LES MÉTIERS DE L'IMPRESSION

 

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HISTOIRE  DE  LA DACTYLOGRAPHIE

 

 

 

La définition de "dactylographie" est très précise : "technique d'écriture à la machine à écrire". Pour l'utilisation de cette machine par un professionnel, il faut utiliser ses dix doigts, sans regarder le clavier, en se concentrant sur le texte à copier ou à rédiger. Comparable donc à la gestuelle d'un pianiste, ce qui poussa, en 1950, le compositeur Leroy-Anderson à écrire le concerto intitulé "The Typewriter", la machine à écrire…

Ce procédé d'impression prend son essor dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Mais les premiers essais, non concluant, sont beaucoup plus anciens : ainsi, le cliché pour aveugles de l'italien Rampazetto, en 1575 ou la machine à écrire de l'horloger Le Roy, au XVIIe siècle. Le premier brevet date du 7 juin 1714, déposé par un anglais, Henry Mill, pour "une machine destinée à imprimer les lettres séparément, l'une après l'autre, comme dans l'écriture, et au moyen de laquelle tous les écrits, quels qu'ils soient, peuvent être copiés sur du papier ou du parchemin avec une netteté et une perfection telles qu'on ne peut les distinguer d'un imprimé". D'autres inventions, françaises, n'ont pas plus de succès en 1721 et 1784. Au début du XIXe siècle, il semble qu'un mécanicien italien ait inventé une machine à écrire pour une amie devenue aveugle : il n'en reste que quelques lettres datant de 1801 à 1810 et conservées au musée de Reggio d'Emilia. L'américain William Bart en 1829, le français Xavier Projean en 1833 échouent également. La même année, le français Xavier Progrin dépose un brevet d'invention de cinq ans, pour un appareil qu'il nomme "machine ou plume ktypographique, propre à écrire comme on imprime et à servir à la formation de planches semblables aux planches stéréotypées ainsi qu'à des planches de musique". La machine à écrire de l'américain Charles Thurber, brevetée en 1843, présente toutes les caractéristiques des machines modernes, mais trop lente et sommaire, elle n'obtient pas plus de succès : elle n'est fabriquée qu'en un seul exemplaire.

 

   
                                                           Machine à écrire de Thurber  1843  

 

D'autres américains font breveter leurs machines : Eddy et Hugues en 1850, Jones en 1852, Thomas en 1854, Beach et Cooper en 1856. La première machine à présenter un clavier, la Francis printing machine, date de 1857 ; la première à être munie d'un rouleau mobile, la House Typewriter, est de 1865. On peut encore citer Samuel W. Francis, Thomas Hall, le danois Malling Hansen en 1867, avec sa boule écrivante … et, enfin et surtout, C. Latham Sholes en 1868, qui fait la synthèse de toutes les découvertes antérieures. Avec ses associés, Samuel Soule et Carlos Glidden, en 1873, il confie la fabrication de sa machine à l'armurier E. Remington pour une exploitation industrielle de ses brevets. Le journal français "L'EXCELSIOR" du 29 octobre 1923 considère que "l'importance de l'invention de la machine à écrire peut être comparée, au point de vue économique, sinon au point de vue intellectuel, à celle de l'imprimerie". Il est certain que, sur le plan économique, la découverte vaut son pesant d'or : des centaines de milliers d'emplois, dans l'ancien et le nouveau continent, plus de 300 marques, plus de 3000 modèles et 100 millions de machines en marche en cette année 1923. On peut difficilement imaginer le nombre de ces machines au début des années 1970, avant l'arrivée de l'informatique.

Ce modèle Remington de 1873 comporte 40 touches en porcelaine et un rouleau en bois. Immédiatement fabriqué et commercialisé en 1874, il est immédiatement copié, à l'identique ou avec des variantes : clavier en arc de cercle, une touche par lettre majuscule et minuscule (72 !)… Ces premières machines présentent toutefois un inconvénient majeur : le texte ne peut pas être lu au fur et à mesure car le chariot est placé devant la feuille. En 1900, Underwood apporte enfin la solution. Ces premières machines sont imposantes par leur taille : la réduction de leurs dimensions permet d'abaisser leur prix. Après un modèle de poche (5 x 10 x 7), arrivent les premières machines portatives en 1920. En France, la Manufacture d'Armes et Cycles de Saint-Etienne produit la "TYPO" dès le début du siècle, puis viennent les Japy, les Rochefort…

Si l'on peut considérer que la conception mécanique est réglée dès la fin du XIXe siècle, le positionnement et le nombre des touches n'est pas tranché. Le clavier QWERTY nous vient des Etats-Unis, transformé pour la langue française en AZERTY. Albert Navarre préconise dans les années 1910 le clavier ZHJAY qui regroupe les voyelles au centre : c'est le cas de la TYPO, qui peut être aussi livrée avec le clavier universel "sur demande spéciale et sans augmentation de prix". L'habitude des premiers utilisateurs faisant loi, c'est finalement le clavier AZERTY qui est définitivement adopté et trône encore aujourd'hui sur nos claviers d'ordinateurs, avec, toutefois, de nombreuses innovations. A noter que cette disposition, bien que correspondant à la langue d'origine latine, est très minoritaire en Europe.

A l'origine, l'un des objectifs de cette invention est de permettre aux mal-voyants d'écrire : en 1849, le français Pierre Foucault invente ainsi une machine à gaufrer rendant les caractères lisibles. Cette vocation première va évoluer rapidement dans les secteurs administratif, journalistique, politique, économique et industriel dès la fin du XIXe siècle. La machine à écrire permet de transcrire des textes manuscrits, sténographiés ou enregistrés sur dictaphone. Pour les professionnels, la rapidité de frappe est primordiale : de nombreuses écoles proposent une formation spécifique ; des méthodes imprimées, moins couteuses, sont publiées. Elles comprennent aussi les normes à adopter en matière de présentation générale du document, de ponctuation, de mise en page… Deux éléments, inconnus dans les premières machines, facilitent ce travail : le ruban bicolore et le ruban ou la bande de correction.

Le dactylographe est au début un métier d'homme, les femmes n'ayant pas accès au monde du travail, notamment administratif. Le début du XXe siècle fait évoluer les esprits et ce métier devient essentiellement féminin. Notre Manufacture de Saint-Etienne, spécialisée dans la vente par correspondance, se vante dans son catalogue de 1910, d'employer 150 dactylographes dans un local dédié : on imagine le bruit et les conditions de travail, à peine améliorées par des meubles adaptés : table, siège, éclairage... En fait, l'amélioration cherche davantage à augmenter la productivité que le confort. Quant au salaire, d'abord horaire ou mensuel, il est proportionnel à la tâche effectuée et à sa qualité : à la ligne, à la page, avec prime ou amende suivant la présentation, les erreurs…

L'imagination de l'homme est sans bornes. Dès 1889, le métier est à l'origine de concours exigeant rapidité et adresse. L'arrivée de l'ordinateur et d'internet a favorisé ces manifestations, avec des records approchant les 1000 caractères par minute, et un pourcentage d'erreurs entre 0 et 0,06 %.

D'autres machines viendront compléter la panoplie de la parfaite secrétaire : machine à calculer, duplicateur, linotype…fax, ordinateur, broyeur de documents…

Pour terminer cet article, nous évoquons deux marques françaises dont il a déjà été question. Les premiers modèles sont fabriqués à partir de 1908 - 1910 et viennent concurrencer les machines importées en France depuis 1885.

La première est la "TYPO",  fabriquée (assemblée ?) à Saint-Etienne, par la Manufacture d'Armes et Cycles.

Le premier modèle est à écriture visible, avec ruban à deux couleurs (violet et rouge), sonnerie de fin de ligne. Le rouleau est en caoutchouc durci. Le clavier est "français" (ZHJAY), mais livrable avec le clavier AZERTY ; il comprend 30 touches sur 3 rangées pour 90 caractères en acier trempé, deux margeurs réglables, une touche à majuscules et une touche à chiffres et à signes. Elle permet d'imprimer 70 mots à la minute et 5 copies en même temps. Elle est portative, dans son coffret en bois. Elle peut être envoyée "à l'essai à toute personne solvable qui en fera la demande". Dès ce premier modèle, on retrouve donc la plupart des caractéristiques des machines à écrire fabriquées encore 50 ans plus tard

             

   

 

     
 

TYPO n° 1 (?), vers 1908 - 1910  6,6 kg

 

 

20 ans plus tard, plusieurs modèles sont proposés : portatives ou emplois professionnels. Le clavier est définitivement AZERTY. Les 93 caractères sont, au choix, PICA ou LARGE ROMAIN. Parmi les rares modifications, on note un rouleau de 23 cm de large pour 80 caractères à la ligne, un guide papier pour un bon enroulement, le rappel de chariot, une touche de dégagement du chariot pour écrire dans la marge, une échelle graduée pour faciliter le repérage, un encrage à ruban à mouvement automatique, un dispositif immobilisant le ruban pour la préparation des clichés sur stencil. La corbeille est facilement démontable (n° 3).

 

   
  TYPO n° 3, portative vers 1930     5,2 kg  

 

 

   
                                                         TYPO n° 5, modèle commercial vers 1930, 8 kg  

 

Le rouleau fait 28 cm  pour 100 caractères ; les touches à majuscules et à chiffres sont doublées, à droite et à gauche ; présence d'un tabulateur (n° 5).

 

  

   
                                                                    TYPO n° 8 Modèle à très grand chariot
                                                   pour services administratifs et comptables, vers 1930  9 kg
 

 

Le rouleau mesure 37 cm pour 135 caractères. Le clavier comporte 96 caractères (n° 8).

 

  

   
                                                                     TYPO n° 10, à 4 rangées de touches, 15 kg  

 

Et encore 20 ans plus tard, le catalogue ne présente plus qu'un seule machine portative. Le clavier universel comporte 88 caractères uniquement PICA à 4 rangées de touches concaves en matière plastique. Le rouleau mesure 23,5 cm. Des leviers permettent le débrayage du chariot. Un verrou bloque le chariot. Plusieurs rubans sont disponibles : teinte violette ou noire ou noire et rouge, ou bleue et rouge. Un ruban hectographique violet permet d'obtenir les originaux se décalquant sur gélatine ou pâte : un moyen de reproduction rapide, économique.

 

   
                                                                         TYPO portative n° 53, vers 1950  7 kg  

 

Entre 1910 et 1950, il y aura donc eu 53 modèles de machines à écrire TYPO !

 

L'entreprise JAPY débute une activité artisanale au XVIIIe siècle à Beaucourt, situé dans ce qui est aujourd'hui le Territoire de Belfort. A partir de l'horlogerie, l'entreprise diversifie ses productions pendant un siècle : outillage, pièces de bicyclettes, moteurs, meubles de jardin, moulins à café…, et, enfin, machines à écrire. On retrouve dans cette énumération quelques équivalences avec la marque Peugeot, située à quelques kilomètres !

Parmi les caractéristiques des machines à écrire de bureau, un clavier AZERTY, bien sûr, mais surtout 5 rangées de touches. Le poids suit : 17 kg pour certains modèles. Nous retrouverons quelques modèles relativement récents dans la rubrique "Outils d'Antan".

 

 

   
  JAPY de bureau, vers 1950  

 

 

FIN

 

Bibliographie

Grand dictionnaire encyclopédique Larousse, imprimerie Jean Didier, mars 1985

Nouveau dictionnaire de la vie pratique, Librairie Hachette, 1923

Catalogues de la Manufacture d'Armes & Cycles 1910, 1928, 1930, 1951

Sites internet : ils sont très nombreux sur ce sujet. Nous donnons quelques références, utilisées ou non.

- Histoire de la machine à écrire, Le blog Gallica

- Dactylographie, Wikipedia

- TODAYINSCI : Charles Thurber

- Le Blog Antiquités

- Hectographie, Wikipedia

- AZERTY, Wikipedia

 

 

 

A.R.C.O.M.A. L'HISTOIRE DE LA DACTYLOGRAPHIE