HISTOIRE    DU    TEXTILE

 

Du Pays du Gier et au-delà

 

I

 

LEXIQUES

 

Résumer l'histoire du textile est une gageure. Ce n'est pas la première fois que nous nous lançons dans une telle aventure, avec plus ou moins de réussite et donc de succès auprès des internautes (Dossiers : Les arts de la table ; Santé et hygiène ; Éducation…). Ce sont des dossiers pour lesquels on a l'impression de ne jamais avoir fini, et ce n'est pas qu'une impression. Cela nous laisse la possibilité de les compléter … un jour !

Avant de rentrer dans le vif du sujet, nous vous proposons quatre lexiques qui vous serviront peut-être, qui nous serviront sûrement, pour aborder cette histoire plurimillénaire. Une fois de plus, nous ne sommes pas des spécialistes, nos connaissances sont essentiellement livresques. Nous nous efforçons de réunir un maximum de données générales. A chaque internaute d'approfondir s'il le souhaite. A la fin du dernier chapitre, nous vous indiquons les livres et les sites qui nous ont paru les plus documentés.

Ces lexiques ne sont en aucun cas exhaustifs. Vraisemblablement, ils seront complétés au fil de nos lectures. Le premier concerne les métiers : nous en avons dénombrés une centaine. Un grand nombre d'entre eux ne semblent pas être connus de nos historiens locaux qui, à l'inverse, en citent d'autres. Un choix s'est donc imposé. Nous voyons dans un deuxième tableau quelques techniques indispensables pour aller de la fibre au tissu ; le troisième nous permet d'aborder la question du matériel à utiliser, tant pour la fabrication que pour l'entretien ; le quatrième et dernier présente une liste des fibres et des tissus.

 

 

MÉTIERS DU TEXTILE

 

 

 

 

Appareilleuse

s

Ouvrière qui installe les lisses (voir ci-dessous)

Bonnetier

 

Fabrique des étoffes formées d'un ou de plusieurs fils repliés en boucles qui s'entrelacent en formant des mailles

Brodeuse

 

Décore un tissu en réalisant un motif plat ou en relief fait de fils de soie, de coton, de laine, d'or ou d'argent

Canneteuse, canetière

s

Ouvrière qui remplit de fil de trame les canettes à partir de grosses bobines fournies par le fabricant

Cardeur

 

Démêle et aligne les fibres à tisser

Commis de balance

s

Employé du fabricant, chargé de peser les matières données au passementier et rendues par celui-ci.

Commis de barre

s

Intermédiaire entre le fabricant et le passementier, cherche les métiers disponibles

Commis de ronde

s

Surveille le travail effectué par le passementier

Condition des Soies

s

Établissement dépendant de la Chambre de commerce chargé de surveiller la qualité de la soie

Corsetier

 

Fabrique le corps à baleine, ancêtre du corset

Couturière

 

Coud, réalise, répare des vêtements

Dessinateur

s

Crée le dessin avec ses couleurs, sur papier avant le passage sur carton quadrillé

Dévideuse

s

Chargée de faire passer la soie des écheveaux sur des bobines appelées "roquets"

Doubletier

 

Confectionne uniquement le doublure des vêtements

Éventailliste

 

Fabrique et vend les éventails

Fabricant

s

"Maître faisant fabriquer" : il ne fabrique pas lui-même, mais est le responsable et l'ordonnateur de la production en fonction de la mode, de l'achat de la soie, à la conception du ruban, au prix de vente du produit fini…

Fabrique

s

Communauté des fabricants en soierie

Filassier

 

Broie les tiges de lin pour en séparer l'écorce et faire de la filasse

Foulon

 

Artisan qui apprête les draps ou les tissus de laine pour les dégraisser

Frangier

 

Fabrique des bandes de tissus d'où pendent des filets,  qui ornent robes, meubles, parements d'église…

Gantier-parfumeur

 

Fabricant de gant souvent parfumé (voir le métier de "Gantier" dans les "Métiers et outils du cuir")

Gareur

 

Règle, surveille, répare, entretien les métiers à tisser ; met en route les nouvelles fabrications en suivant les ordres du fabricant.

Guimpière (guimpage)

 

Enroule autour d'un fil de soie des fils d'or ou d'argent (XVIe – XVIIe siècles)

Laceteuse

 

Ouvrière actionnant un métier à tresses et lacets

Liseur (lisage)

s

Réalise les cartons à partir des dessins pour les métiers Jacquard. Ils définissent le jeu des fils de chaîne pendant le passage des navettes.

Lisse ou lice

 

Fil de coton qui permet de tirer vers le bas les fils de chaîne

Ou

Fil de métal portant un maillon ou une lamelle allongée percée d'un trou, dans lequel passe un fil de chaîne. (Les lisses peuvent être regroupées sur une même lame, ou commandées individuellement [tissage Jacquard].)

 

Marchand

s

Achète au producteur et stocke les fibres à tisser qui seront revendues au fabricant

Mercière, mercier

 

Personne qui vend en gros ou au détail des articles de mercerie utilisés pour la couture, la confection, les travaux d'aiguilles, la parure.

Modiste

 

Confectionne et/ou vend des chapeaux de femme

Moireur (moirage)

 

Modifie le grain d'un tissu pour obtenir une brillance ou une matité particulière

Moulinier

s

Donne une torsion plus ou moins forte, à droite ou à gauche, au fil pour le rendre plus solide, suivant les ordres du fabricant (voir ce mot). Livrée et rendue en écheveaux.

Ourdisseuse

 

Range les fils de la chaîne dans un certain ordre sur des billots, bobines allongées qui seront fixées à l'arrière du métier

Ovaliste

 

Moulinier travaillant sur un moulin à roue ovale

Passementier

s

Tisseur spécialisé dans la fabrication des rubans

Perruquier (Barbier-)

 

Barbier spécialisé dans la fabrication des perruques (voir ce métier dans la rubrique "Métiers de la santé et de l'hygiène"

Piquage d'once

 

Vol de petites quantités de soie rachetées par des receleurs (rien à voir avec le piqueur !)

Piqueur

 

Passe les fils de chaînes dans les peignes

Plieuse

s

Emballe le ruban fini pour le présenter à la vente

Remetteuse

 

Au début d'une nouvelle production, passe les fils de chaîne dans les mailles du remisse

Remisse

 

Fil transversal qui, dans une tapisserie, permet de distribuer les lices en fonction du dessin à réaliser

Ribandier

s

Ancien nom du fabricant de ruban

Rubanier

s

Fabricant de ruban

Séranceresse

 

Ouvrière peignant la filasse de lin avec un séran pour pouvoir la filer.

Sériciculteur

s

Eleveur de vers à soie

Tailleur d'habits

 

Coupe et confectionne des vêtements — essentiellement des complets — sur mesure pour homme.

Teinturier

 

Décreuse, teint les fibres avant ou après tissage

Tireur de lac

 

Lac = ensemble des cordes accrochées aux fils de chaîne

Tisserand

 

Fabrique du tissu avec un métier à tisser

Tissotier

 

Ancienne appellation du passementier

 

 

 

 

D'autres métiers apparaîtront dans les articles suivants, comme la blanchisseuse, la lavandière…

 

 

 

PHASES

D'ÉLABORATION DU TEXTILE

 

Apprêtage

 

Action chimique ou mécanique qui donne l'aspect définitif au tissu par modification des fibres

Armure

 

Séquence d'enchevêtrements des fils entre eux pour créer un motif technique ou décoratif. Il existe une grande quantité d'armures différentes classées par genre : Armures fondamentales : point de toile ou taffetas,  sergé ou diagonal, satin ou Atlas.

Cylindrage (calandrage)

s

Opération qui consiste à faire passer sous pression et à chaud une étoffe entre deux cylindres pour en modifier force, fermeté, moelleux ou souplesse.

Décreusage

s

Nettoyage du fil de soie brute

Échantillonnage

s

Conception de a à z du ruban par le fabricant aboutissant à la réalisation de collections

Écheveau

 

Assemblage de fils repliés et réunis par un fil de liage

Emouchetage

s

Consiste à enlever les bourres, les costes, tout ce qui constitue un relief non désirable, du tissu terminé

Encartage

s

Fabrication des cartons qui permettent le tissage automatique dans les métiers Jacquard

Finissage

s

Contrôle du tissu qui est aussi auné et pesé.

Lisage

s

Réalisation des cartons à partir des dessins pour les métiers Jacquard. Ils définissent le jeu des fils de chaîne pendant le passage des navettes.

Moirage

 

Modifie le grain d'un tissu pour obtenir une brillance ou une matité particulière

Ouvraison

s

Traitement des fils de soie pour qu'ils soient assez résistants en chaîne

Tirage

s

Action de faire passer le fil du cocon sur le dévidoir.

Titrage

s

Détermine la grosseur du fil de soie, dont dépendent la solidité, l'élasticité…

 

 

 

 

 

OUTILS UTILISÉS

 

DANS LES MÉTIERS DU TEXTILE (Fabrication et entretien)

 

Il ne s'agit là que des "outils" principaux. Nous essayerons d'être plus précis dans les chapitres qui suivront.

Banc à carder à balancier

 

Rend parallèles les fibres et enlève les derniers déchets

Boîte à laver

 

Petite caisse dans laquelle la lavandière s'agenouille pour laver le linge

Carreau de dentellière

 

Instrument pour réaliser la dentelle au fuseau

Chaudière à marmite fixe

 

Sert à faire chauffer de l'eau pour la cuve à lessive

Cuve à lessive

 

Grand récipient servant au lavage du linge par trempages répétés

Loupe de dentellière

 

Lampe de dentellière

Métier à broder

 

Cadre sur lequel est tendu le tissu que l'on brode, à poser ou sur pied

Métier à la zurichoise

s

Venant de Hollande, il est importé en France à partir de la Suisse vers le milieu du XVIIIe siècle. Permet de fabriquer plusieurs rubans unis simultanément     p 96

Métier de basse lisse

 

Métiers à tisser où les fils de chaîne sont pratiquement horizontaux. Le tissage est réalisé à l'envers

Métier de haute lisse

 

Métiers à tisser où les fils de chaîne sont verticaux

Métier Jacquard

 

Inventé en 1804. Le métier doit être surmonté d'une raquette placée sur le bâti, nécessitant une élévation de l'atelier et des fenêtres. Pour le tissage des rubans façonnés.

Métier pour tresses et lacets

 

Métier à tisser spécialisé dans la fabrication de tresses et lacets, via un entrelacement oblique.

Ourdissoir

 

Appareil servant à étaler en nappe et à tendre les fils de la chaîne

Peigne à chanvre ou lin

 

Rend parallèles les fibres végétales et en élimine les déchets après broyage (voir aussi "séran")

Peigne à dégrossir

 

Sert à dégrossir la laine

Planche à laver

 

Sert à frotter le linge au bord de l'eau

Porte-cuve à lessive

 

Tréteau en V, en T sur lequel est installée la cuve à lessive

Quart de pouce

 

 

Quenouille avec pied porte-quenouille

 

Bâton portant en son sommet la fibre pour la filer grâce au fuseau ou au rouet

Renvidoir

 

Met le fil en écheveau à partir du fuseau

Rouet

 

Instrument à roue servant à filer des fibres textiles et à embobiner le fil obtenu

Séran

 

Sorte de brosse métallique utilisée par le peigneur de chanvre pour démêler et diviser la filasse

Tabouret porte-bobines

 

Tabouret bas de dentellière avec bobines de fils supportées par des barreaux amovibles

Tourniquet à croisillons

 

Fait passer le fil de l'écheveau à la bobine, à la navette, à la canette

 

Certains objets, parfois cités dans le tableau précédent, seront évoqués plus précisément dans les articles suivants. C'est le cas de la cannette, de la navette, de la passette, du peigne, du roquet…

 

 

FIBRES  ET  TISSUS

 

Acrylique

 

Fibre synthétique obtenue à partir de polymères de synthèse dérivés des hydrocarbures (imitation de la laine)

Batiste

 

Toile très fine de lin ou de chanvre.

Blonde

 

Dentelle de soie

Brocart

 

Étoffe composée d'une chaîne et d'une trame en soie avec ajouts de fils d'or ou d'argent. Sorte de riche lampas

Brocatelle

 

Étoffe fabriquée à la manière du brocart, mais dont les fleurs ou figures, moins saillantes et de moindre valeur, sont dues à l'emploi d'une trame de fond en lin et résultant des tensions entre les matériaux employés.

Broché

 

Tissé de manière à faire apparaître des dessins en relief sur un fond uni. Satin broché, soie brochée.

Cadis

 

Tissu de laine cardée, d'apparence sergée et assez épaisse ou tissu de laine fine semblable à la flanelle.

Camelot

 

Étoffe de poil ou de laine, mêlée quelquefois de soie en chaîne

Cannetille

 

Fil d'or ou d'argent très fin tortillé, utilisé en broderie

Chanvre

 

Fibre végétale obtenue à partir des tiges de Cannabis sativa

Coton

 

Fibre d'origine végétale soyeuse qui entoure les graines du cotonnier, Gossypium hirsutum.

Crêpe de Chine

s

Tissu très fin, souple et fluide et délicatement granuleux en surface. Composé de soie naturelle ou de fibres chimiques de grande qualité

Cretonne

 

Toile de coton constituée d'une armure toile, le mode d'entrecroisement de fil le plus simple et le plus ancien

Damas

 

Étoffe de soie, de couleur monochrome, avec une armure satin, caractérisée par un contraste de brillance entre le fond et le dessin formé par le tissage.

Dentelle

 

Tissu fin à motifs ajourés et qui présente, en général, un bord dentelé

Droguet

 

Tissu orné d'un dessin produit par un fil de chaîne supplémentaire.

Élasthanne

 

Fibre synthétique obtenue à partir de polymères de synthèse dérivés des hydrocarbures

Étamine

 

Tissu lâche, fait de crin, de soie ou de fil, mince et souple.

Façonné

 

Tissu présentant un décor tissé soit par des effets de chaîne, soit par des effets de trame, soit par des armures différentes.

Fibroïne

s

Constituant pour 75 % du fil de soie brute

Filosselle

s

Bourre de soie mélangée à du coton, utilisée en bonneterie

Fleuret

s

Fil réalisé avec la matière la plus grossière de la soie

Galon

 

Bande tressée ou tissée utilisée comme ornement dans l'habillement ou l'ameublement

Ganse

 

Cordonnet rond ou ruban plat tressé employé soit pour attacher, soit pour orner ou border un vêtement, un tissu d'ameublement

Gaze

 

Tissu très fin et très léger, de coton, de soie ou de lin, à l'aspect presque transparent, Il se compose d'un tissage de fils écartés, croisés

Grès

s

Entoure la fibroïne, d'où la "soie grège"

Gros de tour, gros de Naples

s

Étoffe de soie, sorte de gros taffetas plus fort et plus épais

Guimpe

s

Fil d'or ou d'argent enroulé en spirale autour d'un fil de soie, utilisé par le passementier

Guipure

 

Dentelle très ajourée dont les motifs sont séparés par de grands vides

Imprimé

 

Tissu sur lequel sont appliquées des couleurs formant un dessin

Indienne

 

Étoffe de laine, de soie ou de coton à décor imprimé ou peint (et non obtenue par tissage de fils) originaire des Indes

Jute

 

Fibre d'origine végétale obtenue à partir des tiges de Corchorus capsularis

Laine

 

Fibre d'origine animale : mouton mérinos, lapin angora, chèvre cachemire ou angora, chameau ou  lama alpaga.

Lampas

s

Étoffe de soie à grand dessins d'une couleur différente de celle du fond. Il se distingue du damas par son fond satiné

Lin

 

Fibre d'origine végétale obtenue à partir de Linum usitatissimum

Linon

 

Toile fine et transparente, à chaîne et à trame peu serrées, en lin ou en coton, utilisée en lingerie fine.

Macramé

 

Tissu réalisé avec de la ficelle travaillée en nœuds plats ou en volume (bracelets, rideaux…)

Mohair

 

Poil de la chèvre angora

Organsin

s

Fil de soie composé de deux ou trois brins de soie grège qui ont été tordus individuellement de droite à gauche sur un moulin et que l'on remet une seconde fois ensemble au moulinage afin de leur faire subir une torsion de gauche à droite destinée à en faire un seul fil servant à former la chaîne des étoffes ordinaires.

Polyamide

 

Fibre synthétique obtenue à partir de polymères de synthèse dérivés des hydrocarbures

Polyester

 

Fibre synthétique obtenue à partir de polymères de synthèse dérivés des hydrocarbures

Popeline

 

Toile de coton ou laine et soie qui présente une côte fine et serrée

Roquetin

 

Gros fil pris dans la trame de tissage d'un galon qu'il orne sur le bord ou en surface

Ruban 

s

Tissu étroit, mince et plat, bordé d'une lisière apparente qui en assure la solidité et l'esthétisme.

Ruban gros-grain

 

Tissu de soie(ou de coton présentant des côtes transversales plus ou moins grosses

Satin

 

Étoffes lisses, unies, fines et brillantes sur l'endroit et mat à l'envers (voir armure).

Sayette

 

Étoffe de laine mêlée de soie que l'on fabriquait vers Amiens.

Schappe

s

Fil obtenu à partir de déchets de soie

Serge

 

Tissu le plus souvent en coton, à lignes en diagonale du fait de son mode de tissage (voir armure)

Siamoise

 

Toile de soie et de coton mêlés, peinte ou imprimée, imitée de celles qu'on fabriquait au Siam.

Soie

 

Fibre d'origine animale : cocon de la chenille du Bombyx du mûrier

Taffetas

s

Étoffe de soie serrée, sans envers, d'aspect sec et craquant quand on la froisse (voir armure)

Tiretaine

 

Étoffe grossière d'autrefois faite de laine mélangée de lin, de coton

Velours

 

Étoffe rase d'un côté et couverte de l'autre de poils dressés, très serrés, maintenus par les fils du tissu (mohair, soie, lin, coton, polyester).

Viscose

 

Fibre artificielle fabriquée à partir de cellulose de bois ou de plantes oléagineuses comme le maïs (imitation de la soie)

 

 

Cette dernière liste, loin d'être exhaustive, montre la diversité des tissus pour un nombre relative restreint de fibres végétales ou animales. Traditions locales, possibilités techniques d'un moment, nécessités dues au climat… sûrement inventivité et créativité de l'esprit humain.

 

Le chapitre suivant sera consacré à l'histoire des acteurs de l'artisanat et de l'industrie textiles. Qui étaient-ils (-elles) ? Comment les métiers ont-ils évolués ? Un sujet qui nous demandera plusieurs semaines (mois !)…

 

 

                                                                                                                         A suivre...

 

 

 

 A.R.C.O.M.A.  HISTOIRE DU TEXTILE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

HISTOIRE    DU    TEXTILE

 

Du Pays du Gier et au-delà

 

II

 

LES    FIBRES    TEXTILES

 

Les fibres textiles peuvent être classées en quatre catégories, suivant leur origine : les fibres végétales, les fibres animales, les fibres minérales et les fibres artificielles ou synthétiques.

 

I Les Fibres végétales

Le lin est vraisemblablement la fibre le plus anciennement utilisée par l'homme. Les archéologues en ont trouvées dans une grotte en Géorgie : elles datent de – 35000 av. J.C. Certaines sont torsadées, teintes. Quelle en est l'origine ? Sont-elles arrivées dans cette grotte transportées par le vent ? Les couleurs observées sont-elles le fruit de la volonté de l'homme ou un simple contact avec des plantes tinctoriales ou des minéraux ? L'étape suivante, vers 28000 av. J.-C., est l'observation des premières traces de tissu, des empreintes sur des poteries en argile, en Tchéquie.

      

   

 

A quoi peuvent servir ces tissus ? A cette époque de grands froids, l'homme s'habille surtout de peaux de bêtes. Nomade, il emporte avec lui l'indispensable : armes, outils, instruments divers. Pour en faciliter le transport, il les regroupe dans un sac sans doute en cuir, puis en tissu, plus léger, plus souple. La culture se développe tout particulièrement sur les bords du Nil, au temps de l'Égypte pharaonique, vers 3500 avant notre ère. Le lin est à la base de l'habillement des vivants et des morts (les bandelettes des momies). Les Phéniciens, les grands commerçants de la mer Méditerranée, importent cette plante en Europe, entre le XIIe et le VIIIe siècle av. J.C. : Grèce, Rome, Espagne, Bretagne, Angleterre… Au tout début de notre ère, le pays des Atrébates (Artois actuel) exporte des toiles de lin en Italie Beaucoup plus tard, Charlemagne incite les paysans à développer cette culture et exige que l'on file le lin à la cour : il n'aurait voulu porter que des tuniques de lin filé par sa femme (l'histoire ne dit pas laquelle !). Charles le Gros (881 – 888) ordonne que toutes les femmes sachent filer et tisser le lin. Malgré ces efforts, le lin reste un textile de luxe : la laine domine le marché de l'habillement. A partir du XIe siècle, des tissus grossiers en lin commencent à se répandre dans le petit peuple. La raison en est médicale : le lin guérirait des maladies de peau, en particulier la lèpre. Par contre, les toiles fines restent la propriété des classes les plus riches : à la fin du XVe siècle, chemises et draps de lin fin font partie des cadeaux royaux. Louis XIV en fait lui-même la promotion en portant des sous-vêtements en lin.

La France ne domine pas le marché dans la production de la toile de lin. Au XIVe siècle, de nombreuses fabriques de toile fonctionnent dans la partie germanique du Saint-Empire. Au début du XVIIe siècle, la suprématie se déplace vers l'Angleterre, la Flandre, la Hollande, soit par la fabrication soit par le commerce.

Le lin est remplacé au XIXe siècle par le coton. Loin d'être abandonnée, sa culture est relancée vers les années 1930 et est, encore aujourd'hui, particulièrement développée dans les régions du nord-ouest (Normandie) de la France.

                                   

                               

 

La plante atteint près de 1 m, avec une fleur éphémère bleue. Elle est formée d'un tube ligneux, la chènevotte, enveloppé par une écorce constituée par les fibres textiles. Le tout est réuni par un ciment : la pectose. Après avoir été arrachée "par des femmes", on la fait sécher en bottes : c'est la fenaison. Elle est déposée en rangées à même le sol : les andains. Retournée régulièrement pendant plusieurs semaines, elle subit le rouissage, une attaque bactérienne et mycologique, qui permet la séparation des fibres et de la tige par décomposition du ciment pectiques et des fibres ligneuses. Elle peut, aussi, être placée, debout, en bottes tronconiques pour obtenir une meilleure ventilation : c'est le cahotage.

 

 

   
                                                                           Cahotage du lin  

 

Quand la plante est bien sèche, on récupère les graines soit par battage, soit à l'aide d'un peigne, le drégeoir. L'obtention des fibres se déroule en trois temps. D'abord, le rouissage qui a pour but d'éliminer le ciment pectique : la plante séchée est soumise à l'action de l'eau, pendant 2 à 3 semaines, soit à la rosée ou rosage, soit à l'eau dans un ruisseau, un étang ou une fausse, le routoir. Elle est retournée régulièrement pour que la décomposition du ciment pectique, par une attaque bactérienne et mycologique, se fasse de façon homogène et permette la séparation des fibres et de la tige. A la suite de ce traitement, la plante est à nouveau séchée à l'air libre ou, plus récemment, dans un haloir, une pièce chauffée. Deuxième temps : le maquage ou maillage au cours duquel la chènevotte est réduite en petits fragments. On utilise pour cela soit une broie (artisanat), soit une machine une machine à cylindres cannelés (industrie du XIXe siècle).

 

 

     
                                         Broie                                                                                     Machine à broyer le lin  

 

Enfin, le teillage commence à séparer les fibres textiles des fragments de chènevotte. La technique est soit manuelle, un battage avec une palette, l'écangue, soit mécanique avec une machine à teiller.

   

   
                                                                                        Machine à teiller  

 

Il en sort deux types de fibres : les longues qui vont constituer la filasse, la fibre proprement dite qui va subir des traitements pour devenir "fils" et les courtes qui vont donner l'étoupe. De 100 kg de lin frais, on obtient, environ, 16 à 18 kg de lin teillé. Pour diminuer les frais de transport, tout ce travail est effectué sur les lieux de production, donc à la campagne.

Le lin teillé subit, ensuite, un peignage qui complète le teillage. Il est réalisé manuellement ou mécaniquement. Dans le premier cas, on utilise soit des peignes, soit des planches, les sérans, sur lesquelles ont été placées des aiguilles, perpendiculairement à la surface, plus ou moins grosses, plus ou moins espacées. La filasse encore brute est peignée ou passée dans les sérans ou sérançoirs, en commençant par ceux dont les dents sont très espacées jusqu'à ceux dont les dents sont très serrées.

 

     
                                Peigne                                                                                               Séran  

 

Dans la peigneuse mécanique, la poignée de lin n'est plus tenue par la main de l'ouvrier, mais par une pince, placée dans la "peigneuse".

 

   

















 
                                       Peignage mécanique du lin                                                                             Pince "a"
 

 

Ces pinces "a" sont placées sur la coulisse "c", poussées dans la machine par l'ensemble "ml". Le lin est travaillé par les peignes "P" qui tournent rapidement. Les pinces se déplacent de droite à gauche, alors que les dents des peignes sont de plus en plus serrées. Arrivées à gauche, les pinces sont récupérées et la poignée de lin inversée pour peigner la partie opposée des fibres. A noter sur la représentation que ce travail est effectué par des enfants sous la direction d'un contremaître.

La longueur des fibres est relativement petite. Pour obtenir des fils à tresser, il faut les assembler. Pour cela, on les étale parallèlement sans les mettre bout à bout. La torsion de l'ensemble permet d'obtenir une adhérence de fibres entre elles et la constitution d'un fil. Si cette action est restée manuelle très longtemps, encore une fois la mécanisation a permis d'améliorer le débit et la qualité. La machine à étaler est alimentée par des femmes : le geste est minutieux et précis. Elle est composée d'un tapis roulant sur lequel sont déposées les poignées de lin, l'extrémité de la deuxième venant au milieu de la première…L'ensemble passe, d'abord, entre deux cylindres qui font office de laminoirs, puis sur des peignes mobiles, appelés guils, qui maintiennent le parallélisme entre les fibres devenues libres et, enfin, entre deux nouveaux cylindres qui tournent plus vite. Ces derniers provoquent un glissement des fibres l'une sur l'autre qui constituent un ruban.

 

 

 


 
















 
                                    Machine à étaler                                                               Guil : A, B : vis d'Archimède        
                                                                                                                                           C, D : vis d'Archimède, sous de A et B   
                                                                                                                                           b : barrettes pourvues de dents verticales 
 

 

Les barrettes se déplacent sur A et B. En bout de course, elles tombent sur C et D qui tournent en sens inverse, et reviennent à leur point départ… La machine présentée fournit 4 rubans qui se fondent en un seul récupéré dans un grand pot cylindrique. Le ruban obtenu est encore irrégulier en largeur, en résistance… Par nouveaux laminage et étirage de deux ou plusieurs rubans, on corrige ces irrégularités. Quand le ruban obtenu semble homogène, on passe à la torsion sur un banc à broche.

 

   
                                                                           Banc à broches  

 

Dans l'illustration ci-dessus, 3 rubans sont entrainés par des cylindres "b", passent par des guils "g" et des cylindres étireurs "c". Ils vont alors subir la torsion et l'envidage dans le mécanisme inférieur : la broche B qui tourne très vite ; elle est munie de deux ailettes "a" dont une est creuse, par où passe le fil à tordre. Elle traverse la bobine "D" sans lui être fixée. La torsion se produit entre la broche et le cylindre étireur. En même temps, le fil s'enroule sur la bobine qui est animée d'un mouvement alternatif vertical pour obtenir un enroulement homogène sur toute la hauteur.

Ultime action pour obtenir un fil utilisable pour le tressage : le filage. Durant des siècles, cette étape est réalisée avec la quenouille, le fuseau et, plus tard, le rouet.

Le fuseau est représenté dans des fresques de l'Égypte pharaonique. Il s'agit d'une sorte de toupie allongée qui sert à tordre et à enrouler le fil : la partie supérieure comporte une encoche ; la partie inférieure est alourdie par un disque épais, la fusaïole, en terre cuite, en pierre, en verre ou en bois. Sur la tige, on fixe un fil d'amorce (2 fois la longueur du fuseau) avec un nœud coulant que l'on ramène sur le dessus de la fusaïole, puis on le fait passer sous la fusaïole et, de là, sur l'encoche. A l'aide de la partie libre de l'amorce, on attache quelques brins de la filasse. De la main droite, on tient la partie supérieure du fuseau pour le faire tourner sur lui-même : on le bloque en le coinçant entre les jambes ou en le posant au sol.  De la main gauche, on tient la filasse et du pouce et de l'index, on fait avancer les fibres, d'amont en aval. On bloque en amont, on lâche en aval et la tension obtenue par la rotation du fuseau remonte pour tordre et constituer le fil…

 

   
                                                               Comment on filait et tissait dans l'Égypte ancienne
                        7 à 9 Esclaves en train de filer au fuseau   5 et 6 Réunion de plusieurs fils minces en un fil fort
                                                4 Surveillante    1 et 3 Femmes en train de tisser   2 Chaîne montée
 

 

La quenouille est une tige de bois, décorée ou non, placée sur un support ou tenue sous le bras. A l'extrémité supérieure, est placé le lin peigné, maintenu par un ruban. La fileuse en tire quelques brins et les attache au fuseau.

Le rouet a été inventé en Chine au premier siècle de notre ère. Il arrive en Europe, à Venise et en France, au début du XIIIe siècle et remplace souvent le fuseau. Instrument à filer, il permet quelques décennies plus tard de réaliser en même temps des canettes. Le rouet à ailettes est découvert en Allemagne au XVe siècle : il est utilisé rapidement dans toute l'Europe. Il est constitué d'une roue mue par une pédale ou une manivelle. Par une courroie en cuir ou en lin, elle transmet sa rotation à une bobine horizontale, percée dans sa longueur, placée sur une tige horizontale de fer munie d'ailettes, l'épinglier, en forme de "U". Ces ailettes sont hérissées de crochets guide-fils. Le fil non torsadé pénètre dans l'épinglier par un trou situé à la base du "U". Comme avec le fuseau, la fileuse tire des brins de la quenouille qu'elle passe dans l'épinglier provoquant la torsion suivie de l'enroulement sur la bobine. Bobine et épinglier tournent à des vitesses différentes grâce à un système de poulies.

   

     
  Fileuse à la quenouille et au rouet                                        Veillée de fileuses à la quenouille et au fuseau
 

  

Le filage mécanique du lin est venu tardivement par rapport à celui de la laine ou du coton. C'est sous l'impulsion de Napoléon Ier que la conception d'une machine est initiée, exactement le 7 mai 1810 : "…un prix d'un million de francs serait accordé à l'inventeur, de quelque nation qu'il puisse être, de la meilleure machine propre à filer le lin". C'est un français, Philippe de Girard, qui répond le premier à cet appel et dépose un brevet le 18 juillet de la même année, suivi de bien d'autres. Malheureusement, les évènements politiques intérieurs empêchent le développement de cette machine. Par contre, la machine est utilisée en Autriche, puis en Angleterre. Les droits d'inventeur ne seront reconnus en France qu'en 1840.

Les bobines "B" obtenues sur le banc à broches (voir plus haut) sont placées sur le métier à filer. Celui-ci est composé de cylindres lamineurs et étireurs, de broches et de bobines : son seul but est de réaliser un nouvel étirage et une ultime torsion. La filature se fait soit à sec, soit au mouillé.

  

       
 

 Métier à filer le lin à sec                           Métier à filer le lin au mouillé                                      Métier à filer le lin au mouillé
                                                                   (le fil passe dans l'eau chaude)                     (les bobines trempent dans un  bain d'eau froide)

 

 

Après séchage, dans le cas de filage au mouillé, le fil passe dans un dévidoir. On obtient des échevettes ; 12 échevettes donnent un écheveau ; 100 écheveaux forment un paquet. Celui-ci correspond toujours à 360 000 yards ou 329 040 m. Le poids varie en fonction du numéro du fil.

Une ultime étape consiste à blanchir le fil dans des bains alternatifs de carbonate de sodium et de chlorure de chaux, suivis d'un bain d'acide chlorhydrique très dilué (!) et d'un rinçage à l'eau. Ce procédé donne les fils crémés n° 1 et 2, les quarts-blancs, les mi-blancs. Le blanc parfait se donne au tissu plutôt qu'au fil.

Le nom de cette plante est à l'origine des substantifs "linge, lingerie, linceul…linoléum".

 

 

Le chanvre semble être plus récent : entre – 11500 et - 8000 av. J.C., d'après des fouilles archéologiques, en Europe de l'Est, au Japon, en Asie centrale et orientale. Son utilisation comme fibre textile est certaine, mais la découverte de graines brulées permet de penser que son action psychotrope est déjà connue et utilisée à des fins thérapeutiques dans de nombreuses civilisations, en des temps très anciens.
Les peuples germaniques le cultivent pour en faire des vêtements et des cordages vers – 5500 av. J.C. Beaucoup plus tard, on le retrouve chez les Scythes, en Eurasie au VIIe siècle av. J.C., toujours pour des vêtements. Rome apporte la culture du chanvre en Gaule, au IIe siècle de notre ère. Charlemagne agit comme pour le lin et encourage la culture du chanvre, pour les vêtements, les voiles et les cordages des navires. L'utilisation du chanvre dans la confection du papier par les Arabes provoque un nouveau développement de la culture dans le pourtour méditerranéen à la fin du 1er millénaire.

Au Moyen-Âge, la plante est présente en Amérique du nord d'après des témoignages d'explorateurs et des fouilles archéologiques. A la Renaissance, l'Église considère le chanvre comme une plante satanique et en interdit l'usage médical, malgré les préconisations de grands médecins de l'époque. Plus tard, le chanvre revêt une importance capitale dans la construction navale. En 1666, Colbert crée la Corderie royale de Rochefort-sur-Mer. On retrouve dans des terriers du Pays du Gier des champs appelés chènevières où l'on cultive le chanvre. L'apparition de nouvelles forces motrices pour la marine et de fibres exotiques ou synthétiques vont entraîner le déclin de la culture du chanvre au XIXe siècle. Par contre, son activité médicale a tendance à se développer, tout comme son action psychotrope avec les problèmes et les incertitudes rencontrés encore aujourd'hui par nombre de gouvernants et personnels soignants.

Une petite parenthèse s'impose ici. Le chanvre et, plus particulièrement, la toile est à l'origine d'un commerce important dans la Loire, notamment à Feurs, sans doute bien avant le XVe siècle. La concurrence vint d'un village voisin, Panissières, où fut créé en 1574 par le roi Henri III le marché des toiles. Des vingt maîtres tisserands du XVIIe siècle, il n'en resta que deux au début du XVIIIe. Rapidement, des tisserands, des plieurs de toile, des marchands… s'installèrent dans les villages voisins. Chanvre et lin furent ensuite tissés indifféremment pour réaliser des damiers en sergé ou l'œil de perdrix appelé alors dessin de pierre. Comme on l'a vu plus haut, le lin était toutefois destiné aux articles fins alors que le chanvre l'était pour des produits plus grossiers. Cette toile de lin était surtout destinée au linge de table : sa fabrication faisait appel à plus de 2000 ouvriers en 1830. Les inscriptions et les initiales sur linge pour hôtels, restaurants, cafés… débutent en 1864.

Le chanvre est une plante qui mesure environ 2 m de hauteur. Arrachés avec la racine, les plans sont regroupés en poignées ou bottes qui sont mises à macérer dans l'eau, comme le lin : c'est le rouissage. Elles sont, ensuite séchées pas étalage sur un pré ou des chaumes, retournées régulièrement pour un meilleur séchage : c'est l'égaillage. Le séchage est complété par un passage dans un four à chanvre. L'obtention du fil suit, globalement, les mêmes étapes que celle du lin. Avant de le peigner, il faut l'assouplir avec des pilons, des meules. Ce chanvre peigné sert à la fabrication de cordes. Celle-ci passe par une filature manuelle qui donne un fil de caret, suivie d'une torsion, le commettage.

 

 

Le coton provient de l'Inde, mais sa culture se retrouve dans la plupart des continents, en zone tropicale, chaude et humide. Les premiers tissus connus en coton datent de 3200 av. J.C. Il est cultivé en Mésopotamie vers l'an – 600, puis à Rome, au IVe siècle, venant sans doute de la Macédoine, importé par Alexandre le Grand. Les conquêtes arabes sont à l'origine de la création de manufactures, notamment en Espagne. La découverte de nouvelles voies maritimes et la création de comptoirs en Inde au XVIe siècle multiplient les échanges commerciaux avec le Portugal, l'Angleterre, la France, l'Italie. Au XVIIe siècle sont créées les premières filatures. Les importations passent d'abord par Marseille, avec pour support la communauté arménienne qui apprend aux artisans la façon d'obtenir les "indiennes", des tissus légers, peints ou imprimés, aux couleurs vives, importés d'Inde jusque-là.

A partir de 1664, les importations se font à Lorient, par la Compagnie des Indes Orientales. L'engouement des françaises pour ces tissus est à l'origine d'une concurrence pour les tissus de soie, de laine, de lin. En 1686, un édit en interdit l'importation, de même que sa fabrication ou le port sur le territoire français et, indépendamment, anglais. Tout manquement peut être lourdement condamné, mais un marché parallèle permet de les porter sans être vraiment inquiété, notamment au sommet de la hiérarchie sociale. Une nouvelle fois, la révocation de l'édit de Nantes provoque un exil des protestants, cette fois vers la Suisse. La fabrication d'indiennes rencontre un énorme succès et devient une ressource économique de premier plan, à l'origine (?) de la création de banques. Parmi ces villes suisses, Mulhouse, qui devient, au milieu du XVIIe siècle, la capitale européenne du coton. La matière première arrive alors de la colonie française, Saint-Domingue. A partir de 1759, la fabrication des indiennes est à nouveau permise. Sans attendre cette date, des suisses installent des fabriques en France, à Marseille, Nantes et en Normandie qui devient un grand centre de production. Comme en de nombreux autres domaines, l'industrie cotonnière se développe dès la fin du XVIIIe siècle, grâce à la mécanisation des étapes de traitement de la fibre et à de très nombreuses inventions, notamment anglaises.

Sur le continent américain, le coton est connu des civilisations précolombiennes, au Pérou, au Chili et, plus tard, au Mexique. En Guadeloupe, la culture du coton suit des fluctuations : au début du XVIIe siècle, elle détrône celle du tabac, s'efface devant la canne à sucre et revient à la fin du XVIIIe siècle. Mais c'est surtout à Saint-Domingue que la production s'accélère, dans les années 1760 – 1789, au profit des manufactures anglaises, notamment de Manchester. L'esclavage, la main d'œuvre à bon marché, est alors à son sommet sur l'île. La demande exponentielle de matière première a deux conséquences : d'une part, de nombreuses inventions, surtout anglaises, pour augmenter la production de fibres, d'autre part l'immigration des planteurs vers les États-Unis où les surfaces cultivables sont beaucoup plus importantes : Géorgie, Caroline du sud, puis, au début du XIXe siècle, la Louisiane, l'Alabama, le Mississippi, le Tennessee suivis par le Texas, le Kansas. Les immigrés français de Saint-Domingue ou d'Alsace contribuent largement à cette croissance. En 1861, la guerre de sécession va modifier la donne, avec l'arrêt de l'esclavage. Si la production états-unienne retrouve son niveau de production à la fin des années 1860,  d'autres pays ont acquis une place importante sur le marché international : l'Inde et l'Égypte.

En Amérique latine, c'est le Brésil et la Colombie qui profitent de la demande croissante de coton, dès la fin du XVIIIe siècle. L'Angleterre est certainement en avance pour la production des tissus en coton. Elle se tourne vers l'Inde, vers l'Égypte, la Jamaïque. La France organise une migration des Alsaciens vers l'Algérie où la production est multipliée par 20 en quelques années.

La culture du coton en Asie ne prend son essor qu'au début du XXe siècle, pour arriver au premier rang au siècle suivant.

Ce résumé montre l'importance de cette fibre, importance vestimentaire à l'origine de gains financiers considérables, du développement économique de certains pays, de la création de millions d'emplois. Une ombre au tableau : l'esclavage. Pour plus de détails, lire cet article très documenté : "Histoire de la culture du coton" .

 

Si le cotonnier peut atteindre 10 m  de haut, on limite sa croissance à 1 ou 2 m pour en faciliter la récolte. Cette récolte se fait à la main. Le coton est ensuite comprimé, emballé pour le transport. Les cotons très sales subissent l'ouvrage, une agitation violente pour éliminer des corps étrangers. Le battage suffit souvent : il redonne l'élasticité aux fibres comprimées et élimine les matières étrangères. Réalisé à la main, il profite des inventions du XIXe siècle pour être réalisé avec un batteur éplucheur et un batteur étaleur. Le premier est constitué d'un tapis roulant traversant deux cylindres cannelés qui projettent les fibres ainsi laminées sur une série de lames d'acier qui tournent très rapidement : les particules étrangères sont éjectées  par un ventilateur. Le deuxième est identique, mais le coton sort sous la forme d'une nappe, constitué d'un enchevêtrement des fibres.

 

                          

   
                                                  Ouvrage et battage du coton (Industriel, fin XIXe siècle)  

 

Il est nécessaire de carder cette nappe, c'est-à-dire de développer les fibres, les redresser complètement, les paralléliser, les échelonner, finir de les épurer. Là encore, la mécanisation a permis d'accélérer le processus réalisée autrefois à l'aide de cardes manuelles ou de bancs à carder : la quantité n'était pas la même.

 

 









   
                                   Cardes                                                                               Banc à carder  

                                 

 

   
                                                                           Carderie de coton  

 

 

 

   
                                                                            Carde à coton  

La nappe de coton "T" est acheminée vers le tambour "A" qui tourne rapidement. Celui-ci est entouré de petits cylindres "c" plus lents. Tambour et cylindres sont garnis de lames de cuir couvertes d'aiguilles recourbées, en sens contraires. Les fibres deviennent parallèles et sont épurées. Elles arrivent sur le cylindre "V", sont récupérées par un peigne qui les transforme en nappe très fine. Celle-ci passe dans un entonnoir qui produit un ruban stocké dans un pot en fer blanc "P".

Et ce n'est pas fini ! Le ruban doit être encore doublé et étiré pour être homogène.

 

   
                                                                                        Doubleur étireur  

 

Les rubans "P" provenant du carde sont laminés en "L", se réunissent dans un entonnoir "e", passent entre deux paires de cylindres "A" et "B", "B tournant plus vite que "A" produisant l'étirage. Celui-ci se répète avec les cylindres "C" et "D". Après 2 ou 3 passages, le ruban obtenu est traité à plusieurs reprises dans un banc à broche sans guils (voir ci-dessus le traitement du lin).

Le coton est prêt à être filé. Au début des temps modernes, on procède de la même manière qu'avec le lin : fuseau, quenouille, rouet. Le XIXe siècle apporte une mécanisation indispensable pour une production de masse. Le métier à filer continu reprend les principes du métier employé pour le lin. Un autre métier, la mull-jenny, au mécanisme beaucoup plus complexe, sert aussi à ce filage. Un autre métier, dit self-acting, permet de réaliser le renvidage final

 

   
                                                                            Métier à filer type mull-jenny  

 

 

   
                                                            Self-acting ou métier renvideur automatique  

 

Nous terminons là cet exposé sur les fibres végétales. Conscients de l'insuffisance des informations historiques ou techniques que nous avons répertoriées, nous espérons avoir montré l'importance de ces fibres végétales dans toutes les civilisations, depuis les temps les plus lointains. On aurait pu rajouter le jute qui provient de l'Inde, qui a remplacé parfois le chanvre, voire même le coton, à partir de 1855. Lin, chanvre et coton nous paraissent tout de même les plus importantes quantitativement. Au total, une vingtaine de plantes donnent des fibres textiles. Elles se répartissent sur l'ensemble de la planète, en fonction du climat. La plupart font l'objet d'une culture et d'une utilisation essentiellement locales.

 

 

II Les Fibres animales

Certains auteurs distinguent 3 catégories de fibres animales : laine, poils et soie. Nous avons trouvé ces définitions de la laine dans l'Encyclopédie Larousse : "1. Fibre à croissance continue recouvrant le corps du mouton, et que l'on utilise comme matière textile (La fibre de laine, qui est un sous-poil, est très résistante et peut être facilement filée et tissée). 2. Fibre d'origine animale (alpaga, chameau, chèvre du Cachemire, guanaco, lama, lapin angora, chèvre mohair, vigogne et yack)". Pour simplifier, nous utiliserons ce terme de laine quelle qu'en soit l'origine animale.

La laine est sans doute l'une des premières fibres à être utilisée par l'homme, du moins à partir du moment où il est sédentaire et/ou pratique l'élevage du mouton, de la chèvre. Ces troupeaux constituent la richesse la plus importante. On est vers – 9 000 av. J.C., en Asie mineure. L'histoire ne dit pas avec certitude comment se fait la tonte, peut-être par arrachage. Le tissu le plus ancien, découvert en Judée, daterait de – 8000 ; un autre provient de Turquie, et date – 7000. L'Égypte pharaonique pratique également le tissage de la laine. Au XVIIIe siècle av. J.C., le roi de Babylone Hammurabi identifie la Mésopotamie au "Pays de la Laine". Grecs et Romains ne semblent pas avoir développé l'utilisation de ces textiles. Par contre, les Gaulois produisent des draps rouges imitant les pourpres de Tyr, des étoffes de Phénicie Il faut attendre le retour des croisades pour que l'Italie utilise les connaissances acquises auprès des orientaux. Le procédé technique est repris par les Pays-Bas et l'Allemagne qui deviennent les fournisseurs de toute l'Europe. Ce n'est qu'à partir du XVe siècle que l'Angleterre et la France arrivent sur le marché.

En France, justement, le véritable départ de l'industrie de la laine se situe, une fois de plus, au XIXe siècle avec la mécanisation du filage réalisé jusqu'en 1823, à Amiens, au rouet. A cette époque, les "tissus de laine, dans leurs variétés, conviennent à toutes les saisons, comme à toutes les fortunes. En Europe, ils sont le vêtement ordinaire de tous les hommes, depuis le paysan et le manouvrier, jusqu'aux plus riches particuliers, aux princes et même aux souverains". Il va de soi que la qualité des tissus dépend de celle de la laine elle-même. Celle-ci, d'origine espagnole ou indigène, est améliorée par croisement des brebis avec des béliers mérinos d'Afrique, sous Louis XV. Sans atteindre la qualité de la laine produite en Saxe, elle permet de réaliser des tissus pour "les classes moyennes de la société". La mécanisation concerne toutes les étapes de la fabrication du tissu : le lavage, le tri des toisons pour obtenir un produit homogène, le filage pour les laines cardées (étoffes drapées ou feutrées, dont on n'aperçoit pas le grain) ou peignées (étoffes rases, tissus mérinos, robes, châles), le cardage et le dévidage. Entre 1802 et 1810, une première mécanisation est proposée par William Douglas. Elle est encouragée par l'État, trouve acquéreur surtout dans le nord de la France, mais son prix élevé et les résultats obtenus peu satisfaisants limitent son développement sur le territoire, notamment dans le sud de la France où seuls les fabricants de draps de troupe espèrent ainsi avoir une meilleure productivité, avec un raccourcissement des délais. Ce semi-échec oriente les industriels à se tourner vers un autre matériel, toujours importé, mais moins couteux et plus performant, inventé par Cockrill, installé en Belgique. Sont concernés, d'abord, les villes lainières du nord, suivies par celles du sud. Le coût élevé de ces importations incite à la fabrication sur place du matériel, avec de nombreuses améliorations techniques. C'est ainsi que l'on retrouve aux côtés des entreprises lainières des fabriques "de machines à ouvrir, carder, filer, tisser, lainer, tondre, brosser, coucher et polir les draps, à percer les cuirs et couper les fils de fer pour la fabrication des cardes".  C'est le cas également des tables à tondre, des machines d'apprêt, des machines à brosser, voire des métiers à tisser… La concurrence entre les entreprises du nord ou de l'étranger et celles du sud tournera au profit des premières. A noter, toutefois, que, si la production diminue ou même s'arrête dans le sud, jusqu'à la fin du XIXe siècle, des mécaniciens chercheront à améliorer leur matériel : le nombre de brevets déposés en est le témoin.

Durant des siècles, le travail du textile a été artisanal. Tout passe par la main de l'homme, aidé par la force hydraulique et des moulins pour le dégraissage et le foulage. Cette même utilisation de la force de l'eau va intervenir sur le cardage et le filage avec la mécanisation : elle remplace rapidement les manèges à chevaux encore préconisés au début du siècle. Pour pallier le manque d'eau, la machine à vapeur complète l'action des rivières. Elle apparaît à partir de 1830, mais ne prendra sa place que lentement durant tout le siècle jusqu'à l'utilisation de l'électricité : cela dépend de la région, de l'industriel, du type de commande. En comparaison de l'énergie humaine ou animale, elle offre le moyen de régler avec exactitude le degré de finesse et de torsion que l'on veut donner au fil.

A la fin du XIXe siècle, le nord de la France domine l'industrie de la laine : le département du nord avec Roubaix, Tourcoing et Fourmies, mais aussi la Marne, la Somme, es Ardennes et l'Aisne pour la laine peignée ; la Marne, la Seine-inférieure, les Ardennes et le Calvados pour la laine cardée.

Contrairement à la soie, au lin, au coton, la fibre de laine n'est pas lisse.

 

     
  Brins de laine vus au microscope avant et après désuintage  

 

Débarrassée des matières grasses - le suint -  qui la recouvre, elle apparaît au microscope comme une succession de dés à coudre emboités les uns dans les autres. Le brin est plus ou moins contourné, d'une longueur très variable suivant l'espèce d'origine : de 2 à 30 cm. On distingue 3 types de laine : les laines mérinos, les meilleures, les laines communes, les plus grossières et les laines métis, intermédiaires. A l'intérieur de ces trois catégories, on différencie les laines courtes inférieures à 10 cm des laines longues supérieures à 10 cm. Les courtes sont cardées donnant  des étoffes feutrées ou à surface velue, les longues sont peignées pour donner des lainages ras. En cette période de Révolution industrielle, la France produit des laines de qualité en Beauce, en Champagne, en Brie et en Picardie, mais la quantité est nettement insuffisante nécessitant des importations d'Australie, d'Allemagne…

La laine est d'abord triée à la main, puis débarrassée du suint. Ce "dégraissage" peut se faire de plusieurs façons : avant la tonte, à l'eau froide, c'est le lavage à dos ; après la tonte, à l'eau froide, c'est le lavage à froid ou à l'eau chaude vers 60 – 70°, c'est le lavage marchand. Le lavage à fond est réalisé dans l'usine : plusieurs lavages à l'eau pure, puis dans des bains de potasse ou de soude et de savon : c'est le lavage à fond. Cette opération est soit manuelle, soit mécanique. La laine est ensuite essorée en passant entre deux rouleaux, puis séchée dans un courant d'air. Ces trois premières étapes sont les mêmes pour les laines peignées ou cardées.

Pour obtenir la laine peignée, on imprègne les fibres d'huile d'olive pour en faciliter le glissement dans les machines. On réalise, ensuite, un cardage pour éliminer les impuretés et les filaments courts.

                                         

 

   







 
                                             Carde à laine                                                                                           Peigne battant  

 

La carde à laine se compose d'un grand tambour autour duquel tournent en sens inverse des paires de cylindres plus petits appelés l'un travailleur, l'autre nettoyeur. Des cylindres dits "alimentaires" transmettent les fibres au tambour ; celles-ci rencontrent le travailleur qui commence à peigner, mais aussi à retenir des brins qui sont repris par le nettoyeur qui, à son tour, les rend au tambour…Ces brins nettoyés arrivent finalement sur un cylindre de cardes, le volant, recouvert de crochets souples qui pénètrent dans la denture du tambour, en extraient les fibres qui sont récupérées par un travailleur. Un peigne battant transforme ces filaments en nappe qui passe dans un entonnoir pour donner un ruban. Celui-ci est composé de fibres plus ou moins parallélisées et de nœuds, de fibres courtes…Il faut alors peigner ce ruban. Plusieurs machines sont nécessaires.

 

 

   















 
                                     Défeutreur-étireur                                                                           Défeutreur-étireur : détails  

 

 

 

   
                                                                         Peignage de la laine  

 

Le défeutreur réunit deux rubans. Ceux-ci passent successivement dans des entonnoirs "o", puis entre les cylindres lamineurs "a", sur le peigne cylindrique "p", et enfin les étireurs "b". Laminage et étirage sont réalisés une deuxième fois sur une autre série de cylindres. Le ruban est laminé, finalement, entre deux toiles sans fin T' et s'enroule sur la bobine "B". La laine obtenue est dégraissée à l'eau savonneuse dans une lisseuse, puis repassée entre des cylindres chauffés à la vapeur. Elle va subir encore l'action de 2 à 4 machines à doubler et étirer, puis le peignage. Ce traitement complexe était, autrefois, réalisé à la main : en 1 journée, les ouvriers traitaient 1 kg de laine. Ces machines ont, donc, constitué une véritable révolution pour la transformation de la laine brute. Ces laines peignées doivent être ensuite filées. Auparavant, elles subissent une torsion sur des bancs à broches où elles sont, à nouveau, étirées. Après plusieurs étirages, elles sont filées sur la mull-jenny ou la self-acting (voir le traitement du lin). Plusieurs fils peuvent être réunis et retordus pour réaliser les chaînes des tissus : c'est le retordage.

A noter que les filaments courts n'étaient pas jetés : ils étaient vendus aux filateurs de laine cardée.

La laine cardée, composée de fibres courtes, donne des tissus à surface plus ou moins velue. Le cardage les prédispose au feutrage. Ces fibres sont d'abord pressées avec un pilon : elles ont tendance à s'enchevêtrer et à donner une étoffe, le feutre. Avant cette opération, le foulage, il faut trier, désuinter, sécher les fibres courtes. Les impuretés diverses sont éliminées dans des batteuses et échardonneuses. Les laines passent ensuite dans un "loup" qui homogénéise la masse. Celle-ci est mélangée avec de l'huile pour en faciliter le glissement : c'est l'ensimage. Le cardage suit, dans 3 cardes successives. La première dite "briseuse" comporte un cylindre nommé "roule-ta-bosse" qui élimine les éventuels corps étrangers. Les fibres sont placées tête-bêche pour favoriser le feutrage. La seconde carde, "la repasseuse" et la troisième, "la finisseuse" permettent d'obtenir des rubans. La fibre est, enfin, prête pour le filage, toujours avec les mêmes machines.

 

 

La soie est sans doute la fibre textile la plus prestigieuse. De toutes celles que nous avons vues jusqu'à présent, c'est aussi la plus récente. Son appellation a deux origines latines possibles. Soit "Seta", poil, crin, soit "Sericum", les sères, un peuple habitant en Sérique, la Chine d'aujourd'hui. Selon les historiens, elle aurait été découverte en Chine, en 2698 av. J.C. (Remarquer la précision). L'impératrice Siling-Chi, épouse de Hoang-ti, trouve dans son thé chaud un cocon tombé d'un mûrier sous lequel elle s'abritait. En voulant le sortir, elle déroule un fil qui devient le fil de soie. Le secret est bien gardé. Au XIIe siècle av. J.C., un code de règlement, le Tcheou-li, impose à l'impératrice et aux dames de la cour de "s'appliquer à la cueillette de la feuille de mûriers, à l'éducation des vers, au tirage et au tissage de la soie. Ce n'est que 25 siècles après sa découverte que la soie traverse la frontière chinoise vers la Corée, grâce à des réfugiés chinois. Vers et cocons restent interdits d'exportation sous peine de mort. Au IVe siècle de notre ère, elle parvient au Japon et au Tonkin. Les soieries chinoises arrivent en Inde et en Perse, et, de là, en Grèce et à Rome au 1er siècle av. J.C. C'est l'époque de la création de la route de la soie, terrestre et maritime, qui permet des échanges tant matériels qu'intellectuels entre Orient et Occident. Les premiers œufs de vers à soie sont introduits en Europe, à Byzance, alors ville grecque, au VIe siècle : deux moines les auraient transportés cachés dans leurs cannes de bambou. Du VIe au IXe siècle, la sériciculture atteint la mer Caspienne, le Golfe persique et de là l'Afrique, à la suite des invasions arabes. En Europe, elle se développe en Italie, en particulier à Catanzaro, en Calabre, sous domination byzantine au XIIIe siècle. C'est la fin de la route de la soie avec le ralentissement des échanges commerciaux. La France se contente d'importer les belles soieries d'Italie, sources d'un déficit financier important. Le premier à réagir est le roi Louis XI : il décide, en 1466, de donner à Lyon, alors premier centre commercial entre la France et l'Italie, le monopole de la fabrication de la soie. Le consulat de la ville refuse, craignant de voir diminuer ses échanges commerciaux et donc ses finances avec l'Italie. Le monopole est confié à la ville de Tours, sans grand résultat. Ce n'est qu'en 1540 que Lyon accepte ce monopole de la production de tissus de soie : elle devient la capitale européenne de la soie, grâce à la qualité de sa production, en particulier de ses façonnés. C'est Olivier de Serres qui incite la plantation de mûriers en Ardèche : la feuille du mûrier est la nourriture du ver à soie. En 1599, il publie "De la cueillette de la soye par la nourriture des vers qui la forment". Sur les directives d'Henri IV, et malgré l'opposition de son ministre Sully, des essais sont réalisés avec succès dans le jardin des Tuileries. La culture du mûrier démarre dans le bas Vivarais à la Voulte. C'est en Ardèche que l'on obtient les plus beaux arbres. La culture se développe, également, dans les Cévennes, en Dauphiné, en Provence, dans le Languedoc... Des essais, infructueux, sont réalisés dans notre Pays du Gier, d'autres, à Pélussin, dans le sud de la Loire, donnent de bons résultats. La sériciculture se développe ainsi de proche en proche au cours des XVIIIe et XIXe siècles pour s'effondrer à la suite de la première guerre mondiale.

 

Le fil de soie est produit par la chenille d'un papillon, Bombyx mori. Celle-ci est plus connue sous l'appellation de "ver à soie". La femelle pond environ 500 œufs qui, s'ils sont fécondés, donnent ces "vers". Ceux-ci produisent le cocon, dont ils s'enveloppent pour y devenir chrysalide qui deviendra, à son tour, papillon…

L'élevage de ces papillons se fait dans des bâtiments particuliers, les magnaneries, qui contiennent des claies superposées formées de roseaux réunis par des écorces de châtaignier. Lorsque les feuilles apparaissent sur les mûriers, les filatures s'arrêtent de tourner : les ouvrières vont cueillir la feuillée dans la mûrieraie ou travailler dans les magnaneries. Les œufs pondus l'année précédente sont mis en incubation, d'abord à 14°, puis progressivement jusqu'à 22°. Devenus blancs, donc prêts d'éclore, ils sont transportés sur des rameaux de mûrier, puis à la chambrée où on leur donne de la feuille jeune coupée très menu. La température est maintenue à 18 – 19°C. Au  bout  de 5 jours, le ver s'arrête de manger et mue.

      1 Papillon   2 Ver
      3 Cocon      4 Chrysalide
              
    
     
 

La température est abaissée à 17 – 18°C : les vers grandissent et muent de nouveau. Ils sont maintenant capables de manger des feuilles entières. Après chaque mue, ils se déplacent sur des rameaux répartis dans des espaces de plus en plus importants. Dernière étape, après une nouvelle mue, à 16°C, on réduit l'apport de feuilles. Des modifications morphologiques sont de plus en plus prononcées : la montée, c'est-à-dire la sécrétion de fil est proche. Les magnanières disposent alors dans les claies des tiges de bruyère ou de genêt sur lesquelles les vers montent et fabriquent leurs cocons. A partir de deux glandes situées près de la bouche, ils émettent un liquide visqueux qui se solidifie au contact de l'air, qui sert de point d'attache sur la feuille. En s'en éloignant, il émet deux files qui se soudent, se solidifient dans lequel le ver s'enveloppe : le cocon est né. A l'intérieur, les vers se transforment en chrysalides qui donneront bientôt de nouveaux papillons.

 

   














 
                                                     Magnanerie                                                                               Claies et tiges de bruyères  

 

Nous avons décrit, en simplifiant, le processus normal de formation du cocon. En fait, à partir de 1849, des agressions virales, bactériologiques, mycologiques ont abouti à la mort spontanée des vers. Le début de la fin pour nombre de sériciculteurs. Suite à une pétition, et à la demande du sénat, Louis Pasteur étudia, entre 1865 et 1869, deux de ces maladies, la pébrine et la flacherie.

Revenons à nos cocons. Avant que les papillons ne sortent et détruisent les cocons, il faut les tuer avec de la vapeur d'eau bouillante. Trois minutes suffisent. Les ouvrières ont alors deux tâches à remplir : le tirage et le moulinage.

Le tirage consiste à dévider les cocons en réunissant plusieurs fils à la fois : ils peuvent atteindre 1500 m. Le XIXe siècle apporte la solution mécanique. L'ouvrière est assise devant une table sur laquelle est posée une bassine "C" en cuivre contenant de l'eau chauffée à 90°C par un jet de vapeur. Les cocons trempent : c'est l'ébouillantage, durant lequel la partie externe, le frizon, est détaché (il est vendu comme soie de qualité inférieure). Suit le battage avec un petit balai de bruyère, l'escoubette, auquel s'accrochent les fils du cocon. Le débavage permet de séparer le frizon. Les fils, réunis par 5 ou 6, passent par un guide, un double crochet "T" dont la terminaison est en agate, le barbin, "b". Le fil de soie s'enroule dans le tour "D" qui est dominé par un trembleur "RR", une tige horizontale soutenant des barbins et animée d'un mouvement de va-et-vient parallèle à l'axe de rotation du tour : c'est le dévidage.

 

 

     
                                                                               Tirage de la soie  

 

La croisure réalisée en "A" donne de l'adhérence aux divers brins et d'arrondir les deux fils. A l'issue de ces manipulations, on obtient la soie grège.

Le moulinage transforme ce fil brut, irrégulier, en fil de soie apte au tissage. Celui-ci trempe pendant 24h dans une eau savonneuse, qui va lui donner de la souplesse. La flotte ou l'écheveau de fils est placé dans un dévidoir, la tavelle, puis enroulé sur une bobine, le roquet, en passant, à plusieurs reprises, dans une pince qui égalise la surface, la polit, élimine les aspérités : c'est le purgeage. Les fils sont maintenant réunis par des nœuds. Le doublage réunit sur une même bobine de 2 à 4 brins. Il est temps de réaliser la torsion qui donne de la résistance au fil. L'appareil utilisé comprend 3 secteurs :

                                

 

   
                                                                                       Torsion de la soie  

 

La bobine "R" provenant du doublage. Un cylindre "A" qui reçoit le fil tordu, la roquelle, dont la rotation est provoquée par les cylindres "B". Une tige métallique ou fuseau "F", en rotation sur une crapaudine ou carcagnolle "M". Une fois la bobine en place, on rajoute sur le fuseau un anneau en bois "g", la coronelle, porteur de fils de fer terminés en boucle "b", le barbin. L'ouvrière fait passer le fil de la bobine par ces barbins et l'attache à la roquelle. Il ne reste qu'à mettre en mouvement l'ensemble. En tournant, fuseau et barbins provoquent la torsion du fil. Cette torsion varie en fonction de la vitesse de rotation de la roquelle et du fuseau. Pour 1m de fil enroulé sur la roquelle, si le fuseau fait un tour, la torsion sera de 1 ; s'il en fait 80, la torsion est 80 fois plus importante : on dit que l'apprêt est 80. Cet apprêt est variable, fonction de ce que l'on veut faire du fil. Pour la trame, l'apprêt est faible alors que, pour la chaîne, il est double, sur un seul fil d'abord, puis sur plusieurs ensemble, respectivement de droite à gauche, puis de gauche à droite.

Le flottage, c'est-à-dire la présentation en écheveau ou flotte, termine la préparation des fils de soie et se fait avec un flotteur, composé de dévidoirs ou guindres.

 

Laine et soie sont les deux fibres textiles les plus importantes. D'autres tentatives ont été réalisées, notamment avec la soie d'araignée, dès le début du XVIIIe siècle et au XIXe siècle. Si la fibre s'est montrée très résistante, plus performante que la soie du Bombyx, son obtention s'est révélée beaucoup plus complexe et non rentable.

 

 

III Les Fibres minérales

Nous nous intéressons à deux métaux : l'or et l'argent. Nous ne développerons pas les autres soit parce que leur utilisation était très restreinte, comme le fer pour la fabrication des cotes de maille, soit parce qu'elles sont trop récentes comme le cuivre, le nickel ou l'aluminium, voire le plastique (mais ce n'est pas un métal !)

Ce chapitre sera court car nous n'avons guère de renseignements anciens tant dans notre bibliothèque que sur internet.

L'or est venu des étoiles, il y a plusieurs milliards d'années, et s'est répandu sur la terre grâce à l'activité géothermique. Sa couleur naturelle est jaune ; l'or blanc est un alliage avec argent ou palladium. L'or a été utilisé en hommage aux dieux, tant en Égypte pharaonique qu'en Amérique centrale ou du sud. En règle générale, ces fils sont, en fait, dans l'Antiquité, des fines bandes métalliques entourant des fils de soie, de coton  - et, à notre époque, de cuivre, d'aluminium ou de plastique (!). Il semble que la technique de réalisation de ces "fils d'or" en France nous soit parvenue au XIVe siècle, grâce aux papes installés en Avignon. Les grands de ce monde, laïcs ou religieux, ne lésinaient pas sur la marchandise.  A la Renaissance, ils sont utilisés dans la passementerie ou dans les tissus d'ameublement.

Les tireurs d'or s'installent logiquement dans les grandes villes comme Paris, Lyon… et à l'étranger. Il est une exception, la petite ville de Trévoux. Cela aurait commencé au XVe siècle, avec les juifs chassés de Lyon. Légende ou réalité, il est sûr que les juifs ont apporté avec eux l'affinage de l'or et l'orfèvrerie. Un édit de 1688 mentionne : "les maître étireurs et écacheurs d'or et d'argent de notre ville de Trévoux nous ont fait représenter que quoi qu'ils soient établis depuis plus d'un siècle dans icelle…". Les tireurs d'or se seraient donc installés dans la deuxième moitié du XVIe siècle. Pourquoi Trévoux ? A cette époque, le roi Charles IX limite le droit au tréfilage et impose des taxes pour l'utilisation des argues (machine utilisée par les fileurs ou tireurs d'or, qui sert à étirer et à rendre le plus rond possible l'or précédemment passé à l'enclume, en le forçant à traverser une filière). Trévoux est la capitale de la Principauté de Dombes, libre de toutes taxes vis-à-vis de l'État français, un paradis pour les tireurs d'or ! Pendant près d'un siècle, Trévoux va vivre essentiellement de cette industrie. Au début du XVIIIe siècle, de nombreux tireurs d'or sont de confession juive et installés Rue de la Juiverie. La concurrence qu'ils opposent aux tireurs lyonnais ne va pas rester impunie. Des arrêts royaux interdisent l'importation de fil d'or provoquant le départ de la plupart des tireurs trévoltiens sous des cieux plus propices. Quelques transfuges lyonnais sont durement châtiés. Mais les trévoltiens ne vont pas en rester là et par diminution du prix de vente de leurs fils d'or ou d'argent, ils reconquièrent les marchés, même celui de Lyon, grâce à la contrebande. En 1760, un édit royal ouvre le marché, en particulier celui de Lyon, moyennant une taxe minime. Le grand tournant se situe deux ans plus tard avec l'entrée de Trévoux dans le royaume de France : la ville perd ses privilèges. Les prix ne sont plus concurrentiels. En 1766, une argue royale est créée à Trévoux, mais uniquement pour l'argent : elle est rattachée à celle de Lyon en 1781. En 1798, la ville obtient de nouveaux droits. C'est surtout la Révolution industrielle et les filières en diamant qui lui donneront un nouveau souffle.

La première opération consiste à affiner l'argent à un degré fixé par l'Hôtel des Monnaies de Trévoux. Elle se fait en deux temps, d'abord un double raffinage dans un four à réverbère, puis une épuration dans un four à vent. Le lingot obtenu est  étiré à la forge et divisé en deux parties, les pièces ou barres. Chaque barre est forgée avec une extrémité pointue introduite dans une filière, tirée par une tenaille elle-même fixée à un câble qui s'enroule autour d'un cabestan ou argue. L'opération est réalisée avec des filières de plus en plus fines jusqu'à obtenir un jonc d'environ 5 mm appelé "gavette", enroulé sur une bobine ou roquette. Vont suivre plusieurs passages dans des filières, au total 140 : 1g de métal peut donner 43,5 m  de fil. Ici, les termes professionnels se multiplient : le dégrossissage avec une filière moyenne, le ras, sur un banc à dégrosser ; l'aprimage avec une filière, le prégaton, sur un banc à tirer ; avec une filière très fine, le fer à tirer, qui aboutit au fil le plus fin, le lancé, dévidé sur une bobine, le roquetin.

Contrairement à l'argent, l'or n'est pas étiré. Le fil ou trait d'or est un fil d'argent doré avec des feuilles d'or produites par le batteur d'or. Il subit les mêmes transformations à travers une série de filières très polie pour éviter de faire blanchir le fil.

Ces fils ou traits de métaux précieux ne sont pas utilisés en l'état. Ils subissent d'abord un écachage qui les transforme en lame par passage dans un laminoir, puis un moulinage au cours duquel ils sont filés sur de la soie. On obtient un filé d'or ou d'argent.

Bien sûr, l'histoire de Trévoux est exceptionnelle. Elle nous a permis de donner quelques précisions sur l'obtention de ces "fils d'or ou d'argent". Pour plus de détails, se reporter à l'article de Bruno Benoît, publié en 1986, dans la Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine, qui, outre des informations techniques, apporte une étude sociétale très poussée sur les tireurs d'or de Trévoux. 

 

 

IV Les Fibres artificielles et synthétiques

Il n'est nullement question de faire ici un exposé exhaustif, mais seulement de faire un bref historique et de donner quelques définitions.

Les fibres artificielles sont obtenues par transformation chimique de substances naturelles, comme la cellulose, le maïs, des protéines animales… Suivant l'importance du traitement chimique, la substance de base conserve globalement ses propriétés ou les perd quasi totalement. Le but est d'obtenir des produits filables. Leur découverte remonte à 1846, par un chimiste allemand naturalisé suisse, C.F. Schönbein.

Ces fibres artificielles peuvent être divisées en deux grandes catégories : les fibres cellulosiques et les fibres protéiniques. Cellulose et protéines se retrouvent en quantité illimitée dans la nature.

Parmi les premières, la viscose dérive du coton ou de la pâte de bois. Elle est inventée par un français, H. de Chardonnet, en 1884. La dissolution de la cellulose est réalisée dans du disulfure de carbone, un produit inflammable, toxique et polluant. Cette fabrication est brevetée en 1892 par… des chimistes anglais. Elle est à la base de deux tissus : la rayonne ou soie artificielle à fibres continues et la fibranne à fibres courtes réunies par torsion. Des viscoses de propriétés différentes sont obtenues avec d'autres traitements soit mécaniques, soit chimiques comme la cupro-cellulose commercialisée depuis 1918, obtenue par contact de la cellulose avec une solution cupro-ammoniacale. De la même époque datent les acétates de cellulose préparés à partir de cellulose et d'acide acétique. Enfin, d'autres fibres plus écologiques apparaissent comme le Lyocell - la cellulose est dissoute dans du NMMO, un produit non toxique et recyclable -, le Lenpur, la viscose de bambou… Leur fabrication passe par des solvants recyclables où la matière première résulte d'élagage, non de l'abattage d'arbres.

L'origine des fibres protéiniques est multiple. Des dérivés du monde animal, on peut citer le lanital issu de la caséine du lait, mais aussi le Crabyon dérivé des carapaces de crabe. Le règne végétal est à l'origine de nombreuses fibres : le maïs donne l'acide polylactique (PLA), le biopolyester ; le soja, certaines algues ont également donné naissance à de nouvelles fibres aux propriétés diverses portant sur l'absorption de l'humidité, la biodégradabilité, un effet bactériostatique…

Les fibres synthétiques proviennent du pétrole. Hydrophobes, elles sont d'un contact moins agréable, mais d'un entretien plus facile. Nous ne citerons que les grandes familles de ces fibres : les polyesters, les polyamides (nylon, en 1935), les acryliques, les chlorofibres, les polyéthylènes, les polypropylènes, les polytétrafluoroéthylènes, les polyuréthanes… Plusieurs dizaines, voire centaines, de nouveaux produits à comparer à la dizaine ou vingtaine de fibres utilisées avant le XIXe siècle.

Les recherches tant sur la matière première que sur de nouvelles propriétés pour le bien-être des consommateurs sont loin d'être terminées. Un nouvel élément se fait jour dans la production de ces fibres : le réchauffement climatique et, plus généralement, l'écologie. Gaz à effet de serre, microparticules, consommation d'eau, dégradation lente… sont autant de problèmes à résoudre pour les futures générations. A titre d'exemple, le nylon, dérivé du pétrole, a fait l'objet de recherches qui ont abouti au BioNylon fabriqué à partir de sucres végétaux.

Nous terminons là ce deuxième chapitre sur l'histoire du textile consacré aux fibres. On ne peut que ressentir une certaine frustration car le domaine est immense et il n'est pas possible d'aborder ce sujet en détails. Espérons simplement que pour les plus passionnés, ce sera le point de départ de recherches, en particulier à partir de la bibliographie que nous présentons. Nous évoquons de nombreux sites. Tous n'ont pas été utilisés, mais l'on peut trouver dans certains des compléments d'information non négligeables.

 

 

Bibliographie

A. Franklin, Dictionnaire Historique des Arts, Métiers et Professions exercés dans Paris depuis le treizième siècle H. Welter éditeur en 1906 réédition Bibliothèque des Arts, des Sciences et des Techniques, 2004

P. Poiré, A travers l'industrie, Librairie Hachette et CIE, Imprimerie Lahure, Paris, 1891

H. Kraemer, L'Univers et l'Humanité, Éditions Bong & Cie, ?

Grand dictionnaire encyclopédique Larousse, imprimerie Jean Didier, mars 1985

 

Sites Internet (consultés, utilisés ou non : il en existe des centaines)

Conservatoire des Vieux Métiers du Textile   (ce site n'a pas été utilisé, mais, à notre avis, il est le plus complet à propos des métiers du textile)

Terre de lin  

Jardins de France  

Safilin : de la fibre au fil de lin    

Histoire_du_chanvre

Le filage au fuseau (vidéo)

Quenouille

Rouet (outil)

Xavier Bon de Saint Hilaire

OpenEdition CNRS Éditions

Trévoux et ses tireurs d'or et d'argent au XVIIIe siècle

Histoire de la culture du coton

Fibre synthétique

Riav La vie en vert

Les fibres textiles L'atelier du papetier

Savoir.fr

BnF Gallica

...

 

 

 A.R.C.O.M.A.  HISTOIRE DU TEXTILE  LES FIBRES TEXTILES

 

 

                                                                                                                     

 

 

 

 

 

HISTOIRE    DU    TEXTILE

 

III

 

ORGANISATION

 

De l'Antiquité à la Révolution industrielle

De l'artisanat à l'industrie

Des femmes, des hommes, des enfants

 

 

LE  TISSAGE

 

Nous allons essayer de voir l'évolution générale des métiers du tissage depuis des temps très reculés. La documentation, livresque ou informatique, est très abondante, mais évoque séparément toutes les civilisations qui nous ont précédés. Nous en avons choisi quelques-unes, ce qui ne veut pas dire que d'autres, moins connues, ont une importance moindre, comme celles d'Amérique du sud, du Moyen-Orient... Il fallait faire un choix. La lecture de ces documents montre l'importance du rôle joué par la femme, voire de la mère de famille, au moins jusqu'à la Révolution industrielle du XIXe siècle, et encore...

Ce premier chapitre est consacré au tissage dont l'histoire nous fait remonter à l'Antiquité. Les chapitres suivants seront consacrés aux tresses et lacets, à la broderie, au tricot et à la dentelle.

Certains des métiers évoqués ont eu un rôle capital dans l'évolution du monde ouvrier. Nous en avions parlé dans une parenthèse de cet article. Mais le sujet nous est apparu trop important pour n'être qu'une "parenthèse". Dans la rubrique "Métier d'antan", nous avons créé un nouveau chapitre "La société en France au fil du temps" dans lequel nous verrons notamment "La naissance de la classe ouvrière".

 

Qu'est-ce qu'un tissu ? Un entrecroisement, plus ou moins serré, de fibres longitudinales parallèles, le support, la chaîne, et de fibres perpendiculaires transversales qui viennent remplir les espaces, la trame. Un support est nécessaire, a priori, un simple cadre qui va se complexifier au fil des millénaires, puis des siècles, voire des années. Comme on peut le voir encore dans certaines contrées, ce travail est réservé aux femmes, parfois esclaves dans l'Antiquité. Dès le  paléolithique, vers – 28000 av. J.C., on trouve des preuves de l'existence du tissage. Quels en sont les acteurs ?

En premier lieu, ce sont les agriculteurs pour l'obtention de fibres végétales, des éleveurs pour les fibres animales et, beaucoup plus tard, des chimistes pour les fibres synthétiques ou artificielles. Pour le lin, le chanvre, la laine, on peut penser que ce travail, plutôt physique, est réservé aux hommes. Les femmes interviennent dans la récolte de la soie et du coton, un travail fatigant par les déplacements entre les rangées d'arbustes et la position debout pour le coton, mais plus méticuleux et ne nécessitant pas la même force.

La Chine semble avoir produit son premier textile en chanvre, vers 5700 av. J.C. La soie est bien sûr le produit phare, à partir de – 2570 av. J.C. Élevage, dévidage, filage et tissage sont alors un travail exclusivement féminin. Pour le chanvre et d'autres fibres végétales locales, la préparation des fils et des tissus, plus proche du domaine agricole, peut être réalisée par des hommes. Contrairement à la soie, ces tissus grossiers sont donc le fait d'un artisanat, non soumis à la réglementation, mais ayant toute sa place dans l'économie marchande. L'obtention des fils de soie est, par contre, contrôlée par l'État qui met à la disposition du paysan des terres à mûriers. Ce n'est qu'au Ve siècle ap. J.C. que tous les tissus sont considérés comme source de revenus ; au même titre que les grains et la monnaie, ils ont une valeur monétaire pour payer l'impôt. Dès le haut Moyen-Âge, le paysan devient donc en même temps artisan. Il semble que le travail soit réparti entre les hommes, pour la culture, et les femmes, pour l'obtention des fils et le tissage, qui obtiennent ainsi une autonomie économique potentielle.

Vers l'an 1000, le chanvre disparaît au profit du coton. Si récolte et filage sont réservés aux femmes, le tissage est effectué indifféremment par des femmes ou des hommes. Teinture et foulage (nettoyage, apprêt), pour les plus belles cotonnades, sont exécutés par des hommes spécialisés, dans des ateliers nécessitant un matériel couteux comme les grosses pierres à fouler.

Entre XVIIe et début du XXe siècle, le coton est surtout cultivé et transformé pour un usage domestique ou local. Cette transformation (égrenage et arçonnage) est réalisée soit par la famille (tous les âges et les générations confondus), soit par des artisans ambulants. Filage et tissage ont souvent lieu sur place : un travail pour les femmes et les enfants. Cet artisanat familial dure jusque dans les années 1950.

 

En Égypte pharaonique (entre – 5500 et – 2500 av. J.C.), dès le néolithique, les égyptiens développent une importante production de tissus tant pour la consommation interne (voiles de bateau, vêtements, literie, linceuls et bandelettes de momie) ou externe (exportation, source d'échange). Ce sont surtout des femmes qui travaillent dans des ateliers pour le compte de l'État ou de riches propriétaires. Dans les textes anciens, on trouve l'appellation tisserande ou servante, cette dernière pouvant correspondre à une activité domestique ou religieuse (déesse Neith). Elles réalisent toutes les opérations qui permettent d'obtenir le fil et le tissu. Certaines tissent également chez elles, en famille, chaque membre ayant une fonction particulière : c'est une source de revenu ou un divertissement. Au moyen empire, des hommes sont également impliqués dans le tissage en tant qu'artisans indépendants ou ouvriers ?

Au Moyen-empire (environ entre - 2065 et – 1781 av. J.C.), on trouve des hommes tisserands qui participent à un début de tissage industriel.

A l'époque des Ptolémée (de – 305 à – 30 av. J.C. : l'Egypte dite lagide), l'artisanat ancien est réorganisé sous l'influence hellénistique. Des textes anciens parlent, à nouveau,  de tisserandes ou servantes ce qui souligne, peut-être, l'importance du tissage à la maison. La plupart des femmes semblent capables de tisser du lin ou de la laine pour un usage domestique, sur un métier familial. L'état commence à superviser l'industrie textile et à contrôler la culture du lin. Les tisserands spécialisés ont tendance à se regrouper dans des petits ateliers et travaillent sur commande. Des manufactures d'État emploient de nombreux ouvriers ; le matériel est ici plus élaboré, la teinture est réalisée sur place. Il existe, également, des ateliers indépendants dans les temples pour fabriquer le byssus, un lin fin qui habille statues et prêtres. Ces installations sont situées plutôt en milieu urbain. Dans tous les cas, ce sont des professionnels qui ont suivi un long apprentissage qui sont à la base d'une production "industrielle" destinée en grande partie à l'exportation. La quantité produite est fixée par le gouvernement. Le règlement est effectué après contrôle ; le prix varie suivant la qualité, définie par le nombre de fils et la quantité. Si les tisserands sont propriétaires de leur atelier et de leurs outils, le gouvernement peut sceller et rassembler les métiers dans la métropole de la province lorsqu'il n'y pas assez de travail pour les occuper tous. Dans tous les domaines du textile, l'État intervient par l'impôt. Les Ptolémées développent aussi l'industrie lainière (laine importée en partie).

Dans le courant du premier millénaire de notre ère, le gouvernement s'implique dans la qualité des produits : matière première, construction d'usines publiques ou privées, normes de qualité imposées.

 

En Mésopotamie, au IIIe millénaire av. J.C., les ateliers de tissage reçoivent "femmes et enfants rémunérés en ration d'entretien (orge, huile, vêtements et laine le plus souvent)". Dès cette époque, la laine, matériau de tissage pour les riches, est un moyen de paiement,  donc une monnaie primitive, y compris pour l'impôt.

Vers – 2000, des gravures et des peintures montrent l'existence d'une manufacture de textile installée dans un palais, des scènes d'ateliers, des femmes recluses travaillant le lin pour les temples. Au XVIIIe av. J.C., le roi de Babylone Hammurabi définit la Mésopotamie comme le "Pays de la Laine". Qui travaille alors dans les ateliers ? Sans doute les femmes, les enfants, mais aussi les hommes, suivant un cycle en relation avec les travaux agricoles.

 

En Grèce, les femmes interviennent également dans toutes les phases d'obtention des fibres (en particulier, la laine) : lavage, battage, puis filage et tissage. Elles travaillent plutôt à l'intérieur d'une maisonnée (famille, serviteurs…). Ces femmes sont soit des affranchies, soit des esclaves, soit encore des maîtresses de maison. Des enfants d'esclaves peuvent également participer à ce travail. Quant aux tissus, ils sont plutôt destinés à un usage domestique et peu à la vente. Les hommes interviennent également comme tisserands indépendants, mais aussi comme vendeurs de laine, laveurs de laine, teinturiers. Les vêtements sont confectionnés par des couturières, parfois vendeuses de leur production. Le tissage se retrouve surtout dans les quartiers urbains ou proches d'un lieu de grande concentration d'esclaves. Il n'est pas rare, non plus, que ce soient de véritables ateliers artisanaux où travaillent les femmes de la famille aux côtés d'hommes et des femmes libres ou affranchis. Le chef de famille est alors contremaître et commercial pour vendre ses produits à l'extérieur. Au VIe siècle, des artisans foulons réalisent apprêt et lavage, y compris des vêtements déjà portés (les ancêtres de nos blanchisseries). Vers – 350, les vêtements en laine et en lin font l'objet d'une forte exportation. Les teinturiers en pourpre (célébrité de la pourpre grecque de Laconie, coquillage de murex) sont installés au dehors de la ville à cause des nuisances. Il semble que chaque étape de la fabrication corresponde à une spécialisation : préparation de la matière première et filage, tissage, foulage, teinture. On les retrouve dans une multitude de petites entreprises indépendantes. Il n'y a pas d'industrie textile, à proprement parler. Les marchands sont plutôt des métèques ou même des étrangers de passage.

 

A Rome, les tissus sont surtout en laine, plus rarement en lin ou en chanvre (pour les plus pauvres), en coton d'Inde ou soie de Chine (pour les plus riches). Là encore, ce sont des femmes qui réalisent les premières étapes : lavage, dégraissage…, près des lieux de production. Le filage est réalisé par des bergères, des fileuses ou encore les maîtresses de maison. Il semble que le tissage est le fait, indifféremment, des femmes ou des hommes. La découverte de nombreux pesons (poids destinés à tendre les fils de la chaîne) dans d'anciennes fermes montrent que cette activité se pratique à la campagne comme à la ville. Foulage, teinture et découpe des vêtements sont réalisés en ville ! Les foulons ont une importance toute particulière. Chargés d'une part de la finition et de l'apprêt des tissus neufs pour un meilleur confort, d'autre part de l'entretien des vêtements, ils ont une aura notable auprès de l'administration. Ils sont situés près de cours d'eau ou de fontaines. L'utilisation de l'eau fait l'objet d'une taxe dès la fin du troisième siècle av. J.C. et bien au-delà du deuxième siècle ap. J.C.

 

En France (il est temps !), il est difficile de trouver une documentation sur le textile au moment des invasions barbares et jusqu'au début du deuxième millénaire. Les fibres utilisées jusqu'au XIIe siècle sont le chanvre, le lin, la laine.

On constate, a priori, au Moyen-Âge la même partition entre femmes et hommes, en fonction de la tâche à accomplir, de l'habileté et de la finesse ou de la force physique. La production est encore souvent artisanale, à domicile ou dans un atelier, ou familiale pour un usage privé. Femme tisserande, homme tisserand, il faut ici faire une distinction suivant la fibre traitée : laine, chanvre, lin, soie.

Au XIIIe siècle, les tisserands de soie - et d'or -  semblent être exclusivement des femmes : elles réalisent des galons, des rubans, des ceintures. La durée de l'apprentissage, de 6 à 10 ans, est fonction de l'argent qu'apporte l'apprentie. Cette profession s'éteint rapidement par manque de matière première, importée par des marchands italiens. À noter que des "parfileurs" fabriquent des objets identiques à partir de fils de soie récupérés sur de vieilles étoffes. Le livre des métiers d'E. Boileau évoque également, en ce même siècle, la présence à Paris de quelques filaresses de soie, de laceurs de fil et de soie et de passementières.

Les tisserands de laine - les toissarans de lange ou drapiers - produisent le drap, étoffe dominante jusqu'au XIIIe siècle. Leurs statuts sont proches de ceux des tisserands de toile ou de linge (lin, surtout ; chanvre), sans être identiques. Il n'est pas possible d'énumérer ici tous les articles de ces statuts dont l'héritage se retrouve dans les normes administratives de notre époque. Citons simplement : le droit d'établir un nouvel atelier est payé au roi. Ces professionnels peuvent être aidés par les membres de leur famille, leur épouse, - mais pas une concubine -, un apprenti, un ou plusieurs compagnons. Le travail à la lumière artificielle est interdit "car l'en ne puet fere oevre à chandoile oudit mestier si boine ne loial comme cele qui est fete de la lumière du jour". "Chaque objet, soit nappes, touailles, ou oevre plaine, devait avoir toujours sa largeur déterminée : celle-ci était indiquée par la verge étalon, et nul ne devait tisser une toile qui ne fut de la largeur réglementaire". Ils sont aussi nommés texiers, tellatiers, tissiers, tissots, toilerons, tissuriers (de tissurer, pour tisser)… Certains de ces substantifs se retrouvent comme des patronymes : Texier, Tissier…

Chez les drapiers, on distingue deux catégories de maîtres, essentiellement des hommes, ou leurs veuves. Les grands maîtres font fabriquer et vendent cette production : ce sont les plus riches. Les menus maîtres sont les fabricants qui deviendront les "drapiers-drapans" par opposition aux marchands-drapiers. Cette activité florissante jusqu'à la Renaissance est fortement touchée par les guerres de religion. La concurrence vient de la Hollande et de l'Angleterre. Le métier subit ensuite des fluctuations : un renouveau vers 1650 avec la création de manufactures, un ralentissement à la révocation de l'Edit de Nantes en 1685 avec l'expatriation des tisserands et, surtout, des banquiers protestants vers l'Allemagne ou l'Angleterre. Cela touche le drap ordinaire et, au milieu du XVIIIe siècle, le drap de luxe, au profit des étoffes de soie.

Les drapiers d'or et de soie, les tisseurs de soie existeraient dès le XIIIe siècle. Des statuts de 1268, présentés au prévôt  E. Boileau, évoquent des "ouvriers de drap de soye et de veluyaus (velours), et de bourserie en lice (riches étoffes pour la confection de bourses et d'aumônières ; lice = chaîne)". Pour s'installer, l'ouvrier doit connaître son métier et en donner la preuve devant des jurés. Cette connaissance est acquise auprès d'un maître lors d'un apprentissage de 6 à 8 ans. Les futurs maîtres doivent savoir travailler le satin, le damas, le velours et le drap d'or. La femme ne semble pas y avoir une place importante, même si une veuve de maître est autorisée si elle sait le "faire de sa main". Il semble que cette corporation et, donc, cette production n'aient pas duré longtemps. Celle-ci est comblée par une importation massive de soies d'Italie : les échanges sont favorisés par la création de deux foires à Lyon, en 1419.  Cette importation coute chère à une France dépendante (déjà !). La production redémarre en 1470 grâce à Louis XI qui fait appel à des artisans grecs ou italiens. Installés à Tours, ils dépendent du secrétaire des finances. Ce nouvel essai arrive à son apogée sous le règne de François Ier qui décide, en 1536, de la création d'une "Fabrique de soie" à Lyon avec un monopole pour le commerce de ce textile. Deux tisseurs italiens reçoivent l'autorisation, par lettre patente du roi de fabriquer, à Lyon des "draps d'or et d'argent". Il en naît en 1540 une corporation des ouvriers en drap d'or. C'est un coup d'arrêt pour la ville de Tours. Cette production ralentit au cours du XVIe siècle, et, encore une fois, à cause des guerres de religion. Henri IV la relance en faisant venir, à nouveau, des artisans italiens.

"Fabrique de soie" ne signifie pas indépendance vis-à-vis de la matière première : le fil de soie. En réalité, l'élevage du ver à soie, la sériciculture, existe déjà, depuis la fin du XIIIe siècle ou début du XIVe à l'initiative des papes installés en Avignon. Elle est à l'origine de manufactures de soie à Avignon, Nîmes, Paris, Rouen, Tours, Lyon. Deux siècles plus tard, la culture du mûrier et l'élevage du ver à soie sont relancés par Olivier de Serres, "mesnager des champs" - agronome -, durant le règne d'Henri IV. La culture des mûriers  se développe en Vivarais, Lyonnais, Provence et Languedoc. Au XVIe siècle, à Rive-de-Gier, "les rives des ruisseaux, les bords des chemins de notre contrée étaient partout plantés de mûriers…Ce qui le confirme aussi, c'est l'existence d'une limarre ou filature de soie, l'un des premiers établissements de ce genre créés en France. Cette industrie n'a jamais eu autant de développement qu'à Saint-Paul et à Saint-Chamond, mais elle s'y est maintenue jusqu'en 1814".

En 1605, un ouvrier en soie lyonnais, Claude Dangon, invente un métier à tisser dit à la grande tire". Le succès de ces étoffes fabriquées à partir de fils de soie français est à l'origine de luxueux bâtiments construits sur la place Royale, à Paris. D'autres manufactures sont ouvertes à Lyon (velours), à Troyes (satins et damas), à Nantes (crèpe). Une rivalité s'installe entre cette communauté et celle des tissutiers-rubaniers, aboutissant, en 1648, à la réunion des deux corps de métiers. Une fois de plus, cette industrie périclite jusqu'à la relance de Colbert qui sépare les deux corps de métiers. Les tissutiers-rubaniers deviennent les ouvriers de la petite navette : ils ne peuvent fabriquer que des étoffes ne dépassant pas un tiers d'aune en largeur (environ 39 cm). Les drapiers de soie deviennent les ouvriers de la grande navette : ils sont habilités à fabriquer des tissus de n'importe quelle largeur ; ils deviennent en 1667 "maistres et marchands ouvriers en drap d'or, d'argent et de soye et autres étoffes meslangées".

Aux siècles suivants, des avancées technologiques permettent d'améliorer la qualité et la quantité de cette production. D'abord, en 1745, avec le métier mécanique de Jacques Vocanson qui reproduit les gestes humains et permet d'obtenir des étoffes façonnées de très haute qualité : arrivé trop tôt, il ne fut jamais utilisé dans l'industrie. Ensuite, à partir de 1801, J.M. Jacquard propose un "système mécanique à cartes programmables". Ce métier est en fait une résultante d'inventions antérieures : le cylindre de J. Vocanson, les aiguilles de B. Bouchon et les cartes perforées de Falcon. Son développement est soutenu par le régime impérial. Il est rapidement utilisé dans tous les centres textiles de France. Il ne fait pas que des heureux : il supprime des emplois.

L'industrie de la soie prend alors un essor considérable : nous sommes au début de la Révolution industrielle. Avec elle, de nouveaux métiers s'imposent. Citons plus particulièrement : les "soyeux" ou "fabricants", donneurs d'ordre et de bonne réputation ; les "marchands faisant fabriquer", souvent mal vus du fait de leur appât du gain ; les commis, travaillant pour les précédents, chargés de veiller à la qualité de la production ; les chefs d'atelier, maîtres-ouvriers ou canuts, à Lyon, propriétaires des métiers, travaillant "à façon" pour les fabricants ou les marchands ; les compagnons qui produisent les tissus sur les métiers des précédents moyennant un partage du revenu ou une location ; les apprentis, au bas de l'échelle, les souffre-douleurs… Pour les tissus façonnés, des auxiliaires sont indispensables : liseurs de dessins, faiseurs de lacs, remetteurs, lisseurs, plieurs, tordeurs, ouvriers en plomb, fabricants de peigne en acier, des navettes… A noter que tous ces noms de professionnels sont masculins.

Ce travail de la soie est donc réservé aux hommes. Les femmes n'ont droit qu'aux petits métiers, peu payés : certaines phases du moulinage, dévidage, remplissage des canettes, tirage des lacs, tordage, ourdissage… L'arrivée du métier Jacquard leur permet d'accéder au tissage lui-même, une aubaine pour les chefs d'atelier ou les fabricants car elles sont rétribuées dans un rapport de 1 à 4 par rapport aux hommes.                                            

Comme on peut s'en douter, les relations entre acteurs n'étaient pas des meilleures : rémunération insuffisante contre profits excessifs, défiance des donneurs d'ordre vis-à-vis des "producteurs" sont à l'origine de nombreux conflits. Une surveillance étroite du produit fini est instaurée dès 1570, avec enregistrement des matières remises au tisseur, de la longueur et du poids de la chaîne, du métrage tissé, des déchets, du poids de la matière non utilisée et le prix de la façon. Tout cela pour éviter le "piquage d'once", le vol de substances nobles compensé par la charge du produit fini pour en augmenter le poids (avec de l'eau, de l'huile).

Les caprices de la mode ne vont pas arranger ces relations dès la fin du XVIIIe siècle. Il faut aussi ajouter le nombre trop important de chefs d'atelier, les tarifs insuffisants pour le travail accompli malgré un arrêté de 1786, et l'arrivée du métier Jacquard qui met au chômage les ouvrier(e)s peu qualifiés. Tout cela est à l'origine des deux révoltes des canuts, à Lyon. D'abord, en 1831, avec 600 morts. Puis en 1834, avec une véritable guerre civile opposant les ouvriers et l'armée : sans doute, la première guerre civile, bien avant la Commune de 1870. Cette lutte se retourne contre les tisserands et leurs ouvriers : la fabrication des tissus unis est confiée, en grande partie, aux départements producteurs des fils de soie, comme la Drôme, à un coût moindre, dans des petits ateliers familiaux. Les tissus façonnés, des chefs-d'œuvre à la réputation mondiale, restent, et encore de nos jours, une production essentiellement lyonnaise.

 

En Loire-sud, deux autres spécialités de tissage se développent : la première, celle des tissutiers-rubaniers ou ribandiers ou passementiers ou encore les ouvriers de la petite navette ; la deuxième, beaucoup plus tardive, celle des fabricants de tresses et lacets. En amont, une troisième est nécessaire aux deux autres : celle des mouliniers.

D'après Natalis Rondot, "la fabrication des rubans fut établie à Saint-Chamond dès le XIe siècle ou tout au moins le XIIe siècle". Plus vraisemblablement, elle débute au XIVe ou XVe siècle.

 

Les mouliniers

Légende pour quelques' uns, mais réalité pour la majorité des historiens locaux, l'histoire débute avec l'installation d'un bolonais, du nom de Gayotti, à La Valla, dans le Pays du Jarez. Attiré par le commerce de la soie entre Lyon et l'Italie, il s'installe dans un petit hameau reculé, Luzerneau - ou Pinay, suivant les historiens - pour éviter les représailles de ses concitoyens. Il y crée un moulinage de la soie : les fils de soie étant trop fins pour être utilisés en l'état, ils sont réunis et tordus ensemble pour faire un fil pouvant être tissé.  Son succès le fait descendre à Saint-Chamond. Autre hypothèse, à priori plus tardive, l'introduction du moulinage à Virieu - Pélussin -  par une autre famille de Bologne, les Benay, dans la deuxième moitié du XVIe siècle. En faveur de la première, cette déclaration de 1537 :"Loyse, fille de Gabriel de Saint-Chaulmont a este afferme pour apprehendre à devuyder la soye aux filles de Sainte-Catherine pour troys ans pour le pris et somme d'une chacune année de dix livres t. et avec sera nourrie et couche audict hospital aux despens de laulmosnes…"

Quelle qu'en soit l'origine, c'est un point de départ pour l'économie saint-chamonaise. La Grande Rue accueille de nombreux ateliers de moulinage : les moulins ronds, en bois, sont actionnés par des chevaux. Ceux qui s'installent sur les berges du Gier ou du Janon utilisent la force hydraulique grâce à la création de biefs. Les archives nous permettent de connaître les noms de quelques' uns de ces mouliniers : de Moras, Desgrands, Chadert et Claperon, Montagnier, Terrasse, du Jart, Gillier…, au total 43 entre 1635 et 1645.

 

 

 

   
                                         Moulins à Soye fondés à Saint-Chamond en 1665 sur les rives du Gier  

 

La corporation et ses statuts

Comme la plupart des artisans, et même si cela est facultatif, les mouliniers se regroupent en une corporation qui régit la profession et les relations entre professionnels. Les statuts sont proposés par des maîtres au roi qui, en général, les accepte. À partir de 1581, la corporation devient obligatoire, mais il y a de nombreuses exceptions, légales ou non, en particulier dans les campagnes. Elle est dirigée par des maîtres, jurés élus, qui veillent à la bonne application des statuts et condamnent à des amendes en cas de manquement. En 1600, les mouliniers présentent leur premier règlement intitulé "Statuts des Maîtres fileurs et mouliniers de soye des villes de Lyon, Saint-Chamond et lieux circonvoisins" (dont une partie du Languedoc !). Ils sont enregistrés en 1601 et précisent ceux qui ont déjà été établis pour la Grande Fabrique de soieries de Lyon et environs (pour simplifier). Cette corporation avait deux sièges distincts : l'un à Lyon, l'autre à Saint-Chamond, chacun ayant ses propres maîtres gardes élus. Il est impossible de citer tous les articles de ces statuts. Disons simplement que les devideresses sont fortement concernées et encadrées. En 1610, les statuts de la manufacture d'étoffes de Tours sont applicables à celle de Lyon, donc avec la possibilité pour cette dernière de disposer de moulins à soie, malgré l'opposition des maîtres mouliniers. En 1619, de nouveaux statuts sont adoptés précisant les obligations des maîtres jurés et évoquant à nouveau les devideresses qui ont tendance à tricher sur les quantités de soie rendue, malgré les lourdes amendes. En 1641, les mouliniers lyonnais s'attaquent encore aux devideresses dans une nouvelle rédaction. En 1691, l'État, pour payer les guerres, crée des offices payants de maîtres gardes. A Saint-Chamond, les mouliniers refusent cet achat, bloquant ainsi toute nouvelle élection. En 1693, la ville  prend à son compte cet office et permet, ainsi, de nouvelles élections en …1699, avec quelques modifications des statuts, notamment pour limiter "les larcins fréquents qui leur sont faits par les dévideurs et qui ont causé la ruine de plusieurs maîtres", mais aussi pour contrer la concurrence et l'installation de nouveaux maîtres. Au cours des années suivantes, les statuts de Saint-Chamond suivent ceux de Lyon avec une augmentation notable des droits de réception des maîtres, des compagnons et des apprentis. Les mouliniers se divisent en deux catégories : ils travaillent soit à façon, soit pour leur propre compte – une minorité. Cette corporation existe encore au moment de la publication de l'édit de Turgot, en 1776. À la restauration de ces communautés en 1777, il n'est pas sûr qu'elle ait été reconstituée.

 

Évolution

Au cours du XVIIe siècle, on peut évaluer le nombre de mouliniers à Saint-Chamond à environ quarante. A proximité, on en trouve dans les villages de Pélussin (Virieu), Chavanay, Saint-Julien-Molin-Molette. Un peu plus loin, il s'en crée dans le Vivarais, notamment à Pont-d'Aubenas.

Si l'on en croit son seigneur et maître, Jacques de Chevrières, Saint-Chamond profita pleinement de l'installation des mouliniers. En1604, il déclare : "Depuis vingt ans, le bourg de Saint-Chamond a crû et augmenté de deux tiers de maisons et de personnes…les artisans si sont retirés de toutes parts, principalement des fileurs [mouliniers] et manufacturiers de soie, plus qu'en la ville de Lyon, ni qu'en autre lieu ou endroit du royaume, ce qui rend le commerce si grand, la débite des denrées si fréquente que tous les peuples ciconvoisins y apportent, de toutes parts, leurs denrées et leurs marchandises pour les vendre et débiter promptement".

La Révolution de 1789 n'a pas d'effet particulier sur les mouliniers, et pourtant leur nombre va décroître tout au long du XIXe siècle. En 1833, le nombre de moulins dans l'arrondissement est de 115 et de 103 en 1834. Leur production est très insuffisante pour répondre à la demande de la rubanerie. En 1842, la sériciculture et la plantation des mûriers augmente à nouveau dans la Loire. Le moulinage maintient son chiffre d'affaires de 1828. Certains moulins se transforment en fabriques de lacets plus lucratives qui attirent un personnel mieux payé. D'autres arrêtent de travailler à façon, achètent la soie en ballots, la mouline et la revende ; là encore, les gains sont très attractifs. Des évènements climatiques vont provoquer de gros dégâts et des fermetures. C'est le cas en 1832 d'une inondation due à la crue du Janon qui traverse la ville.

Les mouliniers, en général, les saint-chamonais, en particulier, ne suivent pas la révolution industrielle : le matériel est obsolète, rustique alors que des innovations sur l'envidage, l'apprêt, les fuseaux améliorent la production. Et même si le système corporatif n'existe plus, la vie est restée la même : l'artisan vit dans des locaux exiguës avec sa famille et son personnel. En cette fin de siècle, cette industrie de la soie la plus ancienne dans la Loire a maintenu une centaine d'entreprises employant 3500 ouvriers dont seulement 150 hommes. Les entrepreneurs se convertissent en mouliniers-tisseurs de gazes, de crêpes ou en tisseurs de soie pour la Fabrique lyonnaise. Les ouvrières se tournent vers d'autres métiers du textile plus rémunérateurs. Au début du XXe siècle, le dernier moulinier indépendant du Pays du Gier, le moulinage Micol, est absorbé par les Manufactures réunies de lacets.

La sériciculture n'est plus qu'un lointain souvenir dans la Loire. En 1896, ce métier n'y est plus du tout référencé.

 

Les tussotiers - ribandiers - passementiers

Notre premier moulinier Gayotti à venir s'installer dans notre Pays du Gier est attiré par le commerce de la soie entre Lyon et l'Italie. Peut-on penser que, à l'inverse,  la possibilité de disposer d'une matière première abondante et locale provoque l'arrivée de tisserands ou du moins l'augmentation de leur nombre ? Idée tout-à-fait personnelle !

En 1466, Louis XI tente d'installer une manufacture à Lyon, "nostre dite ville de lion en laquelle come l'on dit en y a ja aucun commencement". En réalité, il y a 3 tissutiers en début du XVe siècle, 16, en fin. On peut se poser la même question pour notre vallée du Gier : Le premier métier à basse lisse aurait été "envoyé de Lyon à Izieux [commune rattachée aujourd'hui à Saint-Chamond] par les dames de Saint-Pierre-les-Nonnains, de Lyon, qui possèdent le fief d'Izieux et nommaient le curé. Un menuisier d'Izieux se fit constructeur de pareils métiers et les maîtres ribandiers de Saint-Chamond conservèrent longtemps avec vénération un très ancien métier portant l'inscription Izieux, 1515". Pour Saint-Etienne, il faut attendre la fin du siècle pour qu'il soit question de rubaniers ; leur développement est sans doute très rapide puisque, dès 1603, ils créent la confrérie des passementiers. Celle de Saint-Chamond n'est fondée qu'en 1634 ! Mais la motivation des Confréries est plutôt religieuse et sociale et non pas financière.

 

La corporation et ses statuts

C'est à la fin du XVIe siècle que les tisserands se regroupent en corporation, même si certains l'ont fait dès le début du XVe siècle, dans d'autres régions. Suivant la ville, celle-ci peut correspondre à un métier précis, comme les tissutiers-rubaniers, à Troyes ou, au contraire, à un ensemble de métiers : maîtres passementiers, rubaniers, teinturiers, lacetiers, à Saint-Lô. Lyon, capitale du marché de la soie, héberge jusqu'à 9 corporations en relation avec le travail de la soie. Si les règles corporatives sont plutôt libérales au XIIIe siècle, elles ont désormais le but beaucoup moins louable de "restreindre la concurrence, de diminuer le nombre de maîtres, de réserver la maîtrise aux fils et gendres de maîtres à l'exclusion des simples compagnons ; une aristocratie de boutique, mesquine et jalouse, est en train de se constituer".

Le premier règlement des Maîtres Passementiers, Tissutiers, Ribandiers du Lyonnais, Forest, Beaujolais et Velay est homologué en 1585. Seize tissotiers et passementiers de Saint-Chamond, Saint-Etienne et Saint-Martin-en-Coailleux participent à sa rédaction. Ils sont relativement cléments, mais restreignent tout de même la concurrence ; les seules obligations concernent l'apprentissage, le compagnonnage et… le mariage. À noter que les filles ne sont pas admises comme apprenties, "sauf celles de l'Aumône générale de Lyon ou les orphelines mendiant leur pain et habitant le même quartier que le maître". À ce moment, Saint-Etienne ne fait partie que des lieux circonvoisins.

Quelques années plus tard, Louis XIII ordonne que les rubaniers, teinturiers, mouliniers… soient sous la surveillance des maîtres de la Grande Fabrique de Lyon. Dans le même temps, tous les édits, arrêts et règlements de la manufacture de Tours sont applicables à celle de Lyon, au détriment de ces mêmes rubaniers, teinturiers et mouliniers.

En 1630, un nouveau règlement est proposé par les professionnels, en particulier à propos de l'inexécution du règlement de 1585. Les sujets sont toujours les mêmes, mais les précisions sont de plus en plus nombreuses et l'accès au métier est de plus en plus difficile. Les passementiers du Velay sont les plus nombreux, opposés au régime corporatif essentiellement du fait de l'inapplication des textes antérieurs. Désormais, ils ne trouvent du travail que s'ils s'engagent à respecter le nouveau règlement.

À Lyon, ces statuts sont durcis par de nouvelles rédactions en 1682, 1717 et 1743. A Saint-Chamond et dans le Velay, ils sont à peu près respectés jusqu'en 1766, date de l'édit de Turgot qui supprime les corporations. À Saint-Etienne, ils ne le sont plus guère à partir de 1720 ce qui permet un véritable décollage de la profession par rapport aux autres villes concernées.

"… la dite fabrique [de Saint-Chamond] diminue tous les jours à cause de la cherté des soyes et l'on remarque que la dite fabrique se détruit par Messieurs de la ville de Saint-Etienne qui l'ont presque toute attirée chez eux quoyqu'ils n'ayent pas la maîtrise. Il s'y en fabrique à présent dix fois plus qu'à Saint-Chamond ; ce qui leur donne cette facilité, c'est que les habitans de Saint-Etienne ne sont pas accablés de tailles et autres impositions comme ceux de Saint-Chamond qui l'abandonnent tous les jours pour se retirer ailleurs".

A noter, tout de même, qu'en 1743 la corporation des rubaniers et passementiers stéphanois présenta de nouveaux statuts, mais trop protecteurs, ils furent refusés par le Conseil du Commerce devenu défenseur du travail libre.

 

La surveillance de l'État

Les statuts des corporations ne sont pas les seuls à régir toutes ces professions artisanales, voire proto-industrielles. À partir de 1630, l'État crée un certain nombre de "surveillants" publics : des Intendants des Provinces chargés de la haute surveillance de l'industrie ; des Inspecteurs des manufactures dépendant des précédents pour veiller à l'application des règlements ; des assemblées de commerce regroupant des responsables, professionnels ou fonctionnaires, de plusieurs métiers ; enfin, maires et échevins sont tenus au courant des différends dans les manufactures (les deux derniers en 1669). Parmi les nouveaux règlements  généraux (1704), il faut noter celui qui concerne les faillis auxquels on ne peut saisir moulins, métiers, instruments pour la préparation des étoffes de soie, de laine, de coton…

 

Évolution

Le tissage, s'il est le plus souvent le domaine de l'homme, est à l'origine de nombreux nouveaux métiers, souvent au profit des femmes : les dévideuses qui garnissent de fil les bobines, les canneteuses, les ourdisseuses qui préparent les fils de chaîne, les émoucheteuses qui éliminent les irrégularités du fil, les apprêteuses, les découpeuses, les échantilloneuses, les plieuses. "Au profit", le terme est ambigu. Si, effectivement, celles-ci exercent une activité rétribuée, il s'agit plutôt d'un salaire de misère et les conditions de vie  sont difficiles à imaginer. Et cela ne va pas s'arranger.  Les hommes, mieux payés, sont les tisserands - le fonctionnement des métiers est alors très physique -, les dessinateurs, les piqueurs de dessins (voir plus haut)…

Si la première moitié du XVIIe siècle correspond à l'organisation de la profession, la deuxième voit un développement rapide des ateliers de rubandiers et de tissotiers à Saint-Chamond, mais sans doute plus à Saint-Etienne. Lyon est encore la capitale de la rubanerie. Le plus grand nombre se trouve dans le Velay, à Saint-Just-Malmont, Saint-Pal-de-Montz… Suivant les métiers utilisés, chaque secteur a sa spécialité : le façonné (le plus beau) et l'uni (le plus simple) pour Saint-Chamond, le façonné pour Saint-Didier-en-Velay, l'uni pour Saint-Etienne. Ce développement est dû en grande partie à la mode de ce siècle. Même s'il y a des hauts et des bas, les rubans sont portés exagérément tant par les femmes que par les hommes. Après les "mignons" d'Henri III, on découvrira les galants, les roués, les muscadins et les lions, ces derniers sous Louis-Philippe. Ce luxe fait réagir les dirigeants. Henri IV défend en 1601 – 1606 "à tous les habitants du royaume de porter ni or ni argent sur les habits, excepté les filles de joie et filoux à qui nous ne portons pas assez d'intérêt pour nous occuper de leur conduite". Mazarin fait de même contre la "funeste et ruineuse passementerie". Louis XIV et sa cour passent outre : "La veste hérita, en partie, des décorations de dentelles, de rubans et de broderies du pourpoint". Cette intervention de l'État dans les dépenses de l'habillement n'est pas nouvelle. En 1279, Philippe III le Hardi limite, notamment, la confection annuelle d'habits tant pour les seigneurs que pour leurs valets. Philippe IV le Bel récidive en 1294 pour les bourgeois, les ducs, les comtes…et leurs épouses. En 1373, Charles V le Sage interdit les souliers à poulaine (chaussure à extrémité allongée en pointe, parfois relevée). En 1485, Henri III n'autorise les draps d'or et d'argent, les robes ou doublures en soie qu'aux nobles "vivant noblement". Ces lois sont dites somptuaires.

Toutefois, cet engouement ne peut durer, faute de moyens financiers. Ceux-ci sont sans doute liés aux dépenses engagées pour les guerres qui nécessitent de nouvelles taxes. [Nous en avons parlé dans les articles sur l'art de la table]. Les mauvaises récoltes ont provoqué famine et hausse des prix. La révocation de l'Édit de Nantes en 1685 a, peut-être, eu également un certain impact. La crise touche toutes les "villes du textile", mais aussi toutes les industries. Les exportations perdurent et permettent aux marchands faisant fabriquer de s'en sortir. En fait, la France importe surtout d'Angleterre (en contrebande), d'Italie, d'Allemagne, voire de Suisse (Dans ce cas, les produits étaient vendus comme originaires de France. Ce n'est donc pas nouveau !) et exporte, pour un montant de 8 à 9 millions, en Angleterre, en Espagne, au Portugal, en Hollande, en Prusse, en Autriche, en Amérique...

Le goût du luxe et une certaine paix internationale relancent la fabrication des rubans, de la Régence (1715) aux premières années du règne de Louis XVI (1985). Les fabricants stéphanois travaillent désormais pour leur compte, sans passer par leurs confrères lyonnais. Cette suppression d'intermédiaire agit sur les prix et explique le développement considérable de la rubanerie à Saint-Etienne, aux dépends de celles de Lyon et de Saint-Chamond. Dans celle-ci, les frères Dugas relancent pour un temps la production. Si, au début du XVIIIe siècle, le chiffre d'affaires de Saint-Chamond est le dixième de celui de Saint-Etienne, il remonte à environ 25 – 30 % en 1788 pour s'effondrer au milieu du XIXe siècle.

Malgré l'incertitude des statistiques de l'époque, retenons, tout de même, à la fin du XVIIIe siècle, pour Saint-Etienne, Saint-Chamond et le Velay : environ 15 000 métiers, 30 000 ouvriers, entre 200 et 300 tonnes de soie pour 10 – 12 millions de francs, la moitié produite en France, le reste provenant d'Italie, du Proche-Orient ou de Chine. Le tout pour un chiffre d'affaires annuel de 15 millions de francs.

Ouvrons ici une petite parenthèse sur la détermination du poids marchand de la soie. Les chiffres ci-dessus montrent l'importance économique du textile dans notre région. Au plan national, ces activités représentent la moitié de la production industrielle et artisanale. Ce brassage d'argent entraine inévitablement des malversations. A une petite échelle, la méfiance à l'encontre des devideresses montre que ce problème s'est révélé très tôt. C'est de ce constat que sont nées les "Conditions des soies" chargées essentiellement de vérifier le poids marchand de la soie pure et sèche vendue. Il existe deux types de "polluants" : l'eau et les impuretés. La soie s'hydrate facilement, jusqu'à 10 % de son poids. La tradition est de faire une remise, à l'amiable, sur chaque balle de soie. Entre 1793 et 1806, plusieurs "Conditions" sont créées, à Saint-Etienne, à l'initiative des négociants de la Chambre de commerce : elles sont privées et donc rivales. Sous l'impulsion de Gouvernement, la Chambre de commerce décide de les remplacer par une Condition de soie publique unique, en 1808. Un projet identique est suggéré à Saint-Chamond : une Condition unique, mais non officielle, voit le jour vers les années 1820, interrompt ses activités et les reprend en 1889.

Sur un plan pratique, le conditionnement consiste à déshydrater un échantillon de la balle de soie, à le peser et à ajouter un quantum d'humidité de 11% ; on obtient ainsi le poids marchand à facturer. Une déshumidification très insuffisante est d'abord obtenue par maintien dans une pièce chauffée entre 21° et 29°, ce jusqu'en 1839. A cette même époque, un appareil Talabot donne de meilleurs résultats, 2h à 105°. Il faut attendre 3 ans pour qu'il soit agréé par l'administration nationale. Ce procédé est amélioré en 1852 par Persoz en utilisant un courant d'air à 120°. Adopté dans plusieurs grandes villes très rapidement, il n'arrive à Saint-Etienne qu'en 1861 ! Quelques modifications sont à noter jusqu'à la fin du siècle : température à 130°, changement de l'appareil de chauffage…

Quant aux impuretés, il s'agit du grès, sécrété par la chenille, qui entoure le fil de soie et les produits utilisés par les mouliniers. Pour le grès, il faut faire un décreusage, un traitement à l'eau savonneuse, à chaud, suivi d'un lavage à l'eau. Pour les deuxièmes, un traitement chimique peut être nécessaire. L'eau doit être très pure : c'est le cas pour les eaux qui descendent du mont Pilat. Le résultat dépend également de l'origine et de la couleur de la soie.

Nous passons sous silence les très nombreuses péripéties qui ont pour but de rendre plus juste ce conditionnement, entre 1860 et…1899. Interviennent à cette occasion le Conseil municipal de Saint-Etienne, les Chambres de commerce de Lyon et Saint-Etienne, les Conditions de Lyon et Saint-Etienne, la Chambre syndicale des tissus, le Comité consultatif des Arts et Manufactures, le Ministre de l'Agriculture et du Commerce. Rien d'étonnant, donc, que les Règlements des conditions n'aient été adoptés qu'au bout de 39 ans ! La définition et la détermination du titrage de la soie est aussi compliquée : entre 1866 et 1877, puis remaniées entre 1891 et 1904.

Fermons la parenthèse et revenons sur "l'évolution".

Comme nous l'avons déjà dit, à partir des premières années du XVIIIe siècle, la rubanerie saint-chamonaise périclite, sans doute à cause des étapes à franchir du grossiste en soie au marchand du produit fini et, surtout, de la concurrence des passementiers stéphanois.

En premier, le marchand-fabricant achète la soie en écheveaux au grossiste ; celle-ci est contrôlée par la Condition des soies de Saint-Etienne ou de Lyon. La soie passe entre les mains du moulinier qui travaille les fils suivant les recommandations qui lui sont données : nombre de torsions, à droite ou à gauche, nombre de fils assemblés… Intervient, ensuite, le passementier, propriétaire du métier, chargé de son entretien, tributaire des commandes, du bon-vouloir financier du marchand et de la concurrence. La concurrence provient de la campagne environnante, des paysans-artisans, qui trouvent-là un complément de revenus, notamment durant l'hiver. D'autres explications sont possibles. D'abord un manque de modernisation du matériel, comme pour les mouliniers. Les métiers à basse ou haute lisse ne permettent de produire qu'un seul type de ruban à la fois. Il existe pourtant un métier, dit "à la zurichoise" qui en confectionne plusieurs simultanément (de 12 à 24). Ce métier a un coût élevé et seul un emprunt permet de l'acquérir. Les banquiers protestants ont été exilés à la suite de la révocation de l'Édit de Nantes, en 1685. Les sources de financement sont donc réduites. Par ailleurs, un privilège royal attribué à un ribandier suisse interdit, pour quelques années, l'utilisation de ce nouveau métier. Celui-ci n'arrive dans notre Pays du Gier que dans les années 1750. Les rubans reviennent à la mode, à cette époque. Métier et mode relancent la production, malgré les taxes imposées par la ville de Lyon. Cela n'a qu'un temps ; la Révolution arrive et Javogues, l'envoyé de la Convention, décide "de dégraisser les fabricants de rubans et de soieries au profit de l'humanité souffrante". Malgré un nouveau soubresaut dans les années 1820, la rubanerie saint-chamonaise disparaît progressivement. Les rubaniers soit ferment leur entreprise, soit se reconvertissent dans la forge ou le lacet.

Autre explication de ce déclin, la concurrence de Saint-Etienne. Plusieurs facteurs sont possibles :

- Les rubaniers saint-chamonais, comme les lyonnais, restent fidèles aux statuts de la corporation jusqu'à la Révolution, limitant le nombre d'installations, donc la concurrence. Au contraire, les stéphanois adoptent un système plus libéral permettant de multiplier la création d'ateliers.

- L'organisation même de la profession. À Saint-Etienne, les passementiers-rubaniers sont divisés en deux catégories. Les maîtres ouvriers - futurs chefs d'atelier - qui travaillent à façon et les maîtres marchands - marchands-fabricants - qui font travailler les précédents, qui sont à la fois commerçants et concepteurs du projet. Cette distinction apparaît dès la fin du XVIIe siècle. Au XVIIIe siècle, le nombre des maîtres marchands est beaucoup plus important que celui des maîtres ouvriers ou passementiers installés dans la ville. Saint-Etienne devient ainsi le siège principal de la rubanerie, au moins au niveau commercial, à défaut de l'être pour la fabrication. Le métier de marchand de rubans est très lucratif : en 1747, c'est cette communauté qui paye le plus de taxes à la ville, loin devant les marchands quincaillers.

- Dès le XVIIIe siècle, la Fabrique stéphanoise a également su prendre ses distances de celle de Lyon pour le commerce de la soie et des produits finis, par le regroupement des professionnels : passementiers, marchands et main-d'œuvre rurale. "Il y avait fort peu de métiers à Saint-Etienne, où la présence des autres industries avait rendu la main d'œuvre plus chère. Ils étaient répandus dans les campagnes environnantes jusqu'à une assez grande distance. C'est sans doute à cause de cet éloignement qu'il ne se forma point à Saint-Etienne de corporation entre les ouvriers intéressés à maintenir les salaires à un taux élevé, et ce fut l'origine de sa prépondérance sur ses rivales (Saint-Chamond et Saint-Didier)" (A. Peyret, 1835).

Ce sont entre 42  communes qui "doivent une partie de leur subsistance à cette fabrique [de Saint-Etienne]". Cinq seulement dépendent de celle de Saint-Chamond, et quatre des deux. Saint-Didier-en-Velay, spécialisée dans les façonnés, est en relation avec Saint-Chamond. Dans cette région, le climat ne permet pas de travailler la terre toute l'année. Le tissage améliore les finances, tout comme la clouterie, le travail dans les mines…Les ouvriers du Velay doivent rapporter les rubans à Saint-Etienne. Le curé de la paroisse leur délivre un passeport attestant que leur village n'est touché ni par la peste, ni par une autre maladie contagieuse.

- Plus tard, la création de la voie ferrée Saint-Etienne – Lyon permet des échanges rapides. Le positionnement de la gare à Saint-Chamond est, au contraire, source de retards : "… l'établissement du chemin de fer de Saint-Etienne à Lyon est devenu un instrument de ruine pour le commerce de la ville de Saint-Chamond". En réalité, le déclin de la rubanerie est bien antérieur à la création de cette voie de communication.

D'autres évènements, d'autres modalités interviennent dans la vie de nos ribandiers-passementiers et, ce, dès le XVIIe siècle.

 

Le droit de propriété

De nos jours encore, et sans doute pour longtemps, des textes ou des pouvoirs peuvent modifier des règles éditées auparavant. Ces règles peuvent également être insuffisamment précises et sources de conflits.

Concernant notre région, la corporation de rubaniers détenant le monopole du tissage de la soie, il n'y eut pas à faire appel au Conseil du Roi pour prendre parti. Ce ne fut pas le cas à Paris et Lyon entre les Fabriques d'étoffes, les Fabriques de rubans, ou encore les guimpiers, les gazetiers, les boutonniers qui fabriquaient des objets similaires. La liste de ces différends est très longue et ne nous concerne pas.

Autre point de désaccord, le perfectionnement des appareils ou des techniques n'appartient pas à son inventeur. Les brevets d'inventeur n'apparaissent qu'en 1791. L.J. Gras en recense, dans la Loire, 156 entre 1809 et 1850, 159 entre 1850 et 1862, 285 entre 1863 et 1883. Ils concernent les rubans, les tresses et lacets, la teinture…

L'appartenance à l'inventeur, ou, plutôt, au créateur, touche un autre domaine : le dessin de Fabrique. En 1806, à Lyon, cette propriété relève des attributions du Conseil de Prud'hommes. Des conseils identiques pourraient être créés dans toutes les villes de Fabrique. Les rubaniers saint-chamonais sont réputés pour leurs rubans façonnés. Pour en garder la propriété, ils s'appuient sur les statuts des règlements de la corporation de l'Ancien régime. A l'inverse, les stéphanois sont pour une totale liberté d'utilisation. Ce différend incite les saint-chamonais à demander la création d'un Conseil de prud'hommes. La Chambre consultative des Arts et Manufactures s'y oppose. En 1810, le gouvernement crée un conseil à Saint-Etienne, sans prérogatives particulières sur ce sujet et un conseil à Saint-Chamond chargé tout particulièrement de juger de cette question. Cette ambiguïté aboutit, en 1815, à un procès intenté par Dugas, de Saint-Chamond, contre des ribandiers stéphanois. Dugas est débouté par le Tribunal de commerce de Saint-Etienne, mais la Cour d'appel de Lyon en décide autrement… Après de nombreuses péripéties (encore une fois), une ordonnance, en 1825, donna tort ou raison (!) aux deux villes d'une part en limitant la liberté illimitée de Saint-Etienne, d'autre part en refusant la propriété exclusive de Saint-Chamond. D'autres projets seront proposés en 1829, 1847 et 1856, en vain : les deux premiers furent bloqués par les révolutions de 1830 et 1848. La question sera reprise par le Parlement en 1901. De façon plus positive, disons que tout cela aboutit à la création du  Musée d'art et d'industrie de Saint-Etienne à qui furent confiés tous les échantillons déposés par les rubaniers.

 

Les privilèges royaux

Seul le roi peut accorder un privilège, comme l'exclusivité de l'utilisation dans un temps et/ou une région donnée. C'est le cas des "manufactures royales", établissements privés à la dénomination ambiguë : le privilège n'autorise pas forcément ce titre et ce titre ne veut pas dire que l'invention provient de l'entreprise.

Pour concurrencer le crêpe italien qui coutait cher au royaume, Colbert accorde, en 1666, un privilège de 15 ans à une manufacture installée à Lyon, Saint-Etienne et Saint-Chamond.

De même, au XVIIIe siècle, J.C. Flachat crée à Saint-Chamond une manufacture de teinture, avec des ouvriers grecs d'Andrinople. Elle devient manufacture royale, avec pour but "arconner et filer le coton à la manière des Levantins et pour teindre les cotons, soies, poils de chèvre, etc…, en rouge façon d'Andrinople et autres couleurs".

Ce privilège peut être accordé pour un investissement. C'est le cas du métier à la zurichoise qui permet de réaliser jusqu'à 30 rubans simultanément. En 1736, un bâlois, nommé Meschinger, obtient ainsi, pour Marseille, l'exclusivité de l'utilisation de ce type de métier par privilège royal jusqu'en 1755, au détriment d'autres ribandiers qui possèdent ce même matériel. Un privilège identique est accordé, en 1739, pour 15 ans, à E. Genêt et à son successeur Hommel, pour toutes les villes du royaume, hors Marseille. L'installation de tels métiers est donc risquée pour tous les autres ribandiers. A Saint-Chamond, Dugas passe outre dans les années 1750. À Saint-Didier en Velay, il n'apparait qu'en 1775. A Saint-Etienne, le compte-rendu d'une séance du 3 mars 1824 de la Chambre consultative des Arts et Manufactures attribue cette première installation à un certain Gaëtan Aufosso, en 1769. Dès 1770, les passementiers demandent à l'État et obtiennent une aide financière de 70 livres par métier acheté et par an, pendant 8 ans : 200 métiers sont ainsi installés. En 1777, les ribandiers stéphanois et saint-chamonais rédigent un mémoire destiné au Directeur général des finances Necker pour une prolongation de cette aide financière. Devant la concurrence des passementiers bâlois qui utilisent ce métier à la zurichoise, l'industrie du ruban périclite dans ces deux villes. L'aide de l'État pose, en fait, quelques problèmes : doit-elle être accordée pour 8 ans à partir de 1770 ou à partir de la date de l'acquisition ? L'État opta, bien sûr, pour la première solution.

 

Après cette diversion, reprenons le cours de notre histoire. En mars 1789, le tiers-état du Forez et du Velay demande de reporter les taxes douanières aux frontières du pays (et non pas seulement dès Lyon). Celui de Lyon réclame la suppression des maîtrises (Saint-Etienne l'a déjà fait). La mode est toujours aux rubans en 1790, mais le taux de change des assignats rend très couteuse l'exportation. La soie est désormais stockée dans l'attente de jours meilleurs ou vendue 20% de plus qu'auparavant. La Terreur proscrit les fabriques de luxe, ce qui, de facto, entraîne l'arrachage de milliers de mûriers, notamment dans le sud-ouest et dans le Dauphiné. Ceux qui restent ne sont pas entretenus : il faudra attendre des années pour qu'ils soient à nouveau productifs. Il s'en suit une grande misère compensée, en partie, par une aide de l'État, grâce à une taxe oppressive sur les plus riches. Cette aide concerne en particulier les ouvriers du textile qui acceptent de suivre une formation d'armurier.

À partir de 1796, les ribandiers reprennent espoir. Les manufactures de laine, de soie… sont encouragées par une aide de l'État, la plus grande partie étant attribuée à la Fabrique de Lyon. La véritable reprise débute après le coup d'État du 18 brumaire (9 novembre 1799), et ce, jusqu'en 1806, pour décliner, ensuite jusqu'en 1815, malgré un léger rebond en 1812. La production n'atteint pas, dans les meilleures années, la moitié de celles qu'a connu l'Ancien Régime, juste avant la Révolution. Le Conseil de Commerce réclame une meilleure protection contre l'importation et un développement des voies de communication pour faciliter l'approvisionnement des stéphanois. À partir de 1806, la reprise des guerres provoque cette nouvelle chute de la production, interdisant des échanges commerciaux en Europe et outre atlantique. Des hivers rigoureux détruisent les récoltes de soie.

Au début de ce XIXe siècle, plusieurs organismes sont créés pour mieux gérer ou encadrer la profession : Conseils des Prud'hommes à Saint-Etienne et Saint-Chamond, Condition unique publique, Conseil de Commerce, Chambres consultatives des Arts et Manufactures de Saint-Etienne et Saint-Chamond, École de dessin de Saint-Etienne. Plusieurs lois sont votées à l'encontre des ouvriers, en particulier les droits d'entente et de coalition.

Le matériel utilisé reste, en majorité, ancien à Saint-Etienne et Saint-Chamond : métiers à basse lisse 10 500, métiers à haute-lisse 650, métiers à la zurichoise 2600, métiers à velours 100.

Avec la Restauration, la rubanerie se développe à nouveau avec d'importantes demandes d'Allemagne et d'Amérique. Le chiffre d'affaires sur Saint-Etienne passe de 7 millions en 1817 pour 110 fabricants à 45 millions (172 fabricants) en 1833. A Saint-Chamond, la baisse continue, avec seulement 1 million en 1817 (8 fabricants), mais jusqu'à 5 millions en 1833 (30 fabricants). À Saint-Didier, la Révolution n'empêche pas la croissance : on passe de 400 métiers à haute-lisse en 1780 à 1700 au début de la Restauration. Ce type de métier disparaît en 1830 au profit des métiers Jacquard.

Le règne de Louis-Philippe débute, en 1830, par de nombreuses révoltes des ouvriers qui réclament une hausse de tarifs. La production s'en ressent immédiatement. A cela s'ajoutent une crise économique aux Etats-Unis, gros importateurs de rubans et une progression des fabriques de Bâle. Les deux tiers des métiers foréziens sont arrêtés. Le Gouvernement accorde des allocations aux chômeurs à plusieurs reprises. Vers 1840, on peut considérer que la rubanerie saint-chamonaise n'existe plus, avec un effet secondaire inattendu : la main-d'œuvre s'exporte à Saint-Etienne créant une augmentation de la "concurrence des bras" et une diminution des salaires.

La révolution de 1848 n'amène rien de bon : le Gouvernement intervient pour éviter les faillites (!). Des ateliers et des métiers installés dans des couvents sont incendiés : les prix y sont moins élevés, la main d'œuvre est mal payée ou constituée d'apprenties produisant des rubans de qualité inférieure.  Si la demande, tant intérieure qu'extérieure, diminue dans cette année, elle augmente considérablement dès 1849. La Fabrique de Saint-Etienne est toutefois bloquée dans son expansion par la limitation des heures de travail, l'exportation des soies teintes et le droit de sortie insuffisant, le manque des débouchés à l'exportation. Elle parvient à son sommet en 1855, avec 15000 métiers, 50000 ouvriers et un chiffre d'affaires de 100 millions de francs. A partir de 1857, une fois de plus, la chute s'annonce : crise financière mondiale, concurrence des rubans suisses unis moins chers, prix de la soie élevé en relation avec la diminution de la sériciculture, la mode… Le chômage touche le tiers des ouvriers. Un léger rebond se produit l'année suivante, permettant de réduire le chômage, en partie grâce, aussi,  au départ de la profession de nombreux ouvriers. Dans les années qui suivent, la situation est toujours fluctuante. En cause, la guerre de Sécession aux Etats-Unis, l'importation des fils de coton anglais, la mode qui n'utilise que l'uni et se tourne vers la plume et les fleurs artificielles. En 1867, sur les 24000 employés de la branche textile, 60 % sont des femmes.

Les incertitudes grandissantes sur l'avenir de la rubanerie et la grève des veloutiers en 1865 provoquent la création de sociétés de secours mutuels et de coopératives de production.

En 1870, le ruban façonné, spécialité de Saint-Chamond et de Saint-Didier, n'est plus vendu. La guerre contre la Prusse touche différemment les productions : Paris, envahie, n'achète plus de rubans ; la production descend au cinquième. Il en va de même de la passementerie. Par contre, le velours est toujours exporté en Amérique et en Angleterre. Dans le courant des années 70, les affaires sont variables, sauvées un temps par certains produits pour rechuter l'année suivante : rubans noirs, velours, tissus élastiques, cravates, rubans façonnés à nouveau en faveur… En 1880, des désaccords sur les prix des façonnés provoquent des faillites. Le renchérissement de la soie fait se tourner les rubaniers vers le coton. Les exportations vers les Etats-Unis chutent, la production locale devenant prédominante. Plusieurs organismes spécifiques des métiers du textile voient le jour : Chambre syndicale des Tissus, Chambres syndicales ouvrières, Titrage public des soies, École de Saint-Etienne… Quant à la sériciculture, elle subit de fortes variations vers le bas.

À partir de 1880, la production varie d'une année sur l'autre. Quelques produits permettent de maintenir le chiffre d'affaires : ruban –velours envers satin, à bords perlés ou non, rubans ottomans, rubans noirs, rubans en grande largeur. La crise de 1884 est attribuée à plusieurs facteurs : la mode changeante, la crise économique générale, l'épidémie de choléra qui sévit bloquant les exportations, la recherche des produits bon marchés, les taxes sur les matières premières… Ce chiffre d'affaires s'élève tout de même à 102 millions en 1889, un record, mais les bénéfices ne suivent pas. Une innovation, de taille : le téléphone est installé à Saint-Etienne, accélérant les relations avec la Fabrique lyonnaise.

Au début des années 90, la production fluctue, influencée par la mode, la hausse du prix  de la matière première, les exportations, notamment avec les États-Unis, le mouvement protectionniste par l'instauration de taxes (soies grèges, coton), des crises financières dans de nombreux pays habituels clients. Cela  a pour résultat la chute de moitié des salaires. Pour se défendre, le monde ouvrier est à l'origine de nombreux organismes : Chambre syndicale des ouvriers passementiers qui deviendra la Chambre syndicale du tissage, regroupant compagnons et chefs d'ateliers, à orientation de plus en plus politiques, Chambre syndicale des veloutiers, Corporation chrétienne des tisseurs stéphanois, Chambre syndicale des tisseurs-épingleurs, Comité de défense du marché des soies, Syndicat des chefs d'ateliers tisseurs, Syndicat des tisseurs élastiques (la fabrique des tissus élastiques est en nette progression, notamment à Saint-Chamond). Des journaux corporatifs paraissent : L'Émancipation des Tisseurs, tôt remplacé par Le Tisseur. Au plan social, est créée la Caisse de secours pour les patrons et employés de la rubanerie, en 1890.

L'enseignement pour les ouvriers  est de plus en plus nécessaire : enseignement technique professionnel, mais aussi enseignement artistique au sein de l'École de dessin.

C'est à cette même époque que l'énergie motrice  change : après le mouvement induit par les animaux, par l'homme, par l'eau, se succèdent au fil des décennies de ce XIXe siècle les machines mues par la vapeur, puis par le gaz et, à partir de 1894, par l'électricité distribuée par la Compagnie électrique de la Loire. Le "yoyo" continue avec une année 1895 qui retrouve une importante activité, en partie grâce à la mode et des prix surestimés. Les salaires des ouvriers remontent du double au triple par rapport à 1894. 1896, pas plus que les 3 années suivantes, ne suivent cette belle envolée, et c'est à nouveau la régression, le chômage, la baisse des salaires. Les tentatives d'accord entre patrons et ouvriers à propos de la durée du travail et d'un tarif minimum n'aboutissent pas. La grève générale est alors décidée le 17 décembre 1899. Deux mois plus tard, après de longs débats, les ouvriers acceptent certaines propositions (en particulier celles qui concernent la valeur de la mise en train d'une nouvelle commande), mais décident de ne travailler que pour les fabricants qui ont accepté leurs revendications : c'était le cas pour 21 d'entre eux le 2 mars et pour 114 le 6 mars. La grève est terminée, mais laisse des traces dans les commandes dont un grand nombre est annulé, provoquant une nouvelle vague de chômage. Des fabricants de Saint-Etienne s'installent dans des villes "plus calmes". Une nouvelle grève est décidée en 1901, puis en 1902, mais tourne court rapidement. A plusieurs reprises, la relative stabilité, voire remontée du chiffre d'affaires global, est due à la demande de rubans velours. La production de tissus élastiques progresse désormais lentement (x 10 depuis 1833), à Saint-Etienne et Saint-Chamond. En cause, la concurrence étrangère et des taxes importantes sur les fils de caoutchouc, taxes inexistantes en Angleterre, en Allemagne et en Italie. Elle ne représente que 3 – 4 % de la production totale.

En marge de la rubanerie proprement dite, plusieurs industries sont nées en Loire et Haute-Loire : fabricants de battants, de métiers ou de bâtis de métiers, de navettes, de mécaniques, de rouets, de tambours, de peignes, de lisses…Ce sont le plus souvent des petites entreprises qui produisent sur commande personnalisée. Les liseurs (voir plus haut) sont moins nombreux du fait de la modernisation, voire l'automatisation, des procédés techniques. Il en va de même des cylindreurs-moireurs-apprêteurs-gaufreurs. Les teinturiers s'en sortent plutôt bien, mais sont impactés par le manque fréquent d'eau et son prix (Déjà !).

 

Ainsi se termine cette approche très modeste de l'histoire du tissage. Pour ce qui concerne la rubanerie de la Loire, il aurait fallu évoquer d'autres questions : le courtage assermenté (1802 – 1866) et l'escompte des soies, le détail des brevets d'invention (1791 – 1883), les encouragements à l'industrie depuis 1883, les moteurs. Peut-être, aborderons-nous ces sujets plus tard.

Notons, également, que l'Histoire est un éternel recommencement et que certaines actions de l'État, certaines luttes ouvrières, certaines pensées politiques  sont identiques au XIXe siècle et en 2022.

Nous reprenons la conclusion de L.J.GRAS à propos de l'histoire de la rubanerie : "[La situation de la rubanerie] avait toujours présenté une grande irrégularité, l'histoire de la Rubanerie n'étant qu'une succession de crises et de reprises, plus douloureuses, plus vives que dans toute autre industrie. La production, cependant, s'est accrue dans une forte proportion. Réduite de moitié, puis des trois quarts sous le premier empire, par rapport à ce qu'elle était à la fin de l'ancien régime, elle a repris son élan sous la Restauration. Une grande prospérité a régné pendant les premières années du second empire. Depuis cette époque, la production a considérablement augmenté comme quantités sans changer beaucoup comme valeur totale."

 

Les fabricants de tresses et lacets

Si Saint-Chamond est le point de départ de l'industrie de la soie en Loire-sud, on ne peut que constater que Saint-Etienne prit le relais dès 1720. La rubanerie saint-chamonaise est devenue quasiment inexistante à partir de 1870, avec, comme on l'a vu plus haut, des fluctuations importantes, d'une année sur l'autre.

Parmi les rubans, il faut distinguer plusieurs types aux diverses fonctions :
-  Le padou, en soie ou fleuret, sert à border les vêtements, à maintenir les cheveux longs. Il s'en fabrique dans toute la France. La consommation chute avec la mode : pantalons au lieu de culottes courtes, indiennes de coton sans bordure, cheveux courts.

- Le galon, fabriqué à Saint-Chamond et dans la région, pour border les souliers, les rideaux, les baldaquins… Une corporation fut créée en 1599 pour ces fabricants : Manufactures de galons de soyes, padous, ganses et lacets de soie. Au XIXe siècle, cette fabrication est du domaine exclusif des femmes et des enfants. Elle subit la concurrence de la Suisse.

- le lacet est défini comme "un morceau de cordonnet rond ou de tresse plate, fait de soie, de fleuret ou de fil, ferré par les deux bouts…". Les chinois semblent l'avoir utilisé avant les européens. Ceux-ci l'utilisaient au Moyen-Âge pour lacer les cottes des hommes et, au XVIe siècle, les corsets des femmes. On trouve des fabricants artisanaux, en particulier en Normandie et à Saint-Chamond. Le premier métier dédié aurait été inventé par Jacques Vaucanson (1709 – 1782) déjà évoqué pour le métier Jacquard.

A ce stade artisanal succède une industrie qui vient à point nommé pour l'économie saint-chamonaise. À retenir, un métier à fuseaux et un homme, Charles-François Richard qui associera à son nom celui de son épouse, devenant Richard-Chambovet.

A l'origine, le lacet est tressé à la main par des femmes et des enfants, un peu à la manière de la dentelle, sur un boisseau ou un coussin, par déplacement alternatif de fuseaux. Le métier à fuseaux, est inventé dans sa forme primitive par un anglais, Thomas Walford, en 1748. Au même moment, un allemand du nom de Bokmülh, à Barmen,  construit une machine à 52 fuseaux. Utilisé d'abord pour la fabrication de lacets de souliers, il permet ultérieurement la réalisation de tresses pour bordure et de dentelles. Des enfants peuvent se servir du métier qui est mis en mouvement par la force hydraulique ou à la main, ou plus tard par une machine à vapeur. La machine s'arrête automatiquement si un fil casse ou si une cannette est vide. C'est vers 1783 que le métier allemand est présenté en France par M. Perrault, fabricant (-menuisier ?) à Laigle, à la demande de M. Tolozan, Intendant du Commerce. Il est en fer. Perrault en réalise un en bois, avec quelques améliorations : c'est celui-ci qui fut utilisé dans notre Pays du Gier.  En annexe, nous présenterons le rapport de Perrault sur ces deux machines. Pour n'oublier personne, évoquons aussi le métier à cordonnet rond de Mollard (1788), un métier également à fuseaux mis en mouvement par une manivelle.

Venons-en à l'homme : Charles-François Richard. Né à Bourg-Argental en 1772 d'un père greffier, député du Forez aux États généraux de 1789 et sénateur. Charles-François est d'abord apprenti moulinier, puis salarié chez un rubanier à Saint-Étienne. Il entreprend ensuite une carrière militaire, se retrouve dans l'armée d'Italie et revient "presque mourant" au bercail en 1796. Au chômage, il accepte un poste d'ouvrier moulinier, puis s'installe comme passementier spécialisé dans le padou, puis de soies à coudre. En faillite, ruiné, il apprend l'existence de fabriques de lacets en Allemagne. Il veut s'y rendre, mais passe auparavant à Paris où il rencontre Joseph de Montgolfier, directeur du Conservatoire des Arts et Métiers. Celui-ci lui fait découvrir les métiers à lacets déposés au Conservatoire. Trois de ces métiers, fabriqués par les orphelines d'une maison de charité, ont été vendus à un brocanteur qui les cède bien volontiers à notre entrepreneur qui revient à Saint-Chamond, en 1807. Ces métiers sont sans doute des copies des métiers à fuseaux Perrault. Ces métiers semblent fonctionner à merveille. Richard-Chambovet en dispose de 152 en 1813, construits par le fils de Perrault. Du fait des aléas climatiques, il installe une machine à vapeur à haute pression (date incertaine : 1817 semble la plus probable !? Le nombre de métiers est alors tout aussi incertain de 208 à 300 dans une seule fabrique). Chaque métier, de 9 à 33 fuseaux chacun, peut réaliser de 40 à 80 mètres de lacets en 24 heures. Le personnel est exclusivement féminin : 3000 ouvrières en 1845. Le succès de Richard-Chambovet fait s'inviter au banquet des concurrents à Saint-Chamond et à Saint-Étienne. Le nombre de métiers atteint le chiffre de 2200 en 1830, traitant coton, fleuret ou soie. La concurrence fait baisser les prix (le kilogramme de lacet coton : 25 francs en 1825, 8,50 francs en 1835), ce qui favorise l'exportation mondiale au détriment de l'Allemagne. Malgré la concurrence, l'entreprise de Richard-Chambovet progresse toujours, avec 800 métiers en 1830, 2 machines à vapeur et 3 roues hydrauliques d'entrainement. Les premiers lacets élastiques apparaissent en 1833, d'abord ronds, puis plats.

En 1861, Ennemond Richard, le fils, déclare disposer de 1200 métiers, 28000 fuseaux et 6500 broches de moulinage. 22 fabriques sont installées dans l'arrondissement de Saint-Étienne. Les teinturiers de cet arrondissement sont très concurrentiels pour la teinte du coton en noir par rapport à ceux d'autres régions : main-d'œuvre moins payée, charbon moins cher, débit constant plus important. Par contre, les taxes sur l'importation des matières premières (laine lisse, fil de poil de chèvres, fil de laine) sont très importantes par rapport à celles de l'Angleterre et de l'Allemagne. Elles sont considérablement réduites dans le cadre d'un traité avec l'Angleterre. Un accord avec l'Allemagne, apparemment bénéfique, ne modifie pas la donne. Les discussions sur les taxes des produits importés et exportés se poursuivent jusqu'à la fin du siècle, en vain. La Fabrique est alors en grande difficulté du fait de la diminution des exportations liées à ces taxes, mais aussi aux droits d'importation décidés par la Russie, à l'arrêt des importations américaines dues à des taxes prohibitives destinées à protéger la production locale. Ce mouvement protectionniste se retrouve en Europe. Le gouvernement et le parlement français n'abondent pas dans le sens des organismes professionnels, au  risque de provoquer la faillite de la Fabrique.

Les fabriques de lacets sont présentes dans plusieurs organismes professionnels : Chambre de Commerce de Saint-Étienne (1833), Chambre Consultative des Arts et Manufactures de Saint-Chamond (1804), Conseil des Prud'hommes de Saint-Chamond (1811) et Confrérie des passementiers (en remplacement des rubaniers, pour ces trois derniers), Association des Fabricants de lacets (1872 – syndicat patronal regroupant des adhérents lointains : Saint-Quentin, Amiens, Nîmes…) qui deviendra la Chambre syndicale de la Fabrique française de lacets, en 1900 ; elle subventionne la Mutuelle du lacet destinée aux ouvriers.

Les ouvriers sont surtout des ouvrières. Les apprenties sont formées dans les fabriques. L'enseignement technique est insuffisant pour former des mécaniciens. À la toute fin du XIXe siècle, deux mécaniciens sont chargés de donner des cours au sein de l'école libre de la Grand'Grange. La difficulté du recrutement a plusieurs explications : un turn-over trop fréquent pour cause de mariage, une durée de travail trop important (jusqu'à 14 heures par jour avant 1848), l'interdiction de faire travailler, la nuit, les adolescents, de 21 h à 5h, l'interdiction des heures supplémentaires pour les mineures. Le travail est alors de 2 fois 12h, de 0h à 12h et de 12h à 24h. : le travail de nuit est supprimé en 1883 par les fabricants car la production est supérieure à la demande. En 1889, le ferrage et le coupage du lacet est interdit aux garçons de moins de 15 ans, aux filles de moins de 18 ans, du fait des conditions de ce travail, en particulier de l'environnement. En 1892, une loi interdit le travail de nuit, diminue les heures de travail et donc les salaires provoquant le départ de nombreuses ouvrières. À partir de 1904, le nombre d'heures de travail quotidien passe à 10h30 pour les hommes, 10h pour les femmes et les enfants.

Au plan commercial, il faut noter la garantie de qualité proposée par l'Association des fabricants de lacets après examen détaillé du produit en pure soie, cachemire ou alpaga, facturé aux 100 mètres et non au kg. Cette garantie est confirmée par un cachet de l'Association. Au plan fiscal, les fabricants réclament des abaissements de taxes qui ne seront jamais acceptés, malgré les conséquences que cela peut avoir par rapport à la concurrence étrangère.

Dans les années 1860, Saint-Chamond est en concurrence avec 7 autres villes françaises, en général spécialisées dans la laine, le coton ou le fil. Saint-Chamond, par contre, utilise toutes ces matières premières, et d'autres : grèges du Levant, soies de Chine et du Japon. La production est soit industrielle, dans des manufactures, soit artisanale. On compte 25 établissements qui exportent en Amérique, nord et sud, en Angleterre, en Italie, en Espagne, en Allemagne. Après quelques ennuis de teinture, la production repart avec un nouveau modèle en mohair. En 1869, la production atteint 20 millions, y compris galons et franges. Un an plus tard, la guerre ralentit très fortement la production, mais la reprise est très rapide avec un chiffre de 15 millions en 1871. La tresse mohair est très demandée. A cette date, tout le matériel appartient à des industriels. Le chiffre d'affaires monte encore en 1878, à 28 millions, grâce au lacet à la Reine, étroit employé en passementerie. Les vaches maigres commencent en 1880 : la mode change

Le personnel, essentiellement féminin et… auvergnat (!), loge dans l'entreprise. Une ouvrière peut produire 1200 m de lacets avec 8 métiers de 100 fuseaux chacun. Des opérations annexes sont ensuite nécessaires. 22 pour la soie, 17 pour le coton et la laine : épluchage, enlèvement des nœuds et des bouchons, passage à l'esprit de vin (éthanol)… En 1884, les fabriques de Saint-Chamond occupent 4222 personnes dont 463 hommes, 1866 femmes, 1235 filles de 16 à 21 ans, 658 filles de moins de 16 ans. En 1888, sur Saint-Chamond et villes environnantes, avec les travailleuses à domicile, ce sont 7000 personnes qui travaillent pour les lacets. Par la suite, on assiste, comme pour la rubanerie à une fluctuation du chiffre d'affaires annuel, en relation avec l'exportation, la mode, la baisse du prix de vente, le prix des matières premières... En 1898, les Manufactures réunies de tresses et lacets voient le jour, réunissant une dizaine d'entreprises. En 1899, le nombre de travailleurs atteint 12000 pour un chiffre d'affaires d'à peine 20 millions. Les premières années 1900 suivent le même chemin.

Saint-Chamond, capitale mondiale du lacet, grâce à l'initiative d'un homme qui avait commencé très modestement comme ouvrier-moulinier. Son nom, Richard-Chambovet. En souvenir, une petit rue de 300 m porte son nom et se termine par un STOP.

 

 

ANNEXE

 

 

   
   
   
   
   
   
   
   

 

 

 

FIN

                                                                                                                                 

 

 

 

 

 

 

 

 

HISTOIRE    DU    TEXTILE

 

III - 2

 

ORGANISATION

 

De l'Antiquité à la Révolution industrielle

De l'artisanat à l'industrie :

Des femmes, des hommes, des enfants

 

II

 

LE   TRICOTAGE

 

Pour commencer, une définition s'impose : "Le tricot est une technique utilisée pour fabriquer une étoffe à partir d'un fil. Le tricot est constitué de boucles, appelées mailles, passées les unes dans les autres. Les mailles actives sont tenues sur des aiguilles jusqu'à ce qu'elles puissent être bloquées par le passage d'une nouvelle maille à travers elles". Cette technique nécessite l'utilisation de deux aiguilles, au minimum, d'où son nom de "travail à l'aiguille".

Dans le tissage, les fils sont droits et parallèles respectivement pour la chaîne et la trame, droits et perpendiculaires entre les fils de trame et ceux de chaîne. Par contre, "le fil d'une étoffe tricotée suit un trajet en méandres, formant des boucles symétriques ou mailles successivement au-dessus et au-dessous du chemin moyen". Ces mailles confèrent au tricot une élasticité que n'a pas le tissu.

L'origine et la date d'apparition du tricotage est encore incertaine. Elles se basent surtout sur des découvertes archéologiques. Des chaussettes datant du IIe siècle de notre ère ont longtemps été considérées comme du tricot. Après une observation attentive, il s'agirait en réalité d'une étoffe réalisée suivant la technique du naalbinding ou nalebinding : une seule aiguille munie d'un chas est nécessaire. On retrouve cette technique au Pérou, en Égypte copte (VIIIe ou Xe siècle !?) et dans le nord de l'Europe, entre les années – 300 et 1000. En dérivent le tricot et le crochet. À partir de quand ? Les objets les plus anciens retrouvés sont des chaussettes en coton, découvertes en Égypte, qui dateraient pour certains, du XIe ou XIIIe siècle, pour d'autres, du IIIe ou IVe siècle ; de cette dernière époque, on aurait également trouvé des aiguilles en os ou en bronze ! A Franklin déclare que le tricot était connu dès l'Antiquité - des divinités égyptiennes seraient représentées avec des robes en tricot - et permettait de réaliser des robes ou des tuniques sans couture. En attesterait ce verset d'Évangile de Saint Jean, chapitre 19 : "Cette tunique était sans couture, tissée tout d'une pièce de haut en bas". Déduction un peu hâtive et post-antiquité ! Autre origine possible, mais plus douteuse, du tricot, le sprang que l'on retrouve simultanément dans plusieurs continents. Il n'est plus question d'aiguilles mais d'un cadre sur lequel les fils sont nattés.

Quoi qu'il en soit, le tricot arrive en Europe depuis le monde arabe, soit lors des invasions arabes des VIIIe – IXe siècles, soit par les croisades, soit par la présence islamique en Espagne. L'origine du mot "tricot" vient du verbe « tricoter » [qui] consistait d'abord (XVe siècle) à désigner le fait de battre quelqu'un à coup de bâton, celui-ci appelé « triquot » ou trique.

À son arrivée en France, le tricot en laine est d'abord une activité familiale qui permet de se vêtir chaudement à peu de frais : fabrication de bonnets, de gants et de chausses. Cette production minimaliste permet surtout aux plus pauvres d'améliorer l'ordinaire. C'est un travail à façon auquel s'attèlent femmes et enfants. Au XIIIe siècle, les chapeliers de coton tricotent des gants et des bonnets, mais pas de chausses. Les premiers statuts de leur guilde (le mot corporation n'est utilisé qu'à partir du XVIIIe siècle) datent de 1315. Ils prennent le nom de bonnetier dans la deuxième moitié du XVe siècle. Les chausses, "en toile, en feutre, en soie ou en drap, tantôt recouvertes de bandelettes croisées, tantôt bouffant ou plissant sur les jambes, s'attachaient aux genoux, soit aux braies [pantalons amples en toile, en soie, en drap, en peau, fabriqués par les braaliers de fil], avec des jarretières parfois fort élégantes et dont on laissait pendre les bouts". Elles sont alors fabriquées exclusivement par les chaussiers ou chaussetiers dont les premiers statuts remontent à 1268. Au XIIIe siècle, elles montent jusqu'à mi-cuisse ; au XVe, elles vont plus haut, jusqu'à un caleçon à braguette, devenant haut de chausses alors que les plus courtes sont les bas de chausse ou, plus simplement, les bas.

Malgré cette concurrence, le métier de bonnetier est tout de même très lucratif. En 1514, grâce à sa richesse, la corporation remplace celle des changeurs dans les Six-Corps, l'élite des commerçants, représentant l'ensemble des commerces parisiens au cours des cérémonies officielles. Ce n'est qu'au XVIe siècle que l'usage des chausses tricotées se généralise dans les classes les plus riches : les fabricants exclusifs autorisés sont les bonnetiers, parfois appelés les tricoteurs (les ouvrières tricoteuses étaient aussi appelées brocheuses, brocher et tricoter étant des synonymes). Plus souples et plus légères, permettant plus d'aisance dans la marche que les chausses en tissus, elles occupent dès lors tout le marché, qu'elles soient en soie pour les plus riches ou en laine grossière, l'estame, pour les autres. La corporation des chaussetiers disparaît, remplacée conjointement par celle des drapiers, des tailleurs, des lingères.

D'après les nouveaux statuts de la corporation, de 1608, pour obtenir la maîtrise, le compagnon devait "faire, fouler et appareiller bien et deuëment un bonnet anciennement appelé aulmuce, ou deux bonnets à usage d'homme, appellez anciennement crémiolles. Fera en outre un bonnet carré de bon drap fin, le taillera et encofinera et pressera. Fera aussi une tocque de velours plissé, et brochera [tricotera] un bas d'estame et de soie… La maîtrise permet alors de réaliser des bonnets de laine et de drap, des chemisettes, mitaines, calottes, bas, chaussons et toutes autres marchandises de soye, estame, laine, fil et cotton brochées sur grosses et menues aiguilles".

La première machine à tricoter est inventée, en 1589, par un ecclésiastique anglais, William Lee, qui, dit-on, voulait faciliter l'activité rémunératrice de son épouse. Lee est menacé, plusieurs machines sont brûlées, un phénomène que l'on retrouve chaque fois qu'il y a automatisation et risque de perte d'emploi : cela va de la serpette remplacée par le sécateur au métier Jacquard… Finalement, il s'expatrie en France, accueilli par Sully. A la mort d'Henri IV, il abandonne sa machine qui est reprise par son frère. La machine revient ainsi en Angleterre : elle est alors à l'origine de grandes fortunes. Le gouvernement anglais en interdit l'exportation. Mais un nîmois, Jean Hindret, en voyage en Angleterre, la découvre et mémorise tous les mécanismes. À son retour en France, il la fait construire, forme des ouvriers et crée une Société, dans le château de Madrid, au bois de Boulogne, avec l'accord du roi en 1656. Les faiseurs de bas à l'aiguille cherchent à s'entendre avec la nouvelle entreprise. En 1670, un accord rapproche les deux métiers : les faiseurs de bas à l'aiguille acceptent de vendre les bas au métier, avec la mention "Marque imprimée du chasteau de Madrid", moyennant un pourcentage acceptable. Des problèmes de recrutement d'ouvriers provoquent le rachat de la Société par le roi et, en 1672, la création d'une manufacture en corporation. Une subvention de 200 livres est accordée aux 200 nouveaux premiers maîtres qui s'installent. Quelques doutes subsistent sur le payement royal, tant pour la Société que pour les subventions ! Cette machine plus rapide n'est pas du goût des plus pauvres. La corporation des bonnetiers ne s'en réjouit pas davantage. La lutte avec celle-ci s'interrompt en 1723 avec le regroupement, à Paris, en une seule corporation des anciens bonnetiers et des faiseurs de bas au métier. En 1773, ces derniers possèdent 2500 métiers à Paris, 1300 à Lyon et 4500 à Nîmes.

Une nouvelle machine arrive sur le marché en 1759. Elle permet de créer des côtes qui maintiennent en place bas et chaussettes : c'est la suppression des jarretières. D'autres machines verront le jour, certaines utilisées par des particuliers.

L'industrie du tricot ne cesse de se développer au fil des siècles. Tricoter devient aussi un divertissement de la maîtresse de maison pour les plus aisées, une source de revenu complémentaire pour les autres. L'apprentissage se fait dès l'école. Au XXe siècle, le tricotage pour équiper les soldats fait partie intégrante de l'effort de guerre. Le développement de cette activité tout-à-la-fois ludique et rémunératrice,  à tous les niveaux de la société, nécessite des conseils, des propositions de modèles… De là, la naissance de revues spécialisées dès 1800, le plus souvent financées par des filatures de laine.

 

 

ANNEXE

 

Quelques conseils pour tricoter :

 

- Nouveau Dictionnaire de la Vie Pratique, Hachette, 1923

 

   

 

 
 
 

 














 

 

 

 

 

 

     




 

 

     

 

 










   

 

- Larousse Ménager Illustré, 1926

 

     

 

 

FIN

 

 

Bibliographie

A.Franklin, Dictionnaire Historique des Arts, Métiers et Professions exercés dans Paris depuis le treizième siècle H. Welter éditeur en 1906 réédition Bibliothèque des Arts, des Sciences et des Techniques, 2004.

Nouveau Dictionnaire de la Vie Pratique, Hachette, 1923

Larousse Ménager Illustré, 1926

 

Sites consultés :

https://textileaddict.me/histoire-du-tricotage-en-france/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_du_tricot

https://www.naturafil.com/petite-histoire-tricot.htm

https://fr.wikipedia.org/wiki/Nalebinding

https://fr.wikipedia.org/wiki/William_Lee_(inventeur)

 

 

 

 

 

 

 

 

HISTOIRE    DU    TEXTILE

 

III

 

ORGANISATION

 

De l'Antiquité à la Révolution industrielle

De l'artisanat à l'industrie :

Des femmes, des hommes, des enfants

 

3

 

LA  BRODERIE

 

 

Une définition s'impose : La broderie est "l'art de réaliser à l'aiguille, sur une étoffe servant de support, des applications de motifs ornementaux à l'aide de fils de coton, de lin, de laine, de soie, de rayonne ou de métal".

La technique initiale à l'aiguille ou au crochet peut n'utiliser aucun support. Toutefois, dès l'Antiquité, des "métiers" ont été utilisés, le plus simple étant composé de deux cercles s'emboîtant l'un dans l'autre, en pinçant l'étoffe entre eux et la tendant comme une peau de tambour. Il doit être tenu de la main gauche pendant que la main droite travaille (pour un droitier !). Au XIXe siècle sont venus s'ajouter des techniques à la machine automatique et aux métiers industriels.

Malgré la fragilité des tissus, des broderies ont été retrouvés en Égypte antique, en Perse, en Mésopotamie… Les motifs sont en fil de laine, de lin, de coton ou de soie dès cette époque auxquels les artisans n'hésitent pas à ajouter des fils d'or et d'argent, des perles, des pierres semi-précieuses… Babylone est le centre de production le plus réputé de l'Antiquité. Byzance, s'inspirant des modèles persans, en fait un grand usage pour les costumes laïcs et sacerdotaux, mais aussi les harnais de chevaux. Le point utilisé est le point de croix. C'est une querelle religieuse qui va faire découvrir la broderie à l'Occident. Entre 726 et 843, les empereurs byzantins interdisent le culte des icônes et la représentation du Christ et des saints, quel que soit le support : peinture, mosaïque, enluminure… et broderie. C'est la "querelle iconoclaste" ou "des images". Les brodeurs byzantins vont s'exiler en Italie. Leur art se répand, dès lors, dans tout l'Occident. La broderie la plus célèbre est celle de Bayeux, du XIe siècle, souvent dite "tapisserie" contrairement à la technique utilisée ; elle est réalisée en fils de laine de couleur sur tissu de lin. Jusqu'au XIIe siècle, la broderie est assez grossière, tant par les matériaux utilisés que par le dessin, les couleurs, les points. Qualité et finesse nous viennent du Moyen-Orient grâce aux croisades : la broderie musulmane de cette région est célèbre, celle du Maghreb, plus populaire, est tout de même très fine. Les châtelaines copient les motifs trouvés sur les tapis rapportés durant les croisades. Sont concernés les sujets religieux ou chevaleresques, les armoiries sur les bannières, les oriflammes, les aumônières… Au XIIIe siècle, ce sont les anglais qui produisent les plus belles broderies : c'est l'époque dite de l'Opus anglicanum qui se poursuit jusqu'au XIXe siècle. Il concerne des vêtements sacerdotaux ou laïcs, des tentures et utilise souvent des fils d'or ou d'argent sur velours ou lin. C'est un produit de luxe particulièrement prisé par les ecclésiastiques. Il est fabriqué exclusivement par des hommes.

En France, et plus particulièrement à Paris, le métier est signalé dans la Taille de 1292 : brodeeurs, broderesses et broudeeurs exercent leur art, donc des femmes et des hommes. Jusqu'à cette époque, et dans tout le royaume, ce sont les moines et les religieuses qui se consacrent à cet art. L'appellation précise la fonction au XIVe siècle : brodeurs-armeuriers, broudeurs-armoyeurs, ils reproduisent des armoiries pour la noblesse. Ils sont en concurrence avec les armoyeurs qui réalisent de même des armoiries en peinture ou en broderie. Ces métiers sont encore très actifs au XVIe siècle.

À la Renaissance, la broderie fait partie de l'éducation des jeunes filles "de bonne famille". Elles s'exercent sur un morceau de tissu en lin, le sampler ou marquoir, à broder différents motifs, laïcs ou religieux. Elles utilisent la soie et la laine, souvent ton sur ton, par manque de colorants. De génération en génération, cela constitue un véritable catalogue. Les premiers recueils de broderie viennent d'Italie au début du XVIe siècle. En France, le premier n'est publié qu'en 1586.

La broderie est particulièrement utilisée pour l'ameublement et les costumes, au XVIIe : les lois somptuaires, déjà évoquées pour les rubans, concernent également les broderies en or sur les vêtements. À Paris, les brodeurs se consacrent désormais aux vêtements religieux et deviennent, pour un grand nombre, des "brodeurs chasubliers", puis "brodeurs découpeurs égratigneurs chasubliers" : l'or est devenu rare et sert surtout à payer les guerres sous Louis XIV (voir notre article sur les "Arts de la table"). Toutefois, comme souvent, l'interdit ne concerne pas les puissants qui sont pourtant les législateurs. C'est le cas de Louis XIV qui, en 1664, instaure un justaucorps à brevet, bleu doublé de rouge, brodé d'or et d'argent qui ne pouvait se porter qu'en vertu d'un brevet signé de lui. Cet habit est réservé à des officiers, des courtisans et au roi ! Ce XVIIe siècle voit l'arrivée d'un colorant rouge naturel : la plupart des broderies sont alors rouges sur fond blanc. Pour l'aristocratie, les ecclésiastiques et la bourgeoisie aisée, et malgré ces restrictions, la production ne cesse d'augmenter dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Les hommes s'occupent de la création artistique - la broderie prend le nom de peinture à l'aiguille -, les femmes de la fabrication. Cette création artistique passe par la réalisation de peintures dont les couleurs doivent être reproduites par la teinture des fils. De véritables catalogues sont ainsi mis à la disposition des brodeuses, proposant de multiples compositions. Le point de chaînette au crochet ou point de Beauvais permet d'atteindre la plus grande finesse du dessin et l'assemblage des fils de couleur. La Révolution met fin en grande partie à cette débauche d'accessoires vestimentaires. Le 1er empire remet la broderie à la mode par décret impérial pour retrouver l'apparat de l'Ancien Régime. Cela est valable tant pour les civils que pour les militaires. Grâce à l'impératrice Joséphine de Beauharnais, la broderie blanche (coton blanc sur tissu blanc) prend un essor considérable. Ce type de broderie n'est pas nouveau : de Charles V à Louis XIV, il est l'apanage des rois, puis de l'aristocratie et de la bourgeoisie pour le marquage du linge. Ce renouveau débute à Plombières-les-bains où l'impératrice vient "prendre les eaux", puis à Nancy et plus largement en Lorraine renommée bien avant la Révolution pour ses broderies en fil d'or, d'argent ou de soie ou encore ses broderies perlées de Lunéville et de Nancy, dès 1363  . C'est à Mme Rosalie Chenut que l'on doit le développement de ce type de broderie, une industrielle avant l'heure. Après l'avoir découvert, elle apprend à le réaliser, apprend la technique à des brodeuses, ouvre même une école de broderie à Nancy et développe son commerce de luxe à Paris. À la Restauration, ses broderies sont exportées en Amérique et dans toute l'Europe. En France, elle trouve un nouveau débouché dans les costumes régionaux. D'autres maisons excellent dans cette fabrication, comme Simon-Simonnet, Michonnet, Lesage, Ferry-Bonnechaux. Certaines d'entre elles créent  des broderies typiques d'une ville… La société Treu s'installe au début du XIXe siècle, en Picardie, tout en travaillant avec ses consœurs des Vosges. Les tissus partent de l'ouest pour l'est, notamment à Luxeuil-les-Bains ou en Suisse, à Saint-Gaal, où sont réalisées les broderies et reviennent à Saint-Quentin ou Cambrai pour y être blanchis. Dans les années 1830, une autre cheffe d'entreprise ou "formatrice", Mme Chancerel, ouvre des écoles spécialisées dans les Vosges pour obtenir des brodeuses d'élite recherchées notamment à Charmes et Épinal, qui, à leur tour, forment des brodeuses de haut niveau.

Croissance veut dire augmentation de la production, mais aussi difficulté à maintenir quantité et qualité. On peut estimer à plus de 500 (268 à Nancy en 1856) le nombre d'entreprises lorraines qui se lancent dans la broderie. Apparaît, également un nouveau type de fabrication : la broderie sur le doigt, plus rapide, mais aussi beaucoup plus grossière et moins chère. Elle a sa clientèle, française ou étrangère. Comme nous l'avons vu pour d'autres productions, les entrepreneurs se tournent vers le monde rural, forment rapidement des brodeuses : les entrepreneurs sont des commerciaux qui servent d'intermédiaires entre le "fabricant" et les brodeuses. Là encore, la qualité s'en ressent, les salaires aussi : voir à ce sujet le chapitre sur le tissage et la révolte des canuts.

Nous arrivons à la Révolution industrielle. La broderie n'échappe pas aux inventions qui facilitent le travail, réduisent le coût de production, augmentent cette production, mais engendrent aussi le chômage. En 1821 (en fait, plusieurs dates sont proposées, jusqu'en 1828), un français, dont on a perdu le nom, invente une machine à broder des fleurs à l'aide de crochets. Cette première machine est dite à bras, composée d'un pantographe qui fait se déplacer le cadre enserrant l'étoffe. Deux cents aiguilles avec leurs fils de un mètre peuvent être mises en mouvement. Deux ouvriers font marcher l'ensemble : l'un dirige le pantographe pour reproduire le dessin gravé sur un tableau et fait tourner la manivelle - d'où le nom de "métier à bras" - qui mobilise les aiguilles, l'autre, l'enfileur, surveille aiguilles et fils. À leurs côtés, mécanicien, naveteur, fileur, régleur, piqueur, découpeuse, raccomodeuse permettent la continuité du travail et sa finalisation. Ces métiers annexes, mais indispensables, sont pour la plupart attribués à des femmes. Le dessinateur, un homme, a un rôle capital d'abord sur le plan artistique, mais aussi sur le plan financier en évaluant le coût des différentes interventions et du matériel nécessaire.

De nombreux autres modèles ont perfectionné cette première brodeuse : celui d'Heilmann en 1834, de Thimonier en 1848 (couso-brodeur), de Bonnaz en 1863 (inspiré du précédent ; point de chaînette) et surtout, en 1865, celui de Cornély (plusieurs points, plus fins).

Ce type de machine est utilisé pendant le XIXe siècle jusqu'à ce qu'un tisserand suisse, du canton de Saint-Gall, Isaac Groebli, formé à l'école Jacquard de Lyon, invente une nouvelle machine dite à fil continu. Celle-ci a pour base une machine à coudre et la machine à broder à bras. La grande différence avec cette dernière est l'utilisation de bobines et de navettes qui alimentent en permanence les aiguilles, augmentant ainsi considérablement la production. Après de multiples essais et des difficultés financières, I. Groebli parvient à faire fabriquer sa première machine en 1865 par l'entreprise "Jean Jacob Rieter" installée à Winterthur. La qualité des broderies obtenues ne satisfait pas la clientèle : d'importants stocks restent invendus. Un négociant suisse qui a pignon sur rue à Londres et Paris achète ce stock et conseille de fabriquer des broderies en coton ou en soie de couleur. Le marché se développe alors considérablement, les machines sont de plus en plus nombreuses. À partir de 1875, Rieter en exporte à Glasgow, New-York, Paris… D'autres fabricants donnent leur nom à cette nouvelle machine comme le suisse Adolphe Saurer qui fabrique sa première machine à broder à fil continu en 1878 – avant de fabriquer des bateaux à moteur et des camions ! -, ou M. Voigt, en Saxe…

La Suisse joue donc un rôle important dans la broderie en ce XIXe siècle. Cela n'a rien de nouveau. La broderie suisse et, en particulier, celle de Saint-Gaal a une renommée européenne depuis plusieurs siècles. L'apparition des machines automatiques suppose la formation d'ouvrières qualifiées. Certains centres français font appel à ces brodeuses suisses pour former les brodeuses françaises à ces nouvelles techniques. Malgré les fortes rétributions promises, peu d'ouvrières font le déplacement. A défaut, des écoles sont ouvertes avec cours de dessin, de mise en carte qui viennent compléter l'apprentissage. À la fin du XIXe siècle, les suisses reviennent, mais en tant que chefs d'entreprises, notamment à Saint-Quentin.

Après 1870, comme au 1er empire, la broderie concerne surtout les militaires ; elle s'étend à l'administration préfectorale, au corps diplomatique et à l'Institut de France. Dans ce secteur, elle fait les beaux jours de la ville de Rochefort où se multiplient les ateliers et les "brodeuses en chambre" qui travaillent à façon.

De par sa nature, la broderie nécessite des contacts interprofessionnels de façon à proposer un agencement harmonieux. En premier lieu, c'est le cas avec le tisserand, parfois avec la dentellière, toujours avec la blanchisseuse. Le "service après-vente" est assuré par les ravaudeuses installées près des hôtels particuliers sous un abri, par les décrotteurs pour nettoyer les chaussures…

Alors que le tissage est en net recul, la broderie devient une nouvelle source de profits, attirant d'anciens tisserands ou d'autres artisans, notamment du … bâtiment. Les métiers sont répartis dans des ateliers d'importance variable, mais pouvant entretenir plus de trente métiers. Les brodeurs à façon se contentent d'une ou deux machines. Ils dépendent souvent des manufacturiers qui prêtent les finances pour acheter une mécanique, moyennant un travail exclusif à prix constant. Le salaire est proportionnel au nombre de points effectués. Comme dans les autres métiers du textile que nous avons évoqués dans les chapitres précédents, cette mécanisation porte préjudice aux femmes reléguées aux fonctions annexes, donc moins bien payées.

Au cours du XXe siècle, la broderie au point de croix, la broderie en général, perd de son attrait, même si elle est encore enseignée à l'école. Les femmes cherchent à abandonner ces travaux considérés par certains comme typiques de la femme au foyer. Comme tous les travaux de fil et d'aiguille, la broderie est tout de même restée un moment de détente, de partage, parfois, aussi, un complément de revenus. Son utilisation est sans doute moins fréquente, mais sa dernière heure n'est pas encore venue. La Haute Couture et la décoration d'intérieure en usent toujours abondamment, avec des réalisations remarquables où se mêlent de très nombreux points d'ouvrage et l'utilisation de perles, de paillettes, de mélanges de fils…  

 

 

 

 

ANNEXE

 

Sans entrer dans le détail, nous vous proposons un lexique présenté par Hachette dans son "Nouveau dictionnaire de la vie pratique" (1923). Pour chaque point, on dispose d'explications et d'un dessin.

 

La broderie blanche

Les points de broderie blanche

Du plus simple au plus compliqué :

- Cordonnet, point coulé, point plat, plumetis, plumetis fendu, plumetis nervé, brode au plumetis, brode sinueuse, crequelets, point de plume.
- Œillets  et amandes au cordonnet.
- Pois au plumetis.
- Point sablé, pois à la minute.
- Plumetis de fantaisie, plumetis en chevron, plumetis retenu, plumetis empiétant
- Point noué, dit aussi pois de poste ou point d'armes, point de poste.
- Feston de languette, feston bourré, feston de rose, feston à haut-relief.
- Œillets au feston, œillets ombrés.
- Barrettes au cordonnet et au feston.
- Picots simples, pic de languette, pic de poste.
- Point albanais ou de vannerie, point de figure, point persan, point roumain, point plat contrarié, point de guipure, roues en reprise.

 

Choix des étoffes

- Pour la broderie dite anglaise (Broderie réalisée le plus souvent sur des vêtements blancs en coton léger, utilisant le point de cordonnet. Les motifs sont réguliers et évidés.) : toile ancienne un peu serrée, toile ordinaire (batiste, linon, calicot dit coton Jumel, nansouk, mousseline).
- Pour les broderies Colbert (imite la dentelle à l'aiguille) et Richelieu (broderie de festons avec brides et picots) : idem.
- Pour le plumetis : tissus unis et fins, toile, batiste, linon mousseline.
- Pour le point coulé, le point plat, point de poste, grands festons : tous tissus de fil et de coton.
- Pour les ajourages à l'aiguille et la broderie Hédébo (technique danoise qui consiste à broder les contours de motifs découpés au point Hédébo et à les remplir de dentelle à l'aiguille) : toiles claires, toile ancienne très lâche, linon, voire même étamine.

             

 

 

   

 

   






 

 

   

 

 

   
 

 

 












   

 

     

 

 



   

 

   





 

 

         

 

La broderie de couleur

Les points de broderie de couleur

- Points d'épines simple et double, droit et en zigzag, point de flanelle, point de chaînette, point de bouclette, point panaché, chaînette panachée.
- Point de Boulogne, feston écarté, points lancés ordinaires, en écailles et retenus, point lézard, point de Mossoul, point de tige.
- Point albanais ou de vannerie, de fissure, de guipure, plat contrarié, persan, roues en reprises, ou tourettes de Marseille, roumain.
- Passé ordinaire, empiétant, dit peinture à l'aiguille, chinois sans envers, à haut relief.
- Applications de drap, satin…, application en cretonne tenue par des points lancés, fleur en cretonne rebrodée au passé, application sur carton pour frises et tentures.
- Broderies bretonne, d'Espagne, en ficelle, d'or.
- Broderie en cabochons, ronds, navettes, paillettes et perles.
- Broderie Rococo

 

     

 

     

 

   

 

 

     

 

       

 

 

Bibliographie

A.Franklin, Dictionnaire Historique des Arts, Métiers et Professions exercés dans Paris depuis le treizième siècle H. Welter éditeur en 1906 réédition Bibliothèque des Arts, des Sciences et des Techniques, 2004

Revue "Nos ancêtres, vie et métiers", n° 54, 2012

Nouveau Dictionnaire de la Vie Pratique, Hachette, 1923

Grand dictionnaire encyclopédique Larousse, 1982

 

Sites consultés

Needle

NetMadame

OpenEdition Books

Le temps de broder

Wikipedia : Opus anglicanum

Plumetis

Forez-info

La maison Saurer

 

À noter que les documents consultés ne sont pas tous d'accord sur les inventeurs des machines à broder et sur la date des inventions. Il y a donc, parfois, interprétation subjective de notre part, en fonction de la qualité des articles.

 

 

FIN

 

 

 

 

 

 

 

HISTOIRE    DU    TEXTILE

 

III

 

ORGANISATION

 

De l'Antiquité à la Révolution industrielle

De l'artisanat à l'industrie :

Des femmes, des hommes, des enfants

 

4

 

LA  DENTELLERIE

 

 

La dentelle : "Tissu ajouré constitué par l'entrelacement de fils formant un fond de réseau sur lequel se détachent des motifs décoratifs, floraux, de rinceaux, servant à l'ornement du costume ou à la décoration, et exécuté à l'aide d'aiguilles, de crochets, de fuseaux, de navettes ou de métier. Elles se font en lin, coton, laine, soie, nylon, en fils d'or ou d'argent". Ainsi la définit le Grand Dictionnaire Encyclopédique Larousse.

La dentellerie est une technique relativement récente par rapport à toutes celles que nous avons évoquées jusqu'à présent. Les premiers essais datent du XIVe siècle. Il s'agit d'un réseau de fils d'or et d'argent appelé bisette, fabriquée par les bisettiers, vendue par les lingères et les merciers. La technique à l'aiguille dérive de la broderie, celle au fuseau, plus tardive, de la passementerie. Venise revendique la primeur de la technique à l'aiguille, au XVe siècle. La technique aux fuseaux provient elle aussi d'Italie ou, peut-être, des Flandres !?  On les retrouve dans les pays méditerranéens, les Pays-Bas espagnols. En France, si l'Auvergne semble la première concernée, on trouve des dentellières dans presque toutes les régions comme nous le verrons.

Pour les dentelles à l'aiguille, on commence par retirer de la toile de lin certains fils correspondant à la partie à broder, créant des vides ou des jours. En augmentant ce nombre de fils, on arrive à un filet, nommé lacis, orné aux jonctions de diverses figures. Un résultat proche est obtenu soit en découpant la toile autour de la broderie, soit en brodant des motifs géométriques reliés par des brides. Au milieu du XVIe siècle, la technique change. Au lieu d'enlever des fils à partir d'un tissu, les ouvrières réalisent un réseau aux angles duquel elles brodent les motifs. Cette technique nécessite l'intervention de plusieurs ouvrières spécialisées chacune dans un domaine particulier. Une piqueuse réalise des trous dans un vélin pour tracer le dessin, la traceuse passe un fil dans les trous, la brideuse réalise le réseau ; suivent la fondeuse, la remplisseuse, la modeuse, la brodeuse, l'ébouteuse, la régaleuse, l'assembleuse ou l'apponceuse qui assemble les différentes pièces, la prépareuse, la monteuse, la découpeuse, la repasseuse. Un travail d'équipe donc, retrouvé, notamment, en partie, à Alençon.

Les dentelles aux fuseaux sont très légèrement plus récentes. Les centres les plus actifs sont Milan, Gênes, Raguse et Venise. Quelques décennies plus tard, au milieu du XVIe siècle, Bruxelles se distingue en introduisant des personnages dans les motifs du point de …Bruxelles. Celui-ci devient le point d'Angleterre outre-manche lorsque l'importation de ce point y est interdite. En France, le Puy-en-Velay est le centre de cette technique. Les dentellières utilisent un "métier" appelé carreau, coussin ou oreiller à dentelle composé d'un bâti en bois recouvert de tissu, présentant un trou dans sa partie supérieure pour recevoir un tambour horizontal autour duquel la dentelle s'enroule. Sur ce tambour, la dentellière place un parchemin percé de trous traçant le dessin. Dans ces trous, des épingles en laiton sont introduites, autour desquelles les fils suivent le tracé du dessin. Ces fils proviennent de fuseaux en bois de buis ou de prunier dont le poids suffit à tendre les fils en reposant sur le devant du carreau. Le carreau repose soit sur les genoux, soit sur un tréteau à dentellières. Le fil peut être stocké sur des bobines introduites dans les barreaux d'un tabouret. À la veillée, la dentellière s'éclaire à l'aide d'un globe rempli d'eau, le doulhi (terme local ?), qui sert de loupe à la lumière dispensée par une bougie (à ne pas confondre avec la lampe provençale à huile).

   



















 

 

Quelle soit à l'aiguille ou au fuseau, la dentelle est un accessoire prisé par toute la société. On en trouve à tous les prix. Dans un premier temps, elle est utilisée essentiellement par les hommes, laïcs ou religieux, dans les parties visibles de leurs vêtements. La mode féminine ne s'en empare qu'à partir du milieu du XVIe siècle.

Les premiers points utilisés ont une consonance italienne : reticella, punto a reticello, punto in aria.  Les dentelles se présentent alors sous la forme de bandes étroites bordées de dentelures – d'où le nom de dentelles qui leur sera donné -, avec des motifs géométriques, végétaux ou animaux. À la Renaissance, les dents sont moins proéminentes ; rinceaux et fleurs apparaissent. Les premiers recueils sont présentés en France au temps de François 1er. La dentelle provoque un énorme engouement tout au long du XVIe siècle : la mode des fraises, des hautes collerettes, des manchettes, la décoration de la lingerie et des lits en font un grand usage. C'est à cette époque qu'apparaît l'appellation "dentelle", remplaçant celle de "passemens". Elle est réalisée par les femmes dans toutes les couches de la société : pour les unes, il s'agit d'une distraction, pour les autres une source de complément de revenu. Son utilisation s'accroît encore à la fin du XVIe siècle et durant tout le XVIIe avec les énormes collets. Cette exagération est à l'origine d'un édit somptuaire promulgué par Louis XIV en 1660 qui en limite l'utilisation. Cet édit énumère les dentelles les plus utilisées : la gueuse, simple et peu chère, le point de Gênes, le point de Raguse, le point de Venise, le point d'Aurillac, la neige, légère et bon marché, la dentelle de Flandre, la dentelle d'Angleterre, le point d'Alençon, la dentelle du Havre. Les conséquences de cet édit sont très lourdes pour de très nombreuses ouvrières. Dès le 27 mai 1661, le roi  avoue son erreur : "Nous avons été très touché de compassion d'apprendre qu'un grand nombre d'artisans qui tiroient la subsistance de leur famille de la manufacture des passemens et dentelles étaient réduits, faute d'ouvrage, en de grandes nécessités. À ces causes, nous disons, déclarons, voulons… que nos sujets puissent porter toutes sortes de passemens et dentelles, pourvu qu'ils soient faits et manufacturés dans notre royaume". 

L'engouement pour ces dentelles pèse sur le budget de la France qui voit ses importations augmenter et ses devises s'éloigner : la production du royaume est insuffisante. À partir de 1665, Colbert, une fois de plus, fait appel aux spécialistes. Alfred Franklin nous rapporte un soutien très particulier qui montre son intérêt pour cette industrie : "À l'instigation de Colbert, le compte de Marsan amena de Bruxelles à Paris sa nourrice nommée Dumont avec ses quatre filles, et il obtint pour elles le droit exclusif d'y établir des ateliers de dentelles. Colbert leur accorda trente mille livres, avec lesquelles elles  s'installèrent au faubourg Saint-Antoine ; un des Cent-Suisses du roi gardait la porte de cette maison, où l'on vit bientôt réunies plus de deux cents ouvrières, presque toutes appelées du Hainaut et de Venise. Cette manufacture fut ensuite transportée rue Saint-Sauveur, puis dans la rue Saint-Denis à l'ancien hôtel Saint-Chamond". Il convient de remarquer ici l'importance des dentellières étrangères qui, bien souvent, au péril de leur vie, viennent former des ouvrières françaises. Colbert ne s'arrête pas là. Il fonde une école à Auxerre et accorde un privilège exclusif de dix ans aux manufactures royales d'Aurillac, de Sedan, de Reims, du Quesnoy, d'Alençon, d'Arras, de Loudun "et autres du royaume". Dans les "autres du royaume", peut-on inclure Le Puy-en-Velay, Sens, Auxerre, Montargis, Bourges ou encore Issoudun qui hébergent déjà des manufactures royales ? Celle d'Alençon concentre les innovations répercutées sur les autres. Toutes les dentelles fabriquées par ces manufactures doivent être désignées comme "point de France", même si, bien souvent, elles résultent de points de villes étrangères. Ainsi, celui d'Alençon, appelée aussi point d'hiver comme celui d'Argentan, n'est qu'une copie de celui de Venise. Seule différence, les motifs qui sont plus légers, cernés d'un crin ou d'un cheveu. À côté des manufactures royales, des fabriques s'installent dans le royaume, en particulier à Luxeuil-les-Bains, ville thermale située entre Italie et Flandres où les dentellières créent leur propre dentelle qui remportera un immense succès au XIXe siècle auprès des curistes. À Paris, on en trouve au château de Madrid, au faubourg Saint-Antoine. On y utilise, bien sûr, le point de Paris. De nombreux autres points sont utilisés, suivant la région ou le pays : le point à la reine fabriqué aux Pays-Bas par des dentellières d'Alençon, le point coupé, la nonpareille, la bisette devenue commune en fil de lin, la mignonnette, la campagne, le point de Lille… sans oublier la blonde fabriquée par les blondiers : une dentelle de soie qui présente différents types, comme le berg-op-zoom, la chenille, le persil, la couleuvre. La qualité des dentelles ainsi produites relègue Venise qui ne tardera pas à copier la dentelle française, dès 1734.

En quelques années, plusieurs centres exportent leur production : Le Puy, en Auvergne, Le Quesnoy en Artois, Valenciennes dans le comté du Hainaut français. Ce dernier domine durant le règne de Louis XV grâce à ses décors : fleur, composition moins serrée et mouchetée de pois. La dentelle de Malines, en Flandre, se distingue par un fil brillant. Après des débuts difficiles, les ateliers de Chantilly produisent une dentelle noire qui remporte un immense succès au XVIIIe siècle : basée sur les points de Valenciennes et de Malines, elle propose un "fond double" à maille hexagonale. On peut encore citer Mirecourt (Lorraine/Vosges), Saint-Mihiel (Lorraine/Meuse), Dijon (Bourgogne), Sedan (Ardennes)… Au risque de déplaire à certaines dentellières, il est impossible d'établir une liste complète !

Au XVIIIe siècle, la dentelle a toujours la faveur des aristocrates et de la bourgeoisie, avec la mode des canons et des rhingraves. Les militaires ne la craignent pas : c'est l'époque de la guerre dite en dentelles. La Révolution, comme pour la broderie, considère ses accessoires comme superflus, mais le Directoire et le 1er Empire relancent la mode avec les jabots et les manchettes. Les exportations chutent après la guerre franco-prussienne de 1870. Elles sont compensées par la mode des robes à crinoline du second empire et la création des costumes régionaux. Au cours du XIXe siècle, la production s'industrialise dans presque toute la France, et pas seulement dans les villes aux traditions textiles anciennes, dans le Nord, en Normandie, dans le Val de Loire, en Auvergne, en Rhône-Alpes, dans les Vosges, en Lorraine.

C'est à un anglais que l'on doit les premiers essais d'une machine à denteler : à Nottingham, un ouvrier nommé Hammond réalise un tulle uni, proche du réseau de Bruxelles, avec une machine à bas. En 1813, ce sont deux mécaniciens, John Heathcoat et John Leavers,  de la même ville, qui débarquent à Rouen. Ils sont suivis par d'autres et par des ouvrières - à Valenciennes, Douai et surtout Calais dès 1816 -, alors que l'exportation des machines à tulle est interdite par les autorités anglaises. En 1824, à Lyon, Colas et Delompré reproduisent des dessins avec un système Jacquard. Quelques années plus tard, les anglais conjuguent le système Jacquard avec le métier circulaire à tulle. Ils obtiennent des dentelles proches de celles de Valenciennes, d'Alençon, de Cluny, de Chantilly, cette dernière appelée dentelle de Cambrai. De réels progrès sont réalisés en 1881 par un ingénieur du nom de Mallière.

Parmi les dentelles mécaniques de renom, nous avons cité celle de Calais. Il faut également lui associer celle de Caudry. Les deux sont réalisées sur métier de Leavers. Celle de Calais est étroite, destinée à la lingerie alors que celle de Caudry, plus large, est utilisée par la Haute couture.

La dentelle à la main reste toutefois inimitable, "prouve, par son aspect extérieur, l'habileté de celle qui l'a faite et par sa rareté la dignité de celle qui la porte". Inimitable, mais copiée avec intention de tromper. C'est le cas au XIXe siècle avec la reprise de motifs anciens, le vieillissement des étoffes, l'utilisation avant la vente, et pour les fils d'or ou d'argent, patine obtenue à l'aide de vapeurs d'acide chlorhydrique ou d'ammoniaque. Quelques astuces permettent de distinguer la dentelle à la main : une largeur irrégulière, des motifs inégaux…

Nous avons trouvés des sites très complets sur le sujet de la mécanisation. Nous n'en citons qu'un seul : Jours et arabesques. Il apparaît à nouveau que les étrangers, en l'occurrence des anglais, jouent un rôle très important dans ce domaine.

Une fois de plus, la mode va jouer sur la demande. A la fin du XIXe siècle, la dentelle à la main disparaît de l'habillement, persiste dans la lingerie et le linge de maison. L'État institue des cours dans les écoles primaires des départements concernés : en vain. L'association "La dentelle de France" n'a pas plus de succès lorsqu'elle demande des modèles à des artistes reconnus. La reprise est, cependant perceptible, à partir des années 1970, notamment à Alençon (aiguille) et au Puy (fuseau). Calais et Lyon se distinguent en produisant de la dentelle mécanique classique ou à base de fibres élastomères utilisées dans la mode et la haute couture.

La dentelle n'est pas une exclusivité de l'Italie, de la France ou de la Belgique. On la retrouve dans toute l'Europe et en Amérique du nord, du sud et centrale.

L'histoire de la dentellerie est faite de l'évolution des techniques, de la création artistique, des exigences de la mode, de questions financières… Elle doit, également, tenir compte de l'organisation du métier, du fabricant faisant fabriquer à l'ouvrière dentellière. Comme nous l'avons déjà évoqué, la dentelle est, au début, une distraction tant pour l'aristocrate que pour la petite bergère : l'aiguille, le carreau, les fuseaux se transportent facilement. Le métier ne demande pas de force physique ; il est exercé en même temps que d'autres : paysanne, nourrice, soignante, gouvernante. C'est aussi un métier saisonnier dépendant du travail de la terre : la production diminue en été et les prix montent, en hiver l'inverse se produit. Par contre, les salaires sont toujours très bas  et les contrats écrits avec les commanditaires sont rares.

Bien souvent, ce sont toutes les filles de la maisonnée qui dentellent, dès l'âge de 6 ans, sous l'œil bienveillant de la mère. Des institutions religieuses prennent aussi  en main cette formation, comme à Bayeux ou dans le Velay, attirant dans la ville des fabricants qui trouvent là une main d'œuvre habile. Ces établissements sont contraints de fermer durant le temps de la Révolution, et reprennent leurs activités avec le 1er empire. La loi de Jules Ferry sur la laïcisation de l'enseignement, en 1882, a le même effet sur cet enseignement dès lors réservé à des institutrices laïques souvent incompétentes. Parfois, les entreprises forment elles-mêmes leurs ouvrières suivant un contrat d'apprentissage suffisamment long pour être très rentable pour les formateurs. En Haute-Loire, une "École pratique de dentelle" est fondée en 1838 au Puy-en-Velay. Sans doute est-ce la cause de la place de premier qu'occupe ce département dès 1850 pour la fabrication de la dentelle. Un enseignement artistique y est également proposé dès 1903 dans les écoles primaires et, pour les dentellières déjà expérimentées, une école, "La dentelle au foyer", est ouverte, toujours au Puy, apportant de nouvelles connaissances et une expérience sur un grand nombre de points.

Jusqu'au XIXe siècle, avec l'arrivée de la mécanisation, les dentellières à la main travaillent surtout à domicile, à façon. Elles sont payées à la pièce. Pour les donneurs d'ordre, cela n'est pas sans problème, notamment au niveau du transport. Du fait de la dispersion des lieux de production, un intermédiaire est nécessaire entre le fabricant faisant fabriquer et l'ouvrière : c'est le travail de la leveuse.

Les dentellières qui travaillent dans les manufactures ne sont pas mieux loties pour les salaires. Elles préfèrent désormais travailler à leur compte, réalisant des copies de points anciens vendues à bas prix, concurrençant les manufactures.  Si les salaires sont bas, la dentelle est chère, parfois même très chère, et donc convoitée. Les chemins n'étant pas sûrs, il n'est pas rare que des gendarmes escortent les livraisons. Jusqu'en 1665, et même au-delà, la contrebande sévit sur tout le territoire car la production française est insuffisante ou de qualité moyenne. Au XIXe siècle, cette contrebande concerne aussi les machines à denteler qui arrivent en pièces détachées depuis l'Angleterre.

Quel est l'attrait pour la dentelle aujourd'hui ? La mode a bien changé depuis le XIXe siècle. La dentelle n'a plus vraiment la cote auprès du grand public et il est difficile d'imaginer nos hommes politiques avec des manchettes en dentelle ! Et pourtant, elle peut être considérée comme le fait d'un véritable métier d'art qui ne devrait pas s'éteindre. Son utilisation dans la lingerie féminine et en Haute couture en sont la preuve.

Pour terminer cet article, nous évoquons rapidement une dentelle particulière, d'origine arabe, le macramé. À l'origine de cet art, l'habitude de nouer les franges des étoffes pour éviter qu'elles ne s'effilent : une action universelle de conservation que l'on retrouve en Amérique latine, bien avant notre ère. L'idée de créer en même temps des motifs décoratifs se serait développée surtout en Arabie. Si, à l'origine, cette technique sert pour les vêtements, l'apparition des ornementations touche les toiles de tente, les paniers d'alfa (graminée), puis les vêtements, la décoration de la maison, l'ornement des coiffures, les bijoux. Les matériaux utilisés sont la laine, l'alfa, le cuir, des perles de verre. Ce macramé est importé d'abord en Italie, et de là, dans toute l'Europe. Il est plus souvent en lin ou en chanvre. Les marins des bateaux à voile, spécialistes des cordages, des drisses et des nœuds, pratiquaient cette technique durant les longues traversées des mers.

Pour réaliser cette dentelle, on dispose d'une pelote lourde pour qu'elle soit fixe : "On peut mettre dans une simple caissette, dont on aura enlevé le couvercle et la moitié d'un côté, de la grenaille de plomb et une couche épaisse de sciure ; on recouvre le tout d'une étoffe très tendue, on a ainsi un métier pratique permettant de disposer les fils avec facilité."

Nous n'en dirons pas plus : cela dépasse de loin nos compétences. Le sujet est abondamment traité sur internet et montre l'intérêt de cette technique, notamment pour la décoration des intérieurs. En annexe nous vous présentons quelques points et réalisations en dentelles ou macramés.

 

 

 

 

 

ANNEXES

 

Dentelles à l'aiguille ou aux fuseaux

 

     

             

     

 

     

     

   

 

   

         

Dans notre rubrique "Exposition", vous pouvez également découvrir les réalisations des dentellières membres de notre association : des compositions remarquables, en couleur, évoquant de nombreux thèmes.

 

Dentelles aux métiers

 

 






   

 

 

Macramé

 

   

 

   

 

     

 

 

     

 

   
 

 

   

 

   

 

     

 

 

 

FIN

 

 

 

Bibliographie

Grand dictionnaire encyclopédique Larousse, 1982

A.Franklin, Dictionnaire Historique des Arts, Métiers et Professions exercés dans Paris depuis le treizième siècle H. Welter éditeur en 1906 réédition Bibliothèque des Arts, des Sciences et des Techniques, 2004

Revue "Nos ancêtres, vie et métiers", n° 54, 2012

Nouveau Dictionnaire de la Vie Pratique, Hachette, 1923

Larousse ménager illustré, 1926

Le Macramé, par Mle Du Puigaudeau, Collection Cartier-Bresson, 1912

 

 

 

 

 

 

 

HISTOIRE   DU   TEXTILE

 

 

IV

 

 

TEINTURE, IMPRESSION, APPRÊT

 

 

 

I TEINTURE

"La teinture des textiles consiste à imprégner le matériau avec une solution ou une dispersion d'un ou plusieurs colorants et à fixer solidement ces derniers dans la texture des fibres par un traitement approprié."

 

Dès la préhistoire, les textiles sont teints à l'aide de colorants issus de la nature. Comme nous l'avons écrit par ailleurs, il est difficile de trouver des tissus très anciens, du fait de leur fragilité. Les recherches archéologiques ont permis, malgré tout, de retrouver des échantillons teints. Les plus anciens proviennent d'Amérique latine (4000 ans avant notre ère). D'autres, légèrement plus récents, ont été découverts en Afrique, en Inde (2500 avant J.C.).

Les premières matières colorantes sont surtout d'origine végétale comme le genêt, la gaude, la sarrette en Europe, d'origine animale comme le murex, un coquillage particulièrement utilisé en Phénicie et Grèce, plus rarement d'origine minérale comme l'oxyde de fer. Lorsque la teinture est fragile, l'utilisation de mordants permet une meilleure conservation : c'est le cas du tanin, de l'urine, du sel marin ou des cendres de bois durant les derniers siècles avant notre ère.

Au Moyen-Âge, la technique est encore mal maîtrisée et le résultat aléatoire. Les inconvénients sur l'environnement, en particulier les cours d'eau, sont mal perçus par la population, les agriculteurs en particulier, mais aussi les bourgeois des villes. L'État privilégie, malgré les problèmes d'hygiène, les artisans qui polluent les eaux selon les us et coutumes : teinturiers, fripiers, dégraisseurs, mégissiers, plumassiers, bouchers, tripiers "et autres, [autorisés] à laver et nettoyer leurs marchandises dans la rivière, comme ils ont fait par le passé aux lieux et en la manière accoutumée".

Ce privilège est encore d'actualité en 1890 dans notre Pays du Gier, où la teinturerie occupe une grande place au plan économique : "Après avoir servi à l'industrie, elles [les eaux] sont rejetées dans le Gier, qu'elles colorent des teintes les plus diverses : de là, souvent, des plaintes amères dans la bouche des riverains et, en particulier, chez les agriculteurs, lesquels les déclarent impropres à l'arrosage des champs. Le reproche a sa valeur. Mais si l'on songe aux services immenses qu'elles ont préalablement rendus, et si l'on tient compte du nouveau service, et non moins signalé, qu'elles rendent encore, au sortir des ateliers, il faudra bien reconnaître que l'intérêt particulier doit le céder à l'intérêt général. Ces eaux, en effet, saturées d'acides et de matières tanniques, sont anti-microbiques au premier chef : à ce titre, elles contribuent, dans une large mesure, à l'hygiène publique. Si les cas de fièvre typhoïde sont si rares, à Saint-Chamond, la cause, pour une large part, doit en être attribuée à l'action énergique des eaux de teinture sur les eaux d'égout et sur les eaux ménagères." Ainsi parlait, à la fin du XIXe siècle, James Condamin, l'un des historiens les plus célèbres de Saint-Chamond !

Revenons au Moyen-Âge. Comme la plupart des artisans, les teinturiers parisiens déposent leurs statuts auprès d'Etienne Boileau, en 1268. Ils teignent le drap et la toile, non la soie réservée aux merciers et les chapeaux teints par les … chapeliers ! Les drapiers peuvent teindre les draps malgré les protestations vaines des teinturiers. Parmi les grands noms de cette époque, Jean Gobelin qui s'installe sur les bords de la Bièvre, vers 1450, célèbre en particulier pour ses écarlates. La qualité de cette teinture rouge a longtemps été attribuée à celle de l'eau de la rivière. Il semble que ce soit plutôt ce que l'on appelle aujourd'hui "le contrôle de qualité" qui soit responsable de ce résultat. La légende dit également que le mordant utilisé est l'urine des ouvriers qui sont assujettis à une nourriture particulière, avec force boissons. Ce régime n'est pas sans conséquence sur la durée de vie, mais certains condamnés préfèrent s'y soumettre plutôt que d'être privés de liberté. La descendance de Jean Gobelin abandonne au fil des générations la teinturerie au profit de charges publiques. La spécialité de l'écarlate perdure tout de même grâce à Jean Glück et, surtout, à Colbert qui rachète tous les bâtiments et ateliers au nom du roi en 1662. Par un arrêt de 1717, Glück et son associé sont maintenus "dans la possession où ils étoient de marquer toutes les marchandises par eux teintes d'un plomb doré, portant d'un costé les armes de Sa Majesté et de l'autre cette inscription "Teinture royale par privilège aux Gobelins à Paris". Le privilège est confirmé en 1724. La renommée de la Manufacture des Gobelins a traversé les frontières et est reconnue aujourd'hui encore dans le monde entier.

Au XVIe siècle, l'éventail des matières colorantes s'élargit, notamment grâce aux voyages des explorateurs en Amérique et dans les indes orientales : plantes (pastel ou guède, genêt, callune, vinettier, réséda jaune), en Europe, cachou, campêche, fustet, garance, indigo, rocou, santal, cochenille du Mexique, carthame, murex… originaires d'autres continents. En résumé, à cette époque et au fil des découvertes, jusqu'à la fin du XVIIIe siècle :

Garance, (murex), santal pour le rouge ; cochenille du chêne-kermès pour l'écarlate ; rocou pour l'orange ; genêt, callune, vinettier, réséda jaune, gaude, fustet, carthame, curcuma pour le jaune ; iris ou mélange de teintures jaunes et bleues pour le vert ; pastel ou guède, tournesol (en solution alcaline) pour le bleu ; indigotier pour l'indigo (bleu foncé) ; garance avec fer, oseille, campêche pour le violet. À côté de cet arc-en-ciel de couleurs, le cachou, le brou de noix pour le brun au beige, le campêche, l'acacia à cachou, le noyer, le résidu d'indigo pour le noir…

Si l'éventail de ces colorants s'élargit, la demande est en nette diminution du fait des guerres tant extérieures qu'intérieures (guerre de religions) : les moyens financiers manquent. Colbert, on l'a vu plus haut, s'occupe pourtant particulièrement des teintureries et rédigent, en 1669, de nouveaux statuts en complément de ceux de la profession. Il définit trois catégories aux règles distinctes, en réalité préexistantes, mais non réellement appliquées :

- les teinturiers du grand et du bon teint qui ont seuls le droit de teindre, en toutes couleurs et en toutes nuances solides, les étoffes de laine ayant au moins une aune un tiers de largeur, et dont le prix dépassait vingt sous l'aune ; leur teinture résiste au temps, au lavage, à la lumière.

- les teinturiers du petit teint, appelés au XVIe siècle teinturiers de moulée (ou noir de chaudière), ne peuvent teindre que des étoffes communes ou toute étoffe préalablement guédée ou garancée par un teinturier du bon teint. Ils sont autorisés à reteindre les vieux habits, mais cette teinture ne tient pas au savonnage à l'eau chaude ! Les textes réglementaires leur imposaient certains produits, leur en interdisaient d'autres : ceci explique, en partie, cela… Avant les statuts de Colbert, ils étaient appelés biseurs, répareurs ceux qui reteignent d'une autre couleur. On trouve également l'appellation teinturier de Georget du nom de l'un des plus célèbres d'entre eux.

- les teinturiers en soie, laine et fil, bien que considérés du grand teint, se contentent de teindre ces trois matières et le coton. Mais ils doivent se spécialiser dans l'une des trois. Chacune offre la possibilité de vendre de très nombreux produits. Les teinturiers en laine, par exemple, sont autorisés à "vendre des laines teintes", à "blanchir toutes sortes de toiles de lin, coton, chanvre, fil, camelots, serges, ratines et étamines neuves ou vieilles, bas d'estame, comme aussi de vendre des canevas de toutes sortes de largeur pour faire des tapisseries seulement". La spécialisation a des limites très larges.

Suivant la couleur ou le colorant utilisé, le teinturier porte un nom plus évocateur : le teinturier en rouge est dit garanceur, le teinturier en bleu est le guesdron,  et en noir, le noircisseur.

À partir du milieu du XVIIIe siècle, l'Académie des Sciences se préoccupe des colorants et de leur mode d'action. Des colorants d'origine minérale voient le jour : sels de manganèse, d'antimoine, de fer. De même, le mordançage est utilisé de façon plus spécifique et quantitativement définie.

Le XIXe siècle, une fois de plus, ouvre de nouveaux horizons grâce aux recherches techniques et au développement de l'industrie chimique. En 1830, la technique de la teinture en pièce, c'est-à-dire la teinture du vêtement confectionné, est mise au point. En 1844, le mercerisage (traitement à la soude diluée) sur des fibres de coton permet une meilleure fixation des colorants ; cette technique est améliorée cinquante ans plus tard pour empêcher le rétrécissement des tissus. C'est l'époque de la découverte de la mauvéine (Perkin, 1856), de la fuchsine (Hoffmann, Verguin, 1859), de la garance ou plutôt de l'alizarine, la molécule active (Graebe et Liebermann, 1869), de l'indigo synthétique (Von Baeyer et Drewsen, 1882). Des colorants sont synthétisés à partir de la houille dès 1850 et du pétrole un siècle plus tard. Dès 1920, les colorants naturels sont pour la plupart remplacés par des colorants de synthèse. Plusieurs centaines de colorants synthétiques ont été créés en un siècle.

L'histoire générale de la teinture mérite une attention toute particulière à notre ville de Saint-Chamond baignée par le Gier. Les eaux de cette rivière descendent du Mont Pilat, dans un sol granitique et ne contiennent que très peu de calcaire. Les premiers teinturiers recensés dans notre ville sont au nombre de 4 dans la paroisse Notre-Dame entre 1617 et 1621, et deux dans celle de Saint-Pierre entre 1635 et 1640. En 1640, également, sont cités les teinturiers, Draillat et Dutreüeil.

En 1726, est fondée la Confrérie des Teinturiers de Saint-Chamond, érigée sous le vocable de Saint-Maurice ; elle fonctionne, hors les années 1794 à 1803, jusque vers 1945. J.C. Flachat installe ses ateliers pour teindre la soie, les poils de chèvre… en rouge d'Andrinople. Il profite de l'expérience d'ouvriers grecs et  sa manufacture est officialisée en 1756 par le Conseil royal. Un peu plus tard, ce sont les frères Dutreyve (descendant de Dutreüeil ?) qui laissent leur nom dans cette industrie. Mais c'est au XIXe siècle, dans les années 1870, que la teinturerie prend réellement son envol dans notre ville grâce au développement de la production des tresses et lacets (voir notre article consacré à l'histoire du tissage). La visite d'un établissement consacré à cette production fait découvrir à un tisserand lyonnais la qualité des teintures en noirs mi-fin et noirs souples. Le résultat est tel que cet industriel installe une teinturerie sur les bords du Gier. Il est suivi par des teinturiers lyonnais. La consommation d'eau est très importante. Pour en régulariser le débit, un barrage est construit à la Valla, au-dessus de Saint-Chamond. D'autres le sont sur d'autres rivières proches : les barrages du Gouffre d'Enfer, du Pas du Riot…En 1890, on compte à Saint-Chamond 5 teintureries pour la soie, 5 pour la laine et 4 pour le coton. L'une des plus importantes est la teinturerie Gillet créée en 1865, spécialisée dans la teinture noire des soies, qui, en 1930, est considérée comme la teinturerie la plus importante du monde. Elle travaille avec de très nombreux pays, dont l'Angleterre, l'Allemagne… Elle interrompt définitivement ses activités en 1976. Citons également les établissements Ravachol nés en 1861, la société Chavanne créée en 1883, la teinturerie Bredoux qui date de 1894, l'entreprise Daneyrolle née en 1872. Toutes ces entreprises sont aujourd'hui fermées. Il en reste 7 encore sur Saint-Chamond, créées plus récemment.

 

La teinture est réalisable à tous les stades de l'élaboration des textiles : fibres en bourre et en ruban, fils en bobines, écheveaux ou ensouples, tissus ou tricots, articles de confection.

Sur un plan physico-chimique, la teinture correspond à l'adsorption des molécules de colorants au sein de la texture des fibres. Ce mécanisme est d'autant plus actif que la température augmente, dans certaines limites : de 60°C à 100°C pour les colorants en solution, jusqu'à 130°C et sous pression pour les colorants insolubles dans l'eau.

Teindre fils ou étoffes est indispensable pour s'en servir à la confection des vêtements. Quelques étoffes sont fabriquées avec des fils teints avant le tissage : ainsi les draps de laine, excepté pour le noir et les rouges, les étoffes dites mélangés, les soieries de Lyon, la bonneterie. Contrairement à l'impression, la teinture colore le tissu sur ses deux faces, dans toute la masse. L'affinité du colorant étant variable, le tissu doit subir au préalable les premiers apprêts qui consistent à éliminer toute particule, endogène (naturelle) ou exogène (liée aux manipulations), qui interviendrait sur la fixation du colorant sur la fibre, de façon homogène et durable. Les techniques ont évolué avec le temps. En 1895, on peut les résumer comme suit :

Pour la laine, ce traitement commence par le fixage à la vapeur d'eau pour l'empêcher de se godeler (boursoufler). Suivent un dégraissage dans un bain de carbonate de sodium, un lavage et un séchage soit dans une pièce chauffée, l'étente, soit à l'essoreuse. Pour éliminer le duvet lié à la constitution même de la fibre, on réalise un grillage sur un cylindre chauffé au rouge.

 

   
                                                                               Grillage de l'étoffe en laine  

 

L'étoffe est enroulée sur un premier cylindre, près de l'ouvrier, et vient s'enrouler sur un deuxième chauffé au rouge. Celui-ci est mu par une manivelle. Des cadres à bascule TCC' et TLL' permettent de soulever ou d'abattre la pièce sur le cylindre. La technique est délicate et nécessite une grande expérience ; le risque est de brûler l'étoffe ! Le nombre de passages varie suivant le tissage. Plus tard, ce grillage a été effectué par contact direct avec une flamme : le flambage. Les tissus de laine qui doivent rester blancs ou de couleur claire sont blanchis dans des soufroirs, des pièces de 6 – 7 m. de haut, voutées pour que l'eau de condensation suive les parois, sans tomber sur l'étoffe. Celle-ci est suspendue sur des barres horizontales. Le soufre est allumé aux quatre coins de la pièce qui est fermée hermétiquement. Le lendemain, après avoir éliminé le gaz sulfureux par une trappe, on retire les étoffes pour les teindre ou les blanchir dans un bain d'azurage.

Les tissus de lin ne subissent pas de grillage, contrairement à ceux de coton. Ces deux tissus subissent un nettoyage dans un bain d'eau chaude ou dans un clapot.                                  

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                                                                                   Clapot  

 

Le tissu est entrainé entre les cylindres A et B, passe sur le cylindre inférieur R, remonte vers A et B grâce à des chevilles placées sur CD… Le tissu est ensuite trempé dans un bain de carbonate de sodium, puis lavé. Pour les teintures foncées, le traitement s'arrête là. Pour les teintures claires, le tissu est traité alternativement par des bains de chaux et de chlorure de calcium. On utilise pour cela une cuve à lait de chaux. Le tissu est entrainé par des rouleaux dans un bain de lait de chaux, puis essoré entre deux cylindres "c" pour en exprimer l'excès. Il est ensuite soumis dans une chaudière remplie d'eau chauffée à la vapeur à une longue ébullition pour décomposer les matières grasses et les transformer en savons calciques. L'ensemble est ensuite refroidi : le tissu est placé au clapot, puis traité avec de l'acide chlorhydrique pour dissoudre les savons et, enfin, relavé au clapot.

 

   
                                                                                    Cuve à lait de chaux  

 

La teinture peut alors être réalisée. Les procédures dépendent du colorant, de son affinité pour le tissu concerné, exigeant parfois l'ajout de mordants pour obtenir une meilleure "solidité" vis-à-vis des agents extérieurs : lumière, lavage… Les mordants le plus souvent utilisés pour les laines et les soies sont le tartrate, l'alun et le sel d'étain ; pour le coton, c'est le tanin provenant de la noix de galle ou des feuilles de sumac. La teinture se fait le plus souvent dans des cuves chauffées à la vapeur. L'étoffe est placée sur un cylindre à claire-voie, la tournette, cousue à ses deux extrémités. La rotation de la tournette fait trempée dans le bain, puis sortir à l'air libre le textile.

 

   

 

Un siècle plus tard, en 1985, les techniques ont évolué. Désormais, on opère soit par contact direct, soit par imprégnation au foulard (pad-dyeing), soit par pulvérisation (spray-dyeing). La teinture en bain nécessite une agitation constante soit par mouvement du textile (machine à guindre pour écheveaux, barques et étoiles pour tissus ou tricots, jiggers à inversion de marche), soit par mouvement du bain forcé à circuler à travers la matière (autoclaves pour teinture des filés et rubans en bobines ou de nappe de fils ou tissus enroulés sur ensouple perforée), soit par mouvements combinés, le liquide entraînant le tissu à travers une tuyère (machines jet ou overflow).

 

   
                                                                         Machine à circulation (Larousse)  

 

   
                                                                          Machine à guindres (Larousse)  

                                             

 

   
                                                                           Machine overflow (Larousse)  

 

   
                                                                           Teinture en continu (Larousse)  

 

 

II IMPRESSION          

L'impression des tissus débute au XIVe siècle, a priori en Italie. En témoigne la tenture de Sion réalisée à l'aide d'une planche gravée permettant de reproduire un même motif. A cette époque, la solidité des colorants est très faible. Au XVIe siècle, les cotonnades indiennes envahissent les salons européens : plus légères, plus joyeuses par leurs couleurs, elles suscitent de nombreux voyages en Inde pour en connaître la technique. Les premiers pays à en profiter sont l'Angleterre et les Pays-Bas grâce à la Compagnie des Indes et à l'arrivée de ces cotonnades alors inconnues en Europe. C'est à Marseille que l'on rencontre, en 1648, la première mention d'un textile imprimé en Europe et, ce, grâce à des marchands turcs et arméniens ; il est question de "teindre des toiles propres à la fabrication de vannes ou indianes". En fait, il semble que des ateliers d'impression se soient installés dès le début du XVIIe siècle, produisant des indiennes de mauvaise qualité par manque de connaissance, mais à prix réduit permettant au plus grand nombre de s'en procurer : les produits d'importation sont très chers. Cette consommation inattendue touche directement les lainiers et les soyeux qui voient leurs chiffres d'affaires en forte diminution. Ils en appellent au roi qui interdit l'impression des textiles en 1686. De même, l'importation, le port et l'utilisation des indiennes font l'objet d'interdits qui sont fortement réprimés en cas de non observation. La révocation de l'Édit de Nantes en 1685 fait fuir dans toute l'Europe les artisans protestants, dont ceux qui s'étaient spécialisés dans l'impression : nous avons évoqué ce problème à plusieurs reprises. L'impression textile se retrouve ainsi à Londres, en Hollande, à Berlin, à Genève, à Barcelone, à Rouen (!), à Mulhouse, à Prague, à Rome…

Toutefois, la mode et l'engouement croisssant sont à l'origine d'ateliers en principe interdits et de contrebande. Marseille, port libre,  comprend 24 ateliers en 1733, souvent issus d'une association de français et d'arméniens. Finalement, l'utilisation des indiennes est libre à partir de 1756. Entre 1770 et 1780, six villes de France et leurs environs s'impliquent particulièrement dans cette industrie : Mulhouse, Rouen, Nantes, Paris, Marseille et Lyon. Mais on trouve des ateliers dans tout le royaume. L'État est obligé de réagir car la provenance des cotonnades n'est pas toujours bien établie. En 1785, le Conseil d'État décrète qu'à compter du 1er janvier 1786, toutes les toiles peintes et imprimées seront après qu'elles auront reçu tous leurs apprêts portées au bureau de visite où les gardes, jurés ou préposés appliqueront à la tête et à la queue de chaque pièce la contremarque ordonnée par l'arrêt du 18 avril 1782. Ces marques, appelées chefs de pièces, portent le nom de la manufacture, son adresse, éventuellement la date de la réalisation de l'impression. Elles peuvent être complétées par le nom du tisserand, celui de l'imprimeur et la qualité du tissu.

Les colorants sont ceux qui ont été évoqués pour la teinture :

- pour le rouge, la garance provient de Perse et de l'est de la Méditerranée. Elle arrive en Europe par Rome, notamment en France. Si la Hollande domine le marché pendant plusieurs siècles, les cultures reprennent en France, en Alsace et à Avignon en 1760. Ce sont ses racines qui contiennent les principes actifs, le plus important étant l'alizarine dont la synthèse, en 1868, interrompt la culture. Elle nécessite un mordant pour teindre le coton. Autre colorant rouge, la cochenille est extraite d'un parasite d'un cactus trouvé au Pérou au début de notre ère. Elle atteint l'Europe au XVIe siècle et fait l'objet de cultures intensives au Mexique au XIXe siècle.

- pour le jaune, la gaude est utilisée dès le Néolithique en Europe. Le principe actif se retrouve dans toute la plante : sa solidité explique son succès au Moyen-Âge. Au XIXe siècle, elle est remplacée par un chêne d'Amérique du Nord, le quercitron. Le bois jaune ou fustet provient d'Amérique centrale et du sud, arrive en Europe dès le XVIe siècle. Il est utilisé surtout pour la laine.

- pour le bleu, le colorant de choix est extrait des feuilles de l'indigotier originaire de l'Inde, utilisé depuis le 1er millénaire avant notre ère. Sa culture débute au Moyen-Orient au IXe siècle. En Europe, il est en compétition avec le pastel à partir du XVIIe siècle grâce à – ou plutôt à cause de -, on l'a vu, la Compagnie des Indes. Il domine au XVIIIe siècle : sa culture est réalisée dans les colonies des pays européens. Sa synthèse en 1896 entraîne les conséquences économiques que l'on peut imaginer dans ces territoires. Ses principes actifs, incolores, deviennent bleus au contact de l'oxygène. Aucun mordant n'est nécessaire.

- le bois de Campêche donne des colorants allant du bleu au noir. Il provient de la baie du même nom, au Mexique. On le retrouve aux Antilles, au Brésil et en Inde au XVIIe siècle. Il est à l'origine des célèbres teintures noires des établissements Gillet à Saint-Chamond, aux XIXe et XXe siècles.

Nous avons vu que les colorants montrent une affinité variable pour les fibres textiles, suivant leur origine ou la façon dont elles ont été tissées. Leur "solidité" peut être augmentée grâce à des mordants. C'est le cas de l'alun, un sel d'aluminium, provenant de mines de Syrie, synthétisé au XVIIIe siècle. Les sels de fer jouent également un  rôle important. Les fers à cheval rouillés dissous dans l'acide (vinaigre !) en sont l'une des sources principales. Ils sont utilisés pour les teintures noires.

Colorants et mordants sont en solutions, inutilisables en l'état car trop fluide. Il est donc nécessaire de les épaissir. On utilise pour cela de l'amidon, de la fécule ou une gomme, en particulier celle d'un mimosa du Sénégal.

Sur un plan pratique, l'impression repose sur quelques principes :

- des mordants sont appliqués en des points précis sur l'étoffe. Celle-ci est plongée dans un bain de teinture. Le colorant est fixé sur les parties mordancées. Si plusieurs mordants ont été appliqués, on peut obtenir des couleurs différentes avec le même bain. Les parties non mordancées retiennent très peu le colorant. Un lavage suffit à leur faire retrouver leur couleur d'origine. Cela est valable pour le lin et le coton. Pour la laine et la soie qui présentent une plus grande affinité pour les colorants, mordant et colorant sont imprimés en même temps. La fixation se fait avec de la vapeur d'eau.

- à l'inverse, on peut empêcher la coloration à certains endroits en imprimant des matières qui bloque l'adsorption du colorant : on procède ici par "réserve".

- après avoir mordancé ou teint l'étoffe, on peut appliquer un "rongeant" qui empêche ou élimine la teinture soit en détruisant le mordant, soit en détruisant la couleur à l'endroit voulu.

- la matière colorante, épaissie par de l'albumine ou de l'amidon, est fixée par de la vapeur d'eau.

L'impression elle-même se fait de deux façons. La plus ancienne consiste à appliquer une planchette gravée en relief. Le tissu est tendu sur une table. Le colorant est versé sur un tampon de drap qui permet d'imprégner la planchette. Celle-ci est appliquée à l'endroit voulu sur le tissu. Une légère pression est exercée avec un  "marteau à chipoter" : la partie métallique est de forme grossièrement ovoïde, très lourde ; le manche en bois est court, terminé par un disque épais. L'imprimeur tient ce marteau fer en haut ; c'est le disque en bois qui frappe la planche (voir figure ci-dessous).

    

   
                                                                                  Impression à la planche  

 

Ces planchettes sont obtenues

- soit par gravure profonde au burin après avoir reproduit le dessin sur un morceau de poirier ou de buis,

- soit par clichage, le dessin étant reporté sur un morceau de tilleul en bois debout ; un burin chauffé au gaz est animé d'un mouvement de va-et-vient par une pédale. La planche est déplacée suivant le dessin. On obtient ainsi un moule en creux dans lequel on coule un alliage métallique fusible, recouvert d'une plaque en fonte servant de semelle. Après refroidissement, on sort le moule métallique ainsi formé et on le cloue sur une planche.

 

   
                                                                                        Clichage au gaz  

 

- soit, pour les dessins très fins, on enfonce verticalement dans le bois, suivant les contours du dessin, de petites lamelles de laiton dont la succession produit à la surface de la planche un relief à arêtes unies très nettes.

Au début du XIXe siècle, un nouveau procédé nous vient d'Angleterre : la molette. La gravure est d'abord réalisée sur un rouleau en acier doux. Celui-ci, appelé "molette-mère" est durci et pressé contre un autre rouleau en acier doux, la "molette mâme", sur lequel est gravé le motif en relief. Après trempe pour le durcir, il permet de reproduire le motif sur un cylindre d'impression en cuivre. Ces rouleaux sont placés sur une machine, tournent sur eux-mêmes, se chargent de couleur, se nettoient et impriment l'étoffe qui suit le mouvement de rotation. Cette machine peut entraîner jusqu'à 16 rouleaux et imprimer autant de couleurs ; dans ce dernier cas, les rouleaux sont gravés soit en creux, soit en relief pour éviter que certaines couleurs soient dominantes.

Pour la laine, la planche peut être intégrée dans une machine, la "perrotine", inventée au début des années 1830 par L.J. Perrot, ingénieur et imprimeur sur tissu à Rouen.

 

   

 

 

 

 

 



 
 

               Perrotine : impression mécanique des                                                      Organes travailleurs de la perrotine
               tissus en plusieurs couleurs

 

 

"Le tissu circule dans le sens indiqué par les flèches sur des cylindres et vient présenter la face à imprimer à l'action d'une planche gravée PP qui est animée d'un mouvement de va-et-vient vertical ; lorsqu'elle est arrivée à la partie supérieure de sa course, elle appuie sur l'étoffe et imprime la couleur qu'elle a reçu du tampon T. Ce tampon est animé d'un mouvement alternatif d'arrière en avant et d'avant en arrière ; dans le premier mouvement, il frotte sur un cylindre qui tourne dans un encrier fixe E au milieu de la couleur liquide ; ce contact suffit à l'imprégner de matière colorante. La planche PP s'abaisse ensuite et le tampon, en reculant, dépose la couleur à sa surface ; pendant que la planche remonte pour venir imprimer sur l'étoffe, le tampon revient en avant se charge de nouveau, et ainsi de suite. On voit en O, E les différents organes qui transmettent le mouvement à la planche et au tampon. On comprend qu'on pourra imprimer autant de couleurs qu'il y aura de planches et de tampons".

Comme on peut le deviner, l'impression ne peut être que le fait de spécialistes hautement qualifiés : dessinateur, graveur, coloriste, imprimeur assistés d'ouvriers chargés de tâches annexes, mais indispensables. Dans les grandes manufactures qui comptent plus de mille salariés dès la fin du XVIIIe siècle, le personnel est amené à accomplir le travail d'une quarantaine de métiers, les uns propres à l'impression, les autres plus généraux.

 

 

III L'APPRÊT

L'apprêt est le traitement terminal obligé des textiles après teinture. Il est à la fois un lustrage et un repassage. Les techniques varient en fonction des fibres utilisées et du tissage. Les toiles de lin et de coton sont trempées dans des bains d'amidon et de fécule, puis fortement tendus, ils passent sur des cylindres chauffés à la vapeur pour être repassés. Les tissus délicats, après amidonnage,  sont tendus sur des cadres, les tables d'apprêt, sous lesquelles circulent des tuyaux chauffés à la vapeur.

Les étoffes de laine peuvent subir un tondage qui complète le grillage (voir plus haut).

D'autres peuvent subir une énorme pression entre des plateaux creux chauffés à la vapeur, puis, après avoir été mouillés, ils passent sur des cylindres C,C, en cuivre rouge, chauffés par la vapeur du tuyau T, subissant un véritable repassage. Ils se déplacent de A en B.

 

   
                                                                         Cylindreur pour apprêt des étoffes  

 

Certains tissus peuvent bénéficier d'un traitement particulier. C'est le cas des tissus de soie (pour satins unis ou façonnés), des velours de coton et des velours d'Utrecht qui reçoivent à l'envers une couche de gomme (gommage) séchée entre des cylindres chauffés à la vapeur. Ces mêmes velours d'Utrecht peuvent recevoir une impression en relief. La machine est composée de deux cylindres, l'un en bois, l'autre en cuivre, chauffé, gravé en creux : le velours est gaufré ou frappé.

    

   
                                                                   Machine à gaufrer le velours d'Utrecht  

 

Le drap de laine issu du tissage ne peut être utilisé en l'état. L'apprêt est une phase très importante, très longue, nécessitant l'intervention de nombreux ouvriers et surtout d'ouvrières. Il doit d'abord être débarrassé des matières grasses provenant de l'ensimage (les fibres sont imbibées d'huile pour en faciliter le cardage, le filage…) à l'aide d'une dégraisseuse. Celle-ci est composée de deux cylindres entre lesquels passe le tissu qui plonge dans un mélange d'eau et d'argile sur laquelle les matières grasses sont adsorbées. Après séchage, les impuretés comme les pailles sont enlevées avec une pince, une épince, par une épinceteuse. Les imperfections du tissu sont corrigées lors du rentrayage. Le drap passe ensuite au foulage qui, de lâche, mince et mou, va devenir serré et ferme, moelleux et doux.

 

   
                                                                                     Foulage des draps  

 

L'appareil est composé de deux joues en bronze a, a, que l'on peut déplacer latéralement. Le tissu y est engagé et continue sa course entre deux cylindres situés derrière elles dans un espace très étroit (aa). Les fibres se rapprochent, se feutrent et la largeur du tissu diminue : c'est le foulage en largeur. Sortant des cylindres, il vient s'accumuler dans une chambre : après plusieurs passages, la pression provoque le foulage en longueur. Cette action se fait en milieu humide par passage dans la cuve c c' remplie d'eau savonneuse qui facilite le glissement et le ramollissement des fibres. Au sortir de la machine, l'étoffe a perdu jusqu'à un tiers de ses dimensions d'origine. Il est temps, après séchage, de passer au lainage qui relève les fibres puis les couche dans le même sens pour former un duvet homogène. On utilisait autrefois une brosse formée de chardons.

 

   
                                                                                    Lainage ancien du drap  

 

Le XIXe siècle a mécanisé le système, tout en en gardant la base. La laineuse est constituée d'un cylindre C dont la surface est couverte de cadres garnis de chardons. L'étoffe vient du rouleau inférieur R : les crochets des chardons agissent comme une brosse en couchant les filaments.

    

   
                                                                                            Laineuse  

 

     
                    Pose des chardons dans les cadres                                                           Chardons pour lainage  

 

Le chardon "drapier" sert au premier passage, le "bonnetier" pour le deuxième passage ou pour le tirage manuel des fibres, le foulon pour les apprêts fins ou le dernier passage. Les filaments couchés par la laineuse ne sont pas tous de la même longueur; Il faut alors tondre le drap. On utilisait autrefois des forces de très grande taille. Là encore, la mécanisation est venue au secours du tondeur. La machine est composée d'un cylindre C armé de lames d'acier H très aiguisées, disposées en spirales : ce sont les lames mobiles du ciseau. A distance du cylindre, une lame L sert de lame fixe du ciseau. La traverse AA relève les fibres qui sont ainsi prises entre les deux lames.

        

   
                                                                                      Tondage des draps  

 

Le tondage fini, le drap repasse au lainage et ainsi de suite : tondage et lainage peuvent se reproduire jusqu' 24 fois pour certains draps. Finalement, le drap va être soumis à une forte pression à chaud pour donner le brillant recherché : c'est le lustrage qui, en cas d'excès, peut être corrigé par l'action de vapeur d'eau, le décatissage.

Dernier exemple : les draps utilisés pour la fabrication de vêtements d'hiver doivent présenter une surface frisée ou ondulée. Le tissu passe entre deux plaques P et Q animées d'un double mouvement circulaire et rectiligne. La plaque supérieure est recouverte d'une étoffe grossière qui, frottant sur la laine, la frise et l'ondule.

 

   
                                                                        Machine à friser et à onduler les draps  

 

De la filature à la vente du drap, deux mois et demi se seront écoulés...

Ce que nous venons de voir correspond aux techniques utilisées à la fin du XIXe siècle. Comme d'habitude, nous nous arrêtons à cette époque. Si, globalement, les opérations sont toujours les mêmes, de nouvelles machines sont nées et de nouveaux produits ont été intégrés aux étoffes au cours du XXe siècle, grâce aux progrès de la chimie et de la recherche scientifique, à la demande d'un meilleur confort des utilisateurs, à l'évolution de l'hygiène corporelle et à la nécessaire protection de professionnels dans des métiers à risques. On peut citer les agents adoucissants, insecticides, fongicides, bactéricides, des agents conférant une certaine infroissabilité, des produits hydrophiles, hydrophobes, oléophobes (antitaches), des agents ignifuges, anti-glisse, anti-froid …

Pour terminer cette longue préparation, le tissu enfin prêt doit être mesuré, enroulé ou plié pour être vendu au concepteur de vêtements, de rideaux, de draps.

 

 

 FIN

 

 

Bibliographie

G. Chaperon, Saint Chamond Au fil du temps, Actes graphiques, Saint Etienne, 2010

J. Condamin, Histoire de St Chamond, A.Picard 1890 réédition Reboul Imprimerie 1996

A. Franklin, Dictionnaire Historique des Arts, Métiers et Professions exercés dans Paris depuis le treizième siècle H. Welter éditeur en 1906 réédition  Bibliothèque des Arts, des Sciences et des Techniques, 2004

Grand dictionnaire encyclopédique Larousse, imprimerie Jean Didier, mars 1985

P. Poiré, A travers l'industrie, Librairie Hachette et CIE, Imprimerie Lahure, Paris, 1891

L'ACTIVITÉ FRANÇAISE   Le guide de la France libérée  1946

Documentation du Musée de l'impression sur étoffes de Mulhouse

 

Pour plus d'information sur les teintureries de Saint-Chamond :
   Trois siècles de teinture  Au fil du Gier, CERPI, Reboul imprimerie, 2007
   Le site Gillet, De la teinturerie à la soie artificielle, CERPI, 2003