plus soucieux de la liberté de ses membres, plus respectueux de leur dignité, plus vraiment égalitaire enfin ? Ne serait-ce pas peut-être le vrai moyen pratique de reconquérir pour nous-mêmes la dignité, l'indépendance et aussi le bien-être auquel nous avons droit comme tous, et qui, sans cette rénovation sociale, menacent de nous être enlevés sans remède"

Ce discours, audible aujourd'hui, est révolutionnaire en 1849. Le nouveau ministre Falloux, favorable à l'enseignement religieux, crée une commission extra-parlementaire chargée de l'élaboration d'une loi sur l'instruction publique primaire et secondaire. Cette commission n'est à aucun moment objective et de quelques cas va faire une règle générale. Il s'en suit une répression nationale, accentuée par un vent de délations non motivées. 4000 instituteurs publics sont révoqués, certains sont condamnés à la prison comme Pauline Roland qui mourra lors de son retour d'Algérie où elle a été déportée après le coup d'Etat du 2 décembre 1851. Dorénavant, les instituteurs feront l'objet d'une surveillance encore plus étroite de la part des autorités locales.

La loi Falloux refonde tout l'enseignement primaire et secondaire : notons, seulement, que les départements ne sont plus tenus d'entretenir une école normale : le brevet de capacité peut être obtenu au bout de 3 ans de stage dans une école publique ou privé.

Et Louis-Napoléon Bonaparte arriva. Edmond About, philosophe, écrivain, résume assez bien l'évolution de l'enseignement entre 1848 et 1870 : "Le 20 décembre 1848, un ennemi loyal mais implacable de l'université reçut le portefeuille de l'instruction publique… Battue en brèche par la concurrence de tous les ordres religieux, l'Université nationale se vit arracher, dans ce péril, presque tous les hommes de cœur et de talent qui pouvaient la défendre. Les uns furent destitués franchement, les autres poussés dehors par un système de persécutions polies. On enchérit sur l'absurdité des vieux programmes pour décourager à la fois professeurs, élèves et parents. L'expérience réussit tellement bien, qu'au mois d'août 1856, à la mort de Fortoul, le vieux bâtiment d'origine impériale n'était plus qu'une carcasse coulée. La France en eut regret, et l'on pria M. Rouland de la remettre à flot, s'il était possible. Mais après sept années d'efforts sincères, timides et inutiles, M. Rouland renonce et M. Duruy vient construire un bâtiment neuf."

Au lendemain de l'instauration de l'empire, une nouvelle épuration touche plus de 300 instituteurs pour délit d'opinion (pour faire simple !). Les instituteurs sont tenus de prêter serment au nouveau régime et de soutenir les candidats gouvernementaux, sous peine d'être "démissionnés". Certains manuels sont interdits, de même que, pour les instituteurs, le port d'une barbe, malgré la mode, mais pour une bonne présentation. Par contre, les institutrices ont désormais le droit de diriger des écoles mixtes. Les salaires des instituteurs augmentent, mais il faut croire que c'est encore insuffisant et nombre d'instituteurs se dirigent vers d'autres métiers. Fortoul réintègre des instituteurs destitués lors des épurations. On assiste enfin à la réhabilitation des écoles normales, avec des formations très encadrées suivant le domaine étudié, mais aussi des obligations à respecter dans le cadre de la vie domestique (on est dans un internat), dans les lectures…Tout cela est sous l'influence croissante de l'Eglise. Entre 1852 et 1856, plus de 100 ordres religieux nouveaux enseignent.

Le ministre Rouland va dès son arrivée privilégier l'installation d'écoles publiques, créer de nouvelles relations avec les instituteurs publics, leur donner la parole dans une enquête, même si l'auto-censure est toujours d'actualité, les inciter à développer l'enseignement des sciences utiles à la population locale. Le traitement annuel augmente encore, mais ne permet toujours pas d'avoir une vie décente. D'autant que le nombre d'élèves augmente : jusqu'à 12 élèves par classe ; un instituteur–adjoint devient nécessaire. Il est rétribué par la commune ou par le titulaire et son traitement n'est guère important.

A son arrivée en 1863, Victor Duruy  constate que 20 % des jeunes enfants ne sont pas encore scolarisés, le plus souvent pour des raisons financières Il se prononce pour la gratuité et la création d'écoles gratuites pour indigents, l'obligation, les cours pour adultes avec le soutien des instituteurs, la reconnaissance des instituteurs, avec, en particulier, un contrôle des décisions municipales au niveau des salaires et de l'état des maisons d'école. Autre innovation souvent contestée : la création de bibliothèque pour les jeunes et leurs parents. Il modifie les conditions de vie en instaurant, en 1867, un salaire de 400 à 500 francs, avec indemnité de logement, pour les adjoints, à la charge de la commune, puis en 1889 à la discrétion de l'Etat. Il faut attendre 1866 pour que les écoles normales soient plus libérales et dispensent un enseignement beaucoup plus large, en relation avec la vie économique, sanitaire, juridique… et des vacances qui sont portées à 7 semaines par an. En 1875, la barre des 1200 francs en fin de carrière est franchie pour les hommes, 900 pour les femmes. Par contre, le montant des retraites est toujours aussi bas : en 1873, 239 francs pour les instituteurs, 165 pour les institutrices. Pour les aider, des sociétés de secours mutuel sont créées, parfois avec réticence, et interviennent en cas de maladie.

La situation des filles est toujours catastrophique : le métier n'attire pas les jeunes filles. Là encore les délations malveillantes, la dépendance de toutes les autorités locales, l'écrasante exigence de l'Eglise, ne lui laissent guère de latitude, tant dans sa vie professionnelle que personnelle. Les études se déroulent dans des conditions quasi carcérales, en particulier dans les congrégations religieuses.

Dernière innovation de Duruy, la création d'un "acte de baptême d'un être intelligent", selon ses propres termes, le certificat d'études primaires qui vient sanctionner la fin des études primaires, pour beaucoup la fin de la fréquentation de l'école.

La défaite de Sedan témoigne pour beaucoup de l'incapacité de nos soldats, en relation avec l'insuffisance de leur formation : pas toujours francophones (le patois est encore bien présent), ils ne comprennent pas les ordres et par méconnaissance de la géographie ne sont pas capables de lire des cartes, contrairement à leurs rivaux prussiens. Le responsable est l'Etat, non l'instituteur. Cette prise de conscience est le point de départ d'un tournant essentiel de la politique scolaire.

 

Que de changements en ce XIXe siècle, mais aussi que de lenteurs politiques ou administratives, que d'indécisions, que de négligences, que de luttes entre laïcs et religieux qui ont empêché de réaliser que l'enfant était l'avenir de notre société à condition qu'on lui en donne les moyens. "Chaque enfant qu'on éduque est un homme qu'on gagne". Ainsi s'exprimait Victor Hugo. Si l'instituteur semble être mieux considéré en cette fin de siècle, cela ne se voit pas encore sur sa feuille de paye et il faudra attendre encore des décennies pour que cette question financière devienne un mauvais souvenir. Est-elle complètement résolue, aujourd'hui encore ?

Comme vous avez pu le constater, cette suite nous a pris énormément de temps. Et pourtant, nous avons été obligés de passer sous silence de très nombreux témoignages qui montrent l'état matériel et psychologique des instituteurs. La période a été particulièrement difficile pour eux, mais aussi pour les ouvriers et la France.

Nous terminerons ce très long sixième chapitre par une évocation de la vie en internat et avec les deux paragraphes habituels : "les écrivains et l'enseignement", et  "Et dans notre Pays du Gier ? ".

 

 

 

Suite 2

 

Internats et pensions

Nous avons vu qu'au cours du Moyen-Âge, des couvents et des pensions ont permis d'accueillir des étudiants souvent défavorisés, loin de leur ville d'origine : loger, nourrir, protéger du monde extérieur tout en permettant à chacun d'acquérir des compétences dans le cadre d'une vie communautaire, tels sont les objectifs de ces établissements, souvent financés par des dons ou des legs. A partir du XVIIe siècle, la conception de la famille, mais aussi la nécessité d'acquérir une culture, de prouver sa bonne éducation dans la société vont provoquer la création d'internats, le plus souvent religieux. Discipline, surveillance, punitions morales et physiques vont devenir progressivement la règle. Durant la première moitié du XIXe siècle,  on assiste à un changement total des relations entre parents et enfants. Dans l'Ancien Régime, l'éducation et l'instruction sont réalisées par des tierces personnes : nourrices, puis précepteur, au mieux, ou couvent ou pension, très souvent.  A partir de la monarchie de Juillet, le roi Louis-Philippe et son épouse Marie-Amélie donnent le spectacle d'une famille unie, bourgeoise où parents et enfants vivent ensemble, avec l'affection réciproque  qui convient. Suivant les préceptes de Fénelon, de Rousseau, l'éducation maternelle prend une place de plus en plus importante et si l'instruction de celle-ci est insuffisante, on n'hésite pas à faire appel à une institutrice, mais toujours sous la surveillance parentale. Ce n'est pourtant pas le cas général. L'internat a encore bien sa place dans la société. Il est fréquenté plutôt par des enfants de familles aisées qui n'hésitent pas à déléguer leurs obligations parentales à des professionnels pour s'occuper plus sereinement de leurs affaires et de leur prospérité financière ou de leur vie mondaine Quoi de plus rassurant pour ces parents qu'une discipline de fer ? De fer, car on en arrive à confondre internat avec caserne, couvent, voire même prison. Tendresse, amour, compassion, des mots inconnus tant des parents que des enseignants.

Les journées commencent très tôt ; les horaires importants comprennent plus de temps d'études que de cours ; les récréations sont très courtes ; quant aux vacances, elles sont bien souvent inexistantes : il n'est pas rare qu'un enfant rentre dans l'établissement à l'âge de 6 ans pour n'en sortir qu'à 13 ans ; certains ont la chance de faire une ou deux sortes champêtres par mois, et de rentrer chez leur parent pour une ou deux nuits. Pour le plus grand plaisir des parents qui n'hésitent pas à se plaindre si leurs enfants reviennent trop souvent les jours fériés.

Les locaux sont inadaptés et ont souvent plus d'un ou deux siècles : les dortoirs ne sont pas chauffés. Les règles élémentaires d'hygiène sont souvent méconnues et donc négligées. Eclairage et aération sont réduits à l'extrême. Le tout dans des bâtiments non entretenus, décrépis, insalubres.

La discipline est dévolue à des surveillants auxquels on demande simplement de faire respecter la règle édictée par le directeur. L'imagination, la cruauté sont sans limites. Malgré la menace du cachot, il n'est pas rare que les élèves se révoltent et que l'ordre soit rétabli après intervention de la police appelée par les autorités.

Quant à l'enseignement, il utilise la répétition, le par cœur comme nous l'avons vu plus haut, ouvrant peu de perspectives malgré le développement industriel et l'évolution de la société. Rien de réjouissant, comme le dit en guise de boutade Edmond About déjà cité : "Et l'on disait : Messieurs, le collège est à l'image de la vie. Quelle perspective !" (Le Progrès 1864).

Encore faut-il faire une distinction entre filles et garçons. Le tableau bien sombre que nous avons vu concerne surtout les garçons. Ceux-ci sont amenés à prendre des responsabilités et des décisions concernant la société ; il leur faut donc développer leurs capacités intellectuelles, leur assurance. Une éducation virile est donc indispensable. Les filles n'ont pas de telles perspectives ; elles n'ont pas besoin de connaissances particulières. Seule importe leur formation de future épouse fidèle et de mère attentive, formation qu'elles peuvent acquérir auprès de leur propre mère, si celle-ci est "compétente et volontaire". Dans le cas contraire, c'est, suivant les moyens et les idées, la pension (l'internat) ou le couvent.

Les couvents répondent à des demandes traditionnelles, souvent aristocratiques. L'éducation y est naturellement pieuse, sans idée de recrutement. C'est même le contraire. En fait, les parents y mettent leur fille pour que leur soit données une bonne éducation, une bonne morale plutôt qu'une bonne instruction. Et tout cela dans le seul but de les bien marier. Par contre, comment concilier une éducation destinée à faire rentrer ces jeunes filles dans le monde et une formation par des religieuses qui ont décidé de se retirer du monde ? "On n'élevait pas les jeunes filles pour la vie telle qu'elle est ; on les élevait pour la vie telle qu'il faudrait qu'elle fût". La clôture, l'enfermement, parfois pour des années, avec des sorties trop rares, ne favorisent pas cette ouverture au monde et ne sont pas sans conséquence sur le psychisme de ces jeunes filles. L'enseignement n'est pas toujours d'un bon niveau : les congrégations ne sont pas soumises aux mêmes exigences que le secteur public ; une lettre d'obédience de la supérieure suffit pour enseigner. Par contre, on retrouve dans certains couvents cette affection que les enfants ne trouveraient pas chez elles. Tout dépend de la supérieure et des religieuses. La Société du Sacré-Cœur laisse à cet égard un souvenir inoubliable. Créé par la fille d'un tonnelier, Madeleine-Sophie Barat, en 1800, cet établissement reçoit aussi bien les pauvres que les riches. Son succès auprès des riches familles du moment, françaises ou étrangères,  est retentissant et l'oblige à déménager à plusieurs reprises. En 60 ans, 89 pensionnats ouvrent leurs portes, en France et à l'étranger. Ce succès, malgré les vicissitudes politiques, est sans doute plus lié à la manière douce qui est employée qu'à l'enseignement lui-même qui s'améliorera, tout de même,  au fil des années.

A côté du Sacré-Cœur, il faut citer :

- les augustines anglaises où tout y est anglais, du thé à la supérieure, en passant par l'enseignement et la décoration ; la pension s'éteint petit à petit, sans doute à cause d'un enseignement insuffisant et d'un réel inconfort. George Sand y séjourne 2 ans, déplore les conditions dans lesquelles les élèves sont accueillies, mais ne regrettent pas ces années de jeunesse.

- la Congrégation de Notre-Dame qui accueille surtout des jeunes filles de la haute société dans trois établissements parisiens. Le plus renommé est le couvent des Oiseaux dont les bâtiments sont plus luxueux et où la dernière année d'études est consacrée aux bienfaits de la religion et à la mise en garde contre les défauts de la société.

- L'Institut des religieuses de l'Assomption concerne les jeunes filles de la classe moyenne de France et de l'étranger. Ici, point de clôture, un enseignement diversifié, sérieux, dispensé uniquement par des religieuses laissant quelque peu de côté les dévotions pas toujours prisées par cette société (banquiers, notaires, avocats…)

Les pensionnats laïcs sont une nouveauté en ce XIXe siècle, même si Mme de Maintenon a fait l'objet d'une tentative à la fin du XVIIe siècle à l'intention des orphelines pauvres des militaires. Abandonné au XVIIIe siècle, l'idée est reprise par Napoléon Bonaparte. Le nouvel établissement est confié à Mme Campan, ancienne lectrice des filles de Louis XV et femme de chambre de la reine Marie-Antoinette. Bien qu'elle soit ruinée par la Révolution ou plutôt à cause de cette ruine, elle ouvre un pensionnat à Saint-Germain qui remporte un immense succès auprès de familles bourgeoises riches, mais aussi la nouvelle noblesse, en quête de savoir et de savoir-vivre pour leur progéniture. Il n'en faut pas plus pour que Napoléon demande à cette novatrice de diriger un pensionnat destiné aux filles des héros morts pour la France : la Maison impériale de la Légion d'honneur. Diriger, mais suivant les conseils très précis du futur empereur : "Faites-nous des croyantes et non des raisonneuses… la religion sera la base de l'éducation". Quant à l'enseignement lui-même, il consiste à aborder "un peu" de nombreux domaines : géographie, histoire, botanique, histoire naturelle, physique, médecine, rhétorique, littérature, sans "éveiller l'imagination des jeunes personnes". L'établissement est situé dans le château d'Ecouen à partir de 1806. Une deuxième maison est ouverte à Saint-Denis, en 1809, pour les filles d'officiers subalternes, qui deviendra maison mère en 1816 de la nouvelle "Maison royale de Saint-Denis", changement de régime oblige. Cette institution sert d'exemple pour tous les pensionnats laïcs qui sont créés au XIXe siècle. Et ils sont nombreux pour répondre à cette nouvelle société devenue riche, mais sans éducation. Les créations se font dans l'anarchie : il n'est pas nécessaire de disposer d'un diplôme particulier.

Le retour des couvents et un début de législation mettent de l'ordre dans cette confusion. Dans une loi de 1837, sont créées et différenciées par la nature de l'enseignement qui y est dispensé les pensions et les institutions, ces dernières correspondant à des établissements secondaires, mais toujours avec ce "juste ce qu'il faut". La loi Falloux en 1850 ramène les institutions au niveau primaire. La concurrence est basée dès lors sur les prix qui baissent fortement au détriment de l'accueil et de l'enseignement. Finalement, seuls survivront les établissements les plus chers, fréquentés par les familles les plus haut placées, française ou étrangères : Institution Beaujon, institution de Mme Dumay ou de Mme Descauriet... Si la publicité est parfois mensongère, cherche à impressionner les parents potentiels, on peut tout de même considérer que l'hébergement est de bonne qualité – pour l'époque -, à l'exception du chauffage qui ne doit pas dépasser 15°C !

La maîtresse de maison doit être munie d'un diplôme délivré par la Sorbonne ou l'Hôtel de Ville, d'un certificat de bonnes mœurs; Elle doit en plus disposer d'une certaine fortune. Elle administre seule tout l'établissement ; son mari peut éventuellement la seconder discrètement dans des tâches matérielles. Elle règne sur des professeurs extérieurs et, surtout, sur des sous-maîtresses corvéables à merci, souvent jeunes et pauvres, à la fois surveillantes de nuit et de jour, répétitrices, habilleuses, hygiénistes, accompagnatrices… et, on s'en doute, très peu payées.

L'origine sociale des élèves est plus variée que dans les couvents : aristocrates, bourgeois, artisans. Dans un système que l'on pourrait dire mutuel ou d'apprentissage, il n'est pas rare que les élèves les plus âgées s'occupent des plus jeunes. Un bon moyen pour faire des économies.

La journée commence par une prière, suivie d'une toilette succincte avec de l'eau froide. Ensuite, il est temps de passer l'uniforme et le tablier de couleur sombre, puis la ceinture de couleur variable pour distinguer les différents niveaux. Cette "ceinture – bretelle", créée par Mme de Maintenon, se porte toujours à la Maison de la Légion d'honneur. Une tenue qui n'attire pas l'œil, mais "les enfants n'ont pas besoin d'être jolis". Les repas sont à l'image de ces vêtements : ternes, sans goût, répétitifs, dans un but de mortification, de pénitence et pour éviter toute excitation des esprits de ces jeunes filles. Les élèves doivent rester silencieuses et écoutent une lecture de livres autorisés, souvent pieux. Elles ne peuvent parler entre elles qu'au cours des récréations qui suivent les repas. Les conversations à deux sont interdites : elles pourraient être à l'origine d'amitiés particulières, d'une intimité qui nuirait à la concentration au travail, à la charité envers les autres, à la prière… Les bonnes mœurs doivent être comprises et suivies dès le plus jeune âge comme elles devront être le fait, plus tard, de bonnes épouses et de bonnes mères. Quant au défoulement que l'on peut penser indispensable dans cette vie austère, il n'en est pas question. Pas de cris, pas de courses, juste des jeux calmes de petites filles : rondes, marelle, corde à sauter, mais surtout pas le saute-mouton jugé obscène.

L'enseignement occupe la plus grande partie de la journée. Une vingtaine de matières peuvent être proposées aux élèves qui ont quelques difficultés à se concentrer sur chacune d'elles. Il n'y a aucun échange entre professeur et élèves dont l'intelligence et la réflexion ne sont pas mises en éveil. L'écriture, à la limite de la calligraphie, tient une place prépondérante. L'étude du style et de la composition sert à rédiger des correspondances avec ses proches ; Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans, rigoriste à souhait, borné, rétrograde, mais aussi assez évocateur de la pensée masculine de l'époque, admet l'écriture romanesque de la femme "à condition qu'elle n'écrive que pour ses enfants et qu'elle ne soit jamais publiée". L'enseignement des langues se limite à l'anglais et à l'italien, avec une certaine réticence  pour cette dernière considérée comme la langue de l'amour ; quant au latin, il est proscrit pour les jeunes filles car source de raisonnement ! L'histoire a une place importante et remplace les romans, surtout lorsqu'elle met en évidence les héroïnes vertueuses ou met en garde contre des princesse impies, les maîtresses royales… L'arithmétique occupe une place non négligeable, orientée vers la gestion du foyer, avec des notions de comptabilité et surtout la connaissance du nouveau système des poids et mesures, le système métrique, désormais obligatoire. Bien d'autres domaines sont abordés, au moins superficiellement, avec toujours pour but des notions de morale, de gestion de la vie quotidienne, de bonne éducation… : botanique, chimie, couture, arts d'agrément dits aussi talents qui comprennent le dessin, la musique, le piano, le chant, la danse. Mais tous ces enseignements seraient vains si la jeune personne ne savait se tenir comme il convient dans la bonne société et là, il faut tout savoir : la démarche, le port de tête, l'expression du visage, la grâce des gestes, le savoir-vivre, le savoir-parler…

La journée se termine par le souper, toujours aussi fade, une récréation calme et la prière avant de se coucher, après avoir rangé soigneusement ses habits au pied du lit, à la lumière d'une veilleuse.

Reflet de la société, l'internat montre les différences de niveau entre les élèves. L'émulation permet à certaines de se mettre en avant, à d'autres de se révéler. Elle n'est pas approuvée par tous, car source de haine et de jalousie. Elle se matérialise par des récompenses : bons points, billet de satisfaction, médailles, tableau d'honneur, table d'honneur (l'élève prend son repas avec la directrice), plantation d'un arbre identifié par le nom de l'élève, prix sous forme de chapelets, de livres donnés lors de la "distribution des prix", à l'issue de l'examen qui clôture chaque année. Tout cela pour la plus grande satisfaction des parents et des enseignants qui montrent par le nombre de prix et de couronnes distribués la qualité de leur travail.

Comme nous l'avons vu, la morale se retrouve dans tous les domaines, parfois par des voies très complexes inventées par des esprits compliqués, voire, dans certains cas, pervers. La société est alors ainsi faite. Cette éducation passe aussi par d'autres exigences. La jeune fille doit être soumise à ses parents, à ses éducateurs et, plus tard, à son époux : obéissance, humilité et soumission s'imposent donc dès le plus jeune âge. Et pour arriver à ses fins, discipline stricte et punitions s'imposent. Il importe avant tout que l'enfant n'ait pas de volonté propre ; il convient donc d'aller à l'encontre de tout ce qu'elle désire. Le désir lui-même est inconcevable. En cas de révolte, les inventions des adultes sont alors sans limite. Fouet, martinet, règle, férule ou tout simplement gifle sont d'usage courant, dans tous les milieux, ce qui fait dire aux frères Goncourt : "Les enfants sont comme la crème, les plus fouettés sont les meilleurs". Les châtiments psychiques n'ont rien à envier aux punitions physiques, surtout lorsqu'il y a des témoins, les autres élèves. Blâmes pour la coupable, ils sont aussi des avertissements pour les autres. A côté du classique bonnet d'âne, l'écriteau porté par la coupable indiquant sa faute "paresseuse", "causeuse", "raisonneuse"… ; le nœud de fourberie est attribué aux tricheuses, le drap rouge dorsal ou langue rouge désigne les menteuses… et bien d'autres, encore. Copies de lignes ou pensum, retenue, consigne, cachot ou cabinet noir, coin, piquet : les plus anciens d'entre nous se souviennent de certaines de ces punitions qui avaient encore cours dans les années 1950. D'autres sadiques inventèrent le pire : enlèvement solennel d'une ceinture à la maison de la Légion d'honneur, signe d'une dégradation militaire, défilé en ville avec un panneau indiquant le motif de la punition, simulacre d'une pendaison de la coupable !

Cela est vrai jusque dans les années 1860 : les bonnes mœurs n'ont dès lors plus les mêmes valeurs ; les échanges entre les différentes couches de la société, les enrichissements trop rapides aboutissent à ce qui est appelé le "benoîtisme", un changement total du comportement en société, une libération de la pensée et du corps, juste un siècle avant mai 1968...

 

 

Ecrivains et enseignement

Les écrivains du XIXe sont très nombreux. Certains ont joué un rôle politique important. Nous nous contenterons de n'évoquer que quelques' uns d'entre eux.

Honneur aux dames : la première n'est certes pas l'écrivaine la plus connue. Mais son rôle a été capital au début du siècle. Nous en avons déjà parlé : Pauline de Meulan, épouse de Guizot, publie les "Annales de l'Education", "Les enfants, contes pour la jeunesse", 'L'écolier ou Raoul et Victor", "L'éducation domestique ou Lettres de famille sur l'éducation". Ses idées sont très innovantes : l'enfant est capable d'intelligence de volonté, de conscience morale : le nouveau-né est un être humain… Il faut substituer une éducation libérale à l'éducation coercitive (férule ou martinet). Sans aucun doute, elle a une énorme influence sur son mari et la loi de 1833.

Victor Hugo, en 1848, prône la lutte contre l'ignorance, défend l'éducation nationale, les lettres, les sciences et les arts et refuse toute économie en ces domaines : " J’ai déjà voté et continuerai de voter la plupart des réductions proposées, à l’exception de celles qui me paraîtraient tarir les sources mêmes de la vie publique et de celles qui, à côté d’une amélioration financière douteuse, me présenteraient une faute politique certaine. C’est dans cette dernière catégorie que je range les réductions proposées par le comité des finances sur ce que j’appellerai le budget des lettres, des sciences et des arts.

Que penseriez-vous, messieurs, d’un particulier qui aurait 500 francs de revenus, qui en consacrerait tous les ans à sa culture intellectuelle, pour les sciences, les lettres et les arts, une somme bien modeste : 5 francs, et qui, dans un jour de réforme, voudrait économiser sur son intelligence six sous ? Voilà, messieurs, la mesure exacte de l’économie proposée. Eh bien ! ce que vous ne conseillez pas à un particulier, au dernier des habitants d’un pays civilisé, on ose le conseiller à la France.

Je viens de vous montrer à quel point l’économie serait petite ; je vais vous montrer maintenant combien le ravage serait grand.

Ce système d’économie ébranle d’un seul coup tout net cet ensemble d’institutions civilisatrices qui est, pour ainsi dire, la base du développement de la pensée française. Et quel moment choisit-on pour mettre en question toutes les institutions à la fois ? Le moment où elles sont plus nécessaires que jamais, le moment où, loin de les restreindre, il faudrait les étendre et les élargir. Eh ! Quel est, en effet, j’en appelle à vos consciences, j’en appelle à vos sentiments à tous,

Quel est le grand péril de la situation actuelle ? L’ignorance. L’ignorance encore plus que la misère. L’ignorance qui nous déborde, qui nous assiège, qui nous investit de toutes parts. C’est à la faveur de l’ignorance que certaines doctrines fatales passent de l’esprit impitoyable des théoriciens dans le cerveau des multitudes.  

Et c’est dans un pareil moment, devant un pareil danger, qu’on songerait à attaquer, à mutiler, à ébranler toutes ces institutions qui ont pour but spécial de poursuivre, de combattre, de détruire l’ignorance. On pourvoit à l’éclairage des villes, on allume tous les soirs, et on fait très bien, des réverbères dans les carrefours, dans les places publiques ; quand donc comprendra-t-on que la nuit peut se faire dans le monde moral et qu’il faut allumer des flambeaux dans les esprits ?

Oui, messieurs, j’y insiste. Un mal moral, un mal profond nous travaille et nous tourmente. Ce mal moral, cela est étrange à dire, n’est autre chose que l’excès des tendances matérielles. Eh bien, comment combattre le développement des tendances matérielles ? Par le développement des tendances intellectuelles ; il faut ôter au corps et donner à l’âme. Quand je dis : il faut ôter au corps et donner à l’âme, ne vous méprenez pas sur mon sentiment. Vous me comprenez tous ; je souhaite passionnément, comme chacun de vous, l’amélioration du sort matériel des classes souffrantes ; c’est là selon moi, le grand, l’excellent progrès auquel nous devons tous tendre de tous nos veux comme hommes et de tous nos efforts comme législateurs.

Eh bien, la grande erreur de notre temps, ça a été de pencher, je dis plus, de courber l’esprit des hommes vers la recherche du bien matériel. Il importe, messieurs, de remédier au mal ; il faut redresser pour ainsi dire l’esprit de 1’homme ; il faut, et c’est la grande mission, relever l’esprit de l’homme, le tourner vers la conscience, vers le beau, le juste et le vrai, le désintéressé et le grand. C’est là, et seulement là, que vous trouverez la paix de l’homme avec lui-même et par conséquent la paix de l’homme avec la société.

Pour arriver à ce but, messieurs, que faudrait-il faire ? Il faudrait multiplier les écoles, les chaires, les bibliothèques, les musées, les théâtres, les librairies. Il faudrait multiplier les maisons d’études où l’on médite, où l’on s’instruit, où l’on se recueille, où l’on apprend quelque chose, où l’on devient meilleur ; en un mot, il faudrait faire pénétrer de toutes parts la lumière dans l’esprit du peuple ; car c’est par les ténèbres qu’on le perd. Ce résultat, vous l’aurez quand vous voudrez. Quand vous le voudrez, vous aurez en France un magnifique mouvement intellectuel ; ce mouvement, vous l’avez déjà ; il ne s’agit pas de l’utiliser et de le diriger ; il ne s’agit que de bien cultiver le sol : l'époque où vous êtes est une époque riche et féconde ; ce ne sont pas les intelligences qui manquent, ce ne sont pas les talents ni les grandes aptitudes ; ce qui manque, c’est l’impulsion sympathique, c’est l’encouragement enthousiaste d’un grand gouvernement. Je voterai contre toutes les réductions que je viens de vous signaler et qui amoindriraient l’éclat utile des lettres, des arts et des sciences.

Un discours que l'on pourrait entendre encore aujourd'hui de la part de certains, en cette période de crise sanitaire.

Il déclare également : "L'école est sanctuaire autant que la chapelle" en écho à la déclaration de Guizot :"Il faut donc tâcher de rendre toutes les communes propriétaires d'une maison d'école, de même qu'elles le sont d'une église".

Il est fortement anticlérical et publiera sur ce sujet de nombreux ouvrages comme Dieu, Religions et religion, La fin de satan…

Lamartine, en 1849, montre le rôle et la responsabilité des instituteurs : "Vous êtes la main que la société riche, propriétaire éclairée, tend au peuple nu, pauvre, déshérité de vérités, pour l'élever à la lumière intellectuelle et morale. Par cet acte de vertu que la société a accompli et qui en présage d'autres, il n'y a plus de déshérités, il n'y a plus de prolétaires de l'intelligence".

Emile Zola, anticlérical notoire, est un adepte convaincu de l'enseignement laïc qu'il défendra jusqu'à sa mort dans son ouvrage "Vérité". A de nombreuses reprises, il s'exprime sur ce sujet :

"Outre les commentateurs, le clergé, la classe sacerdotale : voilà la plaie, l’homme qui sert d’intermédiaire entre son semblable et le ciel, faire de son Dieu, à sa propre image, un être jaloux, petit et mesquin. [...] Il vient toujours un moment dans chaque société où la théocratie règne, où l’homme faillible et fragile gouverne ses semblables au nom du ciel, et met ses vices, ses mauvaises actions sur le compte de Dieu. Point de clergé donc, je n’en ai que faire ; la prière, voilà le seul intermédiaire que j’accepte entre le Seigneur et moi".

"Est-ce que la science a jamais reculé ? C’est le catholicisme qui a sans cesse reculé devant elle et qui sera forcé de reculer sans cesse. Jamais elle ne s’arrête, elle conquiert pas à pas la vérité sur l’erreur.  Cela prête à rire de voir des gens assigner un rôle à la science, lui défendre d’entrer sur tel domaine, lui prédire qu’elle n’ira pas plus loin, déclarer qu’à la fin de ce siècle, lasse déjà elle abdique. Ah ! petits hommes, cervelles étroites ou mal bâties, politiques à expédients, dogmatiques aux abois, autoritaires s’obstinant à refaire les vieux rêves, la science passera et les emportera, comme des feuilles sèches".

Michelet conforte ces idées : "Nos femmes et nos filles sont élevées, gouvernées par nos ennemis ; ennemis de l’esprit moderne, de la liberté et de l’avenir. Il ne sert de rien de citer tel prédicateur, tel sermon. Une voix pour parler liberté, cinquante mille pour parler contre". On retrouve ici la volonté de maintenir la femme dans l'ignorance pour mieux la soumettre à l'homme, et cela pour défendre la bonne morale, les bonnes mœurs préconisées par L'Eglise.

Pour ce qui est de l'internat, George Sand, Balzac, Alphonse Daudet ont la même opinion : "Comme des soldats" ! Un seul en parle avec une certaine nostalgie, Ernest Renan, 50 ans après son séjour au Séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet, entre 1839 et 1842 : "Et cette vie qui s'y développait n'avait qu'une seule source, un seul principe, M. Dupanloup lui-même. Il était sa maison tout entière. Le règlement, l'usage, l'administration, le gouvernement spirituel et temporel, c'était lui. Ce qu'il était, c'était un éveilleur incomparable ; pour tirer de chacun de ses élèves la somme de ce qu'il pouvait donner, personne ne l'égalait. Chacun de sesd eux cents élèves existait distinct dans sa pensée… Quoique antipathique par bien des côtés à ma nature, cette éducation fut comme le réactif qui fit tout vivre et tout éclater. L'essentiel, en effet, dans l'éducation, ce n'est pas la doctrine enseignée, c'est l'éveil… Le monde s'ouvrit pour moi…". Ces quelques lignes viennent contrebalancer modestement tout ce que les autres écrivains ont pu déclarer.

Nous en restons là pour ce paragraphe. Les déclarations sont nombreuses, à l'égal des réformes. La volonté d'un enseignement primaire obligatoire, gratuit et laïc se traduit par la création de nombreux établissements scolaires dans la plupart des communes. Seule l'instruction des jeunes filles reste secondaire, voire même déconseillée. Le mouvement anticlérical se développe particulièrement en cette deuxième moitié du XIXe siècle (en réalité, depuis la Révolution de 1789). Il aboutit au début du siècle suivant à la séparation de l'Eglise et de l'Etat.

 

 

Et dans le Pays du Gier ?

 

A Saint-Chamond

Les tendances locales rejoignent celles que l'on a décrites au niveau de la nation. A Saint-Chamond, sur la suggestion du curé Dervieux, le maire fait appel, en 1806, à trois frères de la doctrine chrétienne qui s'installent dans l'ancien couvent des Minimes pour accueillir les enfants. Les Mondragon qui ont racheté le marquisat mettent à disposition des bâtiments plus vastes, près des ruines du château. Les frères accueillent les garçons et reçoivent un salaire de 500 francs par moi. L'enseignement des filles, moins nombreuses, est confié aux Sœurs Saint-Charles qui perçoivent un salaire de 250 francs ! Le succès est immédiat et fait déclarer au maire, en 1821, "que le nombre de frères existant en cette ville est en-dessous du nombre que nécessiteraient les besoins de la localité ; que l'enseignement des frères est préférable à tout autre attendu qu'il est basé sur la religion". D'autres classes doivent être créées pour les garçons dans les différentes paroisses de la ville, à Saint-Julien, à Saint-Pierre, à Notre-Dame. Ce choix d'une école confessionnelle est confirmée par un inspecteur 30 ans plus tard dans un règlement départemental : "Les classes seront toujours précédées et suivies d'une prière. L'étude et la récitation du catéchisme seront quotidiennes. L'évangile du dimanche sera récité en entier le samedi. Assistance obligatoire aux offices sous la conduite du maître avec inspection de la tenue et de la propreté une demi-heure avant. La lecture du latin est spécialement recommandée dans les livres de messe".

Evoquée dès 1806, l'ouverture d'un collège est enfin réalisée en 1812 dans des conditions particulières. Par manque de moyens financiers qui interdit la prise en charge par la commune, le conseil municipal déclare "que la place de principal du collège de Saint-Chamond doit être donné à une personne qui se chargera de l'établissement pour son propre compte et à ses périls et risques et qui fera toutes les dépenses nécessaires pour le mettre en activité".

En 1839, le marquis de Mondragon met à la disposition des Frères des Ecoles Chrétiennes les locaux de la Grand'Grange, anciennes écuries du château, après les avoir fait aménager. Sur la ville, les religieux reçoivent au total 600 élèves. A l'initiative de deux industriels, ils ouvrent, en 1846, une Ecole du Soir destinée aux jeunes adultes, toujours à la Grand'Grange.

A partir de 1850, les Pères Maristes reprennent le flambeau dans le couvent de Minimes, propriété de la mairie qui accorde aux religieux un bail de 18 ans à partir de 1857.

En 1862, est créée, dans le cadre de l'église Saint-Pierre une Ecole cléricale destinée à former de nouveaux religieux ou plus simplement à dispenser une instruction valable et une éducation chrétienne.

En 1866, du fait du développement industriel de la ville, il devient nécessaire de créer de nouvelles classes primaires pour les enfants des ouvriers, dans une école dite de la Cité.

En 1867, le maire fait un constat : 1/3 de la population ne sait ni lire, ni écrire. La crise entre enseignements laïc et congréganiste bat son plein au niveau national comme au niveau local. En 1871, le maire Deschamps s'adresse aux familles : "L'enseignement comprendra : La lecture, l'écriture, les éléments de la langue française, l'histoire de France, et plus particulièrement celle du département, le calcul, le système métrique, les premiers éléments de géométrie, le dessein linéaire, le chant, la gymnastique, le catéchisme aux enfants qui se préparent à la première communion. Cet enseignement qui, bientôt, deviendra obligatoire pour tous, a pour but de faire pénétrer de bonne heure dans le cœur et l'esprit des enfants, les notions les plus rigoureuses des devoirs et des droits de l'individu envers lui-même, envers sa famille et envers la société. Il a pour but d'affranchir le peuple qu'on a jusqu'ici tenu systématiquement dans l'ignorance pour le conduire, l'exploiter et le pousser, au besoin, contre ceux qui veulent son bien et se dévouent pour lui".

Les enfants des familles aisées sont instruits soit à domicile par des précepteurs, soit dans des établissements privés, comme le collège Sainte-Marie, pour les garçons, dirigé par les pères Maristes qui ont intégré le couvent des Minimes ou un externat privé pour quelques jeunes filles de bonne famille. On est encore loin de la mixité et d'un enseignement de même niveau pour les deux sexes.

En 1870, les Frères et les Sœurs, "remerciés" par le gouvernement de la Commune, sont invités à revenir à la tête de leurs écoles. Ils récupèrent ainsi près de 500 élèves, une centaine d'autres étant confiés à des établissements publics et laïcs.

En 1875, et conformément au bail, les pères Maristes quittent l'ancien couvent des Minimes pour intégrer un bâtiment immense construit dans une commune voisine.

En 1889, sous la tutelle de l'Association des patrons catholiques, les Frères accueillent des élèves dans les ateliers d'une Ecole d'apprentissage, dont le but est "de former des ouvriers intelligents qui puissent plus tard devenir des contremaîtres".

 

A Izieux

Les sœurs de Saint-Joseph, chassées en 1792, rachètent leurs locaux pour y créer une école communale de filles. En 1838, une école congréganiste est fondée dans la ferme de la Grange Payre, dirigée par les frères maristes. Malgré des travaux importants, l'établissement s'avère insuffisant. Une nouvelle école est installée dans des bâtiments qui ne sont guère plus adaptés. La famille Royet de la Bastie subventionne cette école, à condition que les Frères maristes y soient toujours les instituteurs : la laïcisation, en 1891, oblige la mairie à rembourser une grande partie des sommes allouées. Entre temps, la mairie a ouvert une école laïque communale pour garçons, à la demande de certains parents, en 1883. Un industriel, M.Gillet, accueille les frères dans un nouvel établissement pour garçons, dès 1891. Quant aux sœurs de Saint-Joseph, leur école, laïcisée, n'est plus communale, à l'exception de la maternelle ; leur réaction ne se fait pas attendre : elles fondent une nouvelle école libre.

Sept écoles, mixtes ou non, sont créées par la mairie dans les différents hameaux de la commune, entre 1881 et 1904.

 

A La Valla

Dans une commune toute proche de Saint-Chamond, La Valla, un homme va se dévouer corps et âme pour l'enseignement des jeunes campagnards, Marcellin-Joseph-Benoît Champagnat (1789-1840). Prêtre en 1816, vicaire la même année à la Valla, il s'emploie à enseigner le catéchisme aux enfants qui sont rapidement accompagnés par leurs parents. L'année d'après, il reçoit les premiers novices d'une société dont il a eu l'idée au séminaire avec quelques' uns de ses amis : les Petits frères de Marie ou Frères maristes. Pour leur formation, il fait appel à un Frère des Ecoles chrétiennes dans le cadre d'un enseignement simultané. Abandonnant son poste de vicaire, il devient l'animateur et le directeur spirituel de cette société naissante qui propose un enseignement primaire. Il monte un noviciat à l'Hermitage, entre Saint-Chamond et la Valla. Le succès est tel qu'en moins de 5 ans 7 nouveaux établissements sont créés dans des villages du Pilat, jusqu'au roannais ; d'autres établissements et un noviciat seront créés ultérieurement dans le Rhône, l'Ain… Sa renommée est nationale. Devenu père mariste en 1836, il établit les règles de sa société en 1837, devient assistant de la congrégation des Père maristes auprès du supérieur général, le père Colin, un ami du séminaire. En 1840, 280 frères dispensent leur enseignement à 7000 élèves, dans 48 établissements ; en 2012, ce sont 4500 frères qui officient dans 77 pays sur les cinq continents. Marcellin Champagnat est déclaré vénérable en 1920, béatifié en 1955 et canonisé en 1999. La maison-mère des Frères maristes est plus vivante que jamais, toujours à l'Hermitage, au pied du barrage de Soulage, et reçoit des frères ou des laïcs du monde entier.

Dans cette même commune, il ne faut pas oublier le rôle des sœurs de Saint-Joseph pour l'instruction des filles depuis le XVIIe siècle (voir les chapitres précédents). Après une interruption due à la loi de 1905 interdisant aux congrégations d'enseigner, elles seront encore actives jusque dans les années 1940.

Créé en 1844 par le curé de la paroisse de la Valla, l'ordre des Sœurs de la Sainte Enfance a pour buts l'enseignement des enfants de familles pauvres dispersées dans les hameaux alentour, la visite des malades et la formation religieuse des adultes. Les lois de Jules Ferry interrompent leur activité d'enseignantes : elles deviennent infirmières, herboristes ou sœurs-ouvrières dans le textile. A partir de 1920, elles retrouvent leurs fonctions initiales. Après plusieurs déménagements de leur noviciat, elles se retrouvent à Lyon. Elles s'occupent aujourd'hui d'un Institut Educatif Thérapeutique et Pédagogique pour enfants (filles et garçons depuis 1980) présentant des troubles du caractère.

Une collaboration étroite s'établit entre le maire et les congrégations. En 1804, il y a bien un maître d'école, laïc, et un déblocage de fonds pour construire une école. A partir de 1820, l'enseignement est dispensé par un frère mariste pour les garçons, puis, à partir de 1839, une école de filles dirigées par une sœur de Saint-Joseph. Entre les lois de Jules Ferry et la loi de 1905, l'enseignement et la gestion de l'école sont confiés à un notaire, J.-L. Thibaud. En réalité, la laïcisation ne se fait pas sans heurts : les parents la contestent et refusent d'envoyer leurs enfants dans cet établissement dont l'instituteur est un laïc envoyé par l'académie. Pour les filles, en 1890, l'enseignement est toujours dispensé par les sœurs de Saint-Joseph dans des locaux qu'elles louent à la commune. Quand l'administration décide de les remplacer par des institutrices laïques, le bail est caduc et la mairie n'a pas eu le temps de construire de nouveaux locaux. Le maire demande donc de conserver la situation en l'état jusqu'à ce que la nouvelle école, plus conforme aux normes exigées par la loi. Cette école publique deviendra mixte en 1932 à cause d'un effectif trop faible.

A côté de cette école communale située dans le village, d'autres sont créées dans les hameaux avoisinants (environ 80), parfois pour remplacer des écoles clandestines tenues par des béates : 6 au total, toutes en 1883 sur avis du préfet. On retrouve les mêmes regrets du départ imposé par la loi des congréganistes. A la réinstallation de celles-ci, certaines écoles publiques seront obligées de fermer.

 

A Cellieu

A la fin du XVIIIe siècle, l'école communale est réservée aux garçons. Ce sont toujours les sœurs de Saint-Joseph qui s'occupent des filles, au grand dam des révolutionnaires locaux comme Javogues : "C'est à ces espèces de filles qu'est confiée l'éducation de toute la jeunesse de ce pays… Elles portent un coup mortel à la République en imbibant ces jeunes plantes du poison de leurs principes". Après la signature du Concordat, elles œuvrent pour soulager les malades et instruire les jeunes filles, avec un accord tacite des autorités, compte-tenu de leur passé. En 1826, ces sœurs obtiennent l'autorisation officielle de la mairie d'ouvrir une nouvelle école. En 1853, l'académie désigne une religieuse institutrice communale.

En cette première moitié de siècle, l'organisation de l'enseignement des garçons se complique : la commune ne trouve pas d'instituteur. Il faut dire que les conditions ne sont pas favorables : un salaire annuel de 200 francs, le minimum légal, comme celui du garde-champêtre et pas de logement à disposition. Ce n'est qu'à partir de 1841 qu'un instituteur venant des Hautes-Alpes accepte de prendre le poste. Les parents, hormis les foyers considérés comme indigents, sont mis à contribution par la mairie ; c'est ce que l'on appelle l'écolage : "Après avoir mûrement délibéré, le conseil a décidé que la rétribution mensuelle était fixée pour la ditte année ainsi qu'il suit, savoir : à un franc pour les élèvent qui lisent, un franc cinquante pour les élèves qui lisent et écrivent, et à deux francs pour ceux qui lisent, écrivent et calculent". En 1842, une nouvelle école ouvre ses portes : seulement 70 % des garçons en âge de scolarisation la fréquente. La rémunération municipale reste toujours de 200 francs ; l'indemnité de 600 francs est obtenue grâce à l'écolage. En 1864, le préfet met en demeure la commune de construire une nouvelle école conforme aux normes en cours, "la situation actuelle ne pouvant plus être acceptée". Après de multiples péripéties, il est décidé que l'école ouvrira ses portes à la rentrée 1871, le 1er novembre.

Ce problème réglé, le maire va devoir répondre aux demandes de certains parents qui souhaitent mettre leur fille dans une école publique. Pour des questions financières et du fait de l'excellent travail des religieuses depuis des décennies, un accord est conclu entre la mairie et la congrégation. Les religieuses ouvrent un pensionnat primaire, avec externat, au sein du village. L'école congréganiste devient école communale en 1882, conforme aux lois de Jules Ferry. Dans le même temps, une école est ouverte dans le hameau de Salcigneux. Le projet est soutenu "moralement" par la mairie. Sur le plan financier, une souscription permet l'ouverture de cette école primaire, mixte, dirigée par une institutrice.

 

A Rive-de-Gier

Nous espérons que les ripagériens ne nous en voudront pas : nous n'avons que très peu d'informations sur ce sujet pour cette ville. Le livre de Claudius Chomienne, pourtant très riche, paru en 1912, évoque par trois fois cette question dans une chronique, en se limitant aux écoles maternelles et primaires. Y-avait-il un enseignement secondaire ? Il nous faudra faire d'autres recherches, à moins que nous n'ayons un mail "bienvenu".

- 15 mars 1878 – La maison Ollagnier, 15 rue Palluy, est louée pour l'installation d'une école laïque de filles, suivant bail en date du 16 février approuvé par le Préfet.

- 19 septembre 1879 – Création d'un groupe scolaire au quartier de la Pomme, pour filles et garçons et vote d'un crédit de 82 000 francs.

- 23 août 1888 – Le Conseil vote la laïcisation des trois écoles communales de garçons dirigées par les Frères.

Cela permet juste de voir que les religieux, femmes ou hommes, étaient impliqués dans l'enseignement, que la laïcisation suit les lois de Jules Ferry, de même que la mixité.

Par contre, cet ouvrage nous donne une idée assez précise de l'importance de l'enseignement primaire dans les 17 communes du canton, en 1910 :

- écoles publiques primaires : 17 écoles de garçons, 16 écoles de filles ; 3 mixtes dirigées par un instituteur, 3 mixtes dirigées par une institutrice, pour un total de 3516 élèves.

- écoles maternelles publiques : 24 écoles mixtes dans 3 communes, pour un total de993 élèves.

- écoles privées primaires : 8 écoles de garçons, 12 écoles de filles, pour un total de 1766 élèves.

- écoles privées maternelles : 3 écoles pour 156 élèves.

Bien que créée au tout début du XXe siècle, il faut, enfin, évoquer brièvement l'Ecole pratique d'industrie de Rive-de-Gier qui a fait suite au cours complémentaire annexé à une école primaire de la ville. Après une année préparatoire, l'enseignement comporte trois années normales et une dernière année préparatoire soit aux écoles des arts et métiers, soit aux écoles concernant l'électricité. A côté de l'enseignement général, les élèves suivent des cours de dessin, de géométrie, de mécanique et d'économie industrielle. Des cours pratiques sont donnés dans des ateliers : forge, tour, ajustage. On retrouve là l'évolution de l'enseignement pratique nécessaire à la nouvelle donne industrielle.

 

 

Ainsi s'achève ce sixième chapitre de l'enseignement. Il n'est pas possible d'aborder un tel sujet en détails et pourtant, il y aurait tant eu à dire sur ce XIXe siècle qui n'a pas été seulement celui de la Révolution industrielle, mais aussi celui d'une prise de conscience de l'importance du savoir, d'une évolution sociétale considérable par rapport aux siècles précédents, avec ses hauts et ses bas…

 

Nous terminerons beaucoup plus simplement cette série d'articles en évoquant très brièvement l'enseignement au XXe siècle. D'abord, parce que nous avons pris l'habitude de ne pas aborder ce siècle, sauf cas particulier, qui nous semble trop récent, même si désormais il fait aussi partie de notre mémoire. Ensuite, parce que cela nous entrainerait trop loin, serait trop compliqué (tant de réformes qui réforment les précédentes !) et donc fastidieux.

 

 

FIN

 

 

 

 

 

 

ANNEXE

 

"La Dépêche" du dimanche 15 janvier 1888

Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie. Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire et à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes, et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de toutes nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fierté unie à la tendresse. Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct, et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort.

Eh quoi ! Tout cela à des enfants ! — Oui, tout cela, si vous ne voulez pas fabriquer simplement des machines à épeler. Je sais quelles sont les difficultés de la tâche. Vous gardez vos écoliers peu d’années et ils ne sont point toujours assidus, surtout à la campagne. Ils oublient l’été le peu qu’ils ont appris l’hiver. Ils font souvent, au sortir de l’école, des rechutes profondes d’ignorance et de paresse d’esprit, et je plaindrais ceux d’entre vous qui ont pour l’éducation des enfants du peuple une grande ambition, si cette grande ambition ne supposait un grand courage.

J’entends dire, il est vrai : « À quoi bon exiger tant de l’école ? Est-ce que la vie elle-même n’est pas une grande institutrice ? Est-ce que, par exemple, au contact d’une démocratie ardente, l’enfant devenu adulte ne comprendra point de lui-même les idées de travail, d’égalité, de justice, de dignité humaine qui sont la démocratie elle-même ? » — Je le veux bien, quoiqu’il y ait encore dans notre société, qu’on dit agitée, bien des épaisseurs dormantes où croupissent les esprits. Mais autre chose est de faire, tout d’abord, amitié avec la démocratie par l’intelligence ou par la passion. La vie peut mêler, dans l’âme de l’homme, à l’idée de justice tardivement éveillée, une saveur amère d’orgueil blessé ou de misère subie, un ressentiment et une souffrance. Pourquoi ne pas offrir la justice à des cœurs tout neufs ? Il faut que toutes nos idées soient comme imprégnées d’enfance, c’est-à-dire de générosité pure et de sérénité.

Comment donnerez-vous à l’école primaire l’éducation si haute que j’ai indiquée ? Il y a deux moyens. Il faut d’abord que vous appreniez aux enfants à lire avec une facilité absolue, de telle sorte qu’ils ne puissent plus l’oublier de la vie et que, dans n’importe quel livre, leur œil ne s’arrête à aucun obstacle. Savoir lire vraiment sans hésitation, comme nous lisons vous et moi, c’est la clef de tout. Est-ce savoir lire que de déchiffrer péniblement un article de journal, comme les érudits déchiffrent un grimoire ? J’ai vu, l’autre jour, un directeur très intelligent d’une école de Belleville, qui me disait : « Ce n’est pas seulement à la campagne qu’on ne sait lire qu’à peu près, c’est-à-dire point du tout ; à Paris même, j’en ai qui quittent l’école sans que je puisse affirmer qu’ils savent lire. » Vous ne devez pas lâcher vos écoliers, vous ne devez pas, si je puis dire, les appliquer à autre chose tant qu’ils ne seront point par la lecture aisée en relation familière avec la pensée humaine. Qu’importent vraiment à côté de cela quelques fautes d’orthographe de plus ou de moins, ou quelques erreurs de système métrique ? Ce sont des vétilles dont vos programmes, qui manquent absolument de proportion, font l’essentiel.

J’en veux mortellement à ce certificat d’études primaires qui exagère encore ce vice secret des programmes. Quel système déplorable nous avons en France avec ces examens à tous les degrés qui suppriment l’initiative du maître et aussi la bonne foi de l’enseignement, en sacrifiant la réalité à l’apparence ! Mon inspection serait bientôt faite dans une école. Je ferais lire les écoliers, et c’est là-dessus seulement que je jugerais le maître.

Sachant bien lire, l’écolier, qui est très curieux, aurait bien vite, avec sept ou huit livres choisis, une idée, très générale, il est vrai, mais très haute de l’histoire de l’espèce humaine, de la structure du monde, de l’histoire propre de la terre dans le monde, du rôle propre de la France dans l’humanité. Le maître doit intervenir pour aider ce premier travail de l’esprit ; il n’est pas nécessaire qu’il dise beaucoup, qu’il fasse de longues leçons ; il suffit que tous les détails qu’il leur donnera concourent nettement à un tableau d’ensemble. De ce que l’on sait de l’homme primitif à l’homme d’aujourd’hui, quelle prodigieuse transformation ! et comme il est aisé à l’instituteur, en quelques traits, de faire sentir à l’enfant l’effort inouï de la pensée humaine !

Seulement, pour cela, il faut que le maître lui-même soit tout pénétré de ce qu’il enseigne. Il ne faut pas qu’il récite le soir ce qu’il a appris le matin ; il faut, par exemple, qu’il se soit fait en silence une idée claire du ciel, du mouvement des astres ; il faut qu’il se soit émerveillé tout bas de l’esprit humain, qui, trompé par les yeux, a pris tout d’abord le ciel pour une voûte solide et basse, puis a deviné l’infini de l’espace et a suivi dans cet infini la route précise des planètes et des soleils ; alors, et alors seulement, lorsque, par la lecture solitaire et la méditation, il sera tout plein d’une grande idée et tout éclairé intérieurement, il communiquera sans peine aux enfants, à la première occasion, la lumière et l’émotion de son esprit. Ah ! sans doute, avec la fatigue écrasante de l’école, il vous est malaisé de vous ressaisir ; mais il suffit d’une demi-heure par jour pour maintenir la pensée à sa hauteur et pour ne pas verser dans l’ornière du métier. Vous serez plus que payés de votre peine, car vous sentirez la vie de l’intelligence s’éveiller autour de vous.

Il ne faut pas croire que ce soit proportionner l’enseignement aux enfants que de le rapetisser. Les enfants ont une curiosité illimitée, et vous pouvez tout doucement les mener au bout du monde. Il y a un fait que les philosophes expliquent différemment suivant les systèmes, mais qui est indéniable : « Les enfants ont en eux des germes, des commencements d’idées. » Voyez avec quelle facilité ils distinguent le bien du mal, touchant ainsi aux deux pôles du monde ; leur âme recèle des trésors à fleur de terre : il suffit de gratter un peu pour les mettre à jour. Il ne faut donc pas craindre de leur parler avec sérieux, simplicité et grandeur.

Je dis donc aux maîtres, pour me résumer : lorsque d’une part vous aurez appris aux enfants à lire à fond, et lorsque d’autre part, en quelques causeries familières et graves, vous leur aurez parlé des grandes choses qui intéressent la pensée et la conscience humaine, vous aurez fait sans peine en quelques années œuvre complète d’éducateurs. Dans chaque intelligence il y aura un sommet, et, ce jour-là, bien des choses changeront.

 

 

                                                                                                                                                              Jean Jaurès

 

 

                                                                                                                         

 

Bibliographie

A. Léon, Histoire de l'Enseignement en France, Collection  Que sais-je ? P.U.F., 1967

S.Bossakiewicz, Histoire générale de Saint-Etienne, imprimerie La Féroise, 1905 Réédition par les Editions de la Tour Gile 1992

F.Reboul-Scherrer, La vie quotidienne des premiers instituteurs 1833-1882, France-Loisirs, 1989

I.Bricard, Saintes ou Pouliches, L'éducation des jeunes filles au XIXe siècle, France Loisirs,1985

J.Condamin, Histoire de Saint-Chamond, A.Picard 1890 réédition Reboul Imprimerie 1996

G.Chaperon, Saint Chamond Au fil du temps, Actes graphiques, Saint Etienne, 2010

J.Lapourré, Histoire de la ville d'Izieux, Imp. De la Loire Républicaine 1921, Réédition 1990 par les Amis du Vieux Saint Chamond Reboul Imprimerie St Etienne

G.Clerjon, La Valla-en-Gier, histoire d'un village, autoédition, décembre 2012

G.Chaperon, Cellieu, Actes graphiques, Saint Etienne, 1999

C.Chomienne, Histoire de la ville de Rive-de-Gier, Le Livre d'histoire-Lorisse Paris 2003 – Réédition du livre paru en 1912

 

 

 

 

 

 

 

HISTOIRE DE L'ENSEIGNEMENT

 

VII

 

XXe siècle...

 

Seul un esprit éduqué peut comprendre une pensée différente de la sienne, sans la cautionner pour autant.

                                                                                                                                           Aristote

Il est plus facile d'enseigner que d'éduquer, parce que pour enseigner, il suffit de savoir, alors que pour éduquer, vous devez l'être.

                                                                                                                                           Albert Hurtado  SJ

 

Ce dernier chapitre sur l'enseignement ne sera pas comme les autres. D'abord, parce que nous avons l'habitude de ne pas dépasser le XIXe siècle, ensuite, et surtout, parce que l'enseignement devient un domaine beaucoup trop compliqué, avec des résultats on ne peut plus décevants.

Chaque ministre, croyant détenir la vérité, modifie ce qu'a organisé son prédécesseur ; les syndicats, pas toujours réalistes (y'a qu'à) font de même ; les enseignants ne savent plus comment enseigner, peut-être par manque de formation et/ou de stage ; la société a énormément changé et confond allègrement (en souvenir d'un de nos célèbres ministres, M. Allègre, qui, avec son franc-parler,  s'est prononcé sur le mammouth !) éducation et enseignement : la famille ne joue pas toujours son rôle.

Tout cela fait qu'en ce début 2021, les grands problèmes ne sont toujours pas réglés et les résultats escomptés ne sont pas au rendez-vous.

Nous retiendrons deux dates :

- 9 décembre1905, avec la séparation de l'Eglise et de l'Etat, ou, plutôt, des églises et de l'Etat, qui a pour but de séculariser ce dernier. A l'origine, le député socialiste Aristide Briand.

- 24 juin 1984 : une manifestation jamais vue par son ampleur et sans doute jamais égalée pour repousser la loi Savary dont le but était d'intégrer l'enseignement privé au service public.

Nous avons largement évoqué la vie des instituteurs au XIXe siècle. Les institutrices ont eu beaucoup plus de difficultés que leurs homologues masculins. Au XXe siècle, on est plus qu'étonné de voir la lenteur de l'évolution de leur statut. Pour preuve ce contrat de 1923 :

 

     

 

 

Nous terminerons par deux documents où se mêlent humour, ironie, réalité (?).

Le premier nous vient d'un groupe de normaliens de Grenoble :

 

Le titre : "Dans tout ceci l'important pour l'élève est que son concept onirique à tendance kafkaïenne puisse coexister avec la vision sublogique qu'il se fait de l'existence intrinsèque".

"Un groupe de normaliens de Grenoble a fait parvenir au Figaro-Magazine une étude… humoristique sur l'évolution d'un problème mathématique au sein des écoles primaires françaises au cours des 25 dernières années. Ce texte est paru dans le courrier des lecteurs du journal, il nous a paru intéressant de le porter à votre connaissance.

Enseignement 1960 : Un paysan vend un sac de pommes de terre pour 100 F. Ses frais de production s'élèvent au 4/5 du prix de vente. Quel est son bénéfice ?

Enseignement traditionnel 1970 : Un paysan vend un sac de pommes de terre pour 100 F. Ses frais de production s'élèvent aux 4/5 du prix de vente, c'est-à-dire 80 F. Quel est son bénéfice ?

Enseignement moderne 1970 : Un paysan échange un ensemble P de pommes de terre contre un ensemble M de pièces de monnaie. Le cardinal de l'ensemble M est égal à 100 et chaque élément p E M vaut 1 F. Dessine 100 gros points représentant les éléments de l'ensemble M.

L'ensemble F des frais de production comprend 20 gros points de moins que l'ensemble M. Représente F comme un sous-ensemble de l'ensemble M et donne la réponse à la question suivante : Quel est le cardinal de l'ensemble B des bénéfices ? (à dessiner en rouge).

Enseignement rénové 1980 : Un agriculteur vend un sac de pommes de terre pour 100 F. Les frais de production s'élèvent à 80 F et le bénéfice est de 20 F. Devoir : souligne les mots "pommes de terre" et discutes-en avec ton voisin.

Enseignement réformé 1990 : Un peizan kapitalist privilégié sanrichi injustement de 20 F sur un sac de patat, analiz le teskt et recherche les fote de contenu de gramère, d'ortographe, de ponctuassion et ensuite di ce que tu pense de set maniaire de s'enrichir.

 

Le deuxième est plus récent : parodie ou réalité ? Ce texte est inspiré d'un article de Paul Renard, publié en août 2016, dans "Humeurs du moment".

Le titre : Qu'est-ce un bloc mucilagineux à effet soustractif ?

A l'éducation Nationale, on est envahi par des '' personnes en cessation d’intelligence''.

Qu'est-ce qu'un Bloc mucilagineux à effet soustractif ?

L’éducation  nationale [mais pas seulement] fait des progrès dans la transmission de la langue française !

Il est vrai que les femmes de ménage étaient devenues des "techniciennes de surface" et les aveugles des "non-voyants ", et les sourds, depuis longtemps, des "malentendants".

Poursuivre à la lettre nos nouveaux enseignements...Voilà qui devrait ravir les amoureux de la langue française... Et contrairement à ce que l'on pourrait penser, il ne s'agit pas d'une " évolution de la langue ", mais de "prospective positive modernisée d'un mode de communication orale".

Déjà cet été, j’ai adoré les campings qui ne veulent plus qu’on les appelle campings, parce que ça suscite instantanément, dans l’esprit des gens, l’image de Franck Dubosc en moule-boules ou de Roger et Ginette, à l’apéro, avec casquette Ricard et claquettes Adidas. Donc les professionnels de la branche demandent que l’on dise désormais :"hôtellerie en plein air"… Ha ha, ça change tout !

J’ai aussi appris que je n’étais pas petit mais "de taille modeste"   et qu’un  nain était une " personne à verticalité contrariée". Si, si !

Mais rendons à César ce qui lui appartient,   l’empereur du genre reste le milieu scolaire et ses pédagos à gogo. J’étais déjà tombé de ma chaise, pendant une soirée de parents lorsque la maîtresse a écrit, sur le tableau, que nos enfants allaient apprendre à manier " l’outil scripteur" au lieu de tenir un crayon. Je me suis habitué au fait que les rédactions sont des "productions écrites",   les sorties en groupe, des "sorties de cohésion" et les élèves en difficulté ou handicapés,  des "élèves à besoins éducatifs spécifiques". Mais cette année, sans discussion aucune, la palme est attribuée au Conseil supérieur des programmes en France et à sa réforme du collège.

Z’êtes prêts ?...

Allons-y.
Donc, demain, l’élève n’apprendra plus à écrire, mais à "maîtriser le geste graphomoteur et automatiser progressivement le tracé normé des lettres". Il n’y aura plus de dictée, mais une "vigilance orthographique". Quand un élève aura un problème, on tentera une "remédiation". Mais curieusement le meilleur est pour la gym…Oups pardon !!! pour l’ EPS (Éducation physique et sportive) . Attention, on s’accroche : courir, c’est "créer de la vitesse", nager en piscine, c’est "se déplacer dans un milieu aquatique profond standardisé et traverser l’eau en équilibre horizontal par immersion prolongée de la tête", et le badminton est une "activité duelle médiée par un volant". Ah ! C’est du sportif, j’avais prévenu !... Les précieuses ridicules de Molière, à côté, c’est de l’urine de jeune félidé (je n’ose pas dire du pipi de chat).
Alors, les amis, ne perdons pas ce merveilleux sens du burlesque et inventons une nouvelle catégorie : la "personne en cessation d’intelligence", autrement dit, le con. Signé Martine Meunier, mère d’une élève. Ah ! non, re-pardon, Martine Meunier "génitrice d’une apprenante".

Ben oui, un " outil scriptutaire ", c'est un  stylo,  un " référentiel bondissant ", c'est un ballon, et, pour finir et revenir à l’objet de ce courriel, un " bloc mucilagineux à effet soustractif ", c'est… une gomme !

Je pense que les "zzzélites"  qui ont inventé de telles conneries, n’en resteront pas là, avant d’être tous en hôpital psychiatrique pour, voyons, voyons… ah ! oui j’y suis : "remédiation de cessation d’intelligence".

 

Difficile à croire pour un esprit cartésien. Etonnant, affligeant, consternant, désarmant ou… simplement comique : les qualificatifs ne manquent pas. On doit juste se demander s'il s'agit là de la réalité ou, simplement, d'un descriptif humoristique de la transformation intellectuelle de notre société. Donc, à vérifier !

 

Nous terminons là cette série d'articles sur l'évolution de l'enseignement, d'abord au niveau mondial, puis rapidement dans notre pays, la Gaule et la France. Nous sommes conscients qu'il ne s'agit là que d'une approche très simple de ce sujet qui, comme nous l'avons déjà écrit, mériterait des dizaines de volume pour être correctement traité.

Espérons qu'un jour, politiques, syndicats, enseignants et parents d'élèves se rejoindront sur un projet commun qui permettra à notre pays, la France, de retrouver une place digne de son histoire. "J'ai fait un rêve…".

 

 

 

FIN

 

 

Bibliographie

L'Echo d'AMPUS