PAYS DU GIER
HISTOIRE DES JOUGUIERS
Le jouguier, ou jougtier, jougnier, joutier, est un artisan qui fabrique des jougs, pièces de bois servant à atteler une paire d'animaux de traits pour qu'ils avancent ensemble, soit pour labourer, soit pour tirer une charge. La barre de traction, le timon ou l'age, est positionnée au milieu. Il concerne surtout les bovins, parfois les chevaux, les ânes, les mulets ou… les chèvres. On en retrouve la description au IIIe, voire au IVe millénaire avant J.C., en Mésopotamie et en Egypte. Il est apparu en France au début du deuxième millénaire. Il a régressé, progressivement, depuis le Moyen-Âge, dans les pays d'Europe du Nord jusqu'au milieu du XXe siècle au profit du cheval au collier et surtout du tracteur, à partir du début de ce même siècle. Il est encore utilisé en Asie du sud, au Proche-Orient, dans les pays méditerranéens, mais aussi en Amérique latine.
On en distingue plusieurs types : joug de corne appelé aussi, suivant son positionnement, joug de front, rare, ou de nuque, fixé aux cornes par des lanières en cuir, permettant la traction et le recul ; joug de garrot ou d'épaule, posé sur le cou, n'autorisant que la traction. Certains d'entre eux sont composés de deux parties, laissant libres les animaux qui ne sont réunis qu'au moment du travail. Leur poids et leur longueur sont variables suivant qu'ils sont assujettis à des vaches ou à des bœufs, suivant aussi la largeur du chemin à emprunter. Les jouguets sont utilisés pour atteler une seule bête à un brancard.
Le jouguier fabrique le plus souvent le joug sur place, dans la ferme : c'est un bon marcheur. Il ne dispose que de quelques outils, ce qui facilite ses déplacements. La pièce doit être parfaitement adaptée à la morphologie des animaux pour ne pas les blesser : les mesures doivent être précises, le savoir-faire est primordial si l'artisan veut faire carrière. Il lui faut à peine une journée pour réaliser son ouvrage.
Le billot est fourni par le paysan qui a eu soin de le conserver tout l'hiver, ou mieux, 2 ou 3 ans dans l'eau pour qu'il durcisse. Il mesure environ 1,20 m. Il est, en général, en hêtre, mais aussi en érable, en frêne, en orme, suivant ce qui pousse localement.
Comme le sabotier, le jouguier dégrossit le bois avec une hache. Après avoir observé, mesuré les animaux, il détermine l'emplacement des courbures, des arrêts, à l'aide d'une scie à chantourner. A l'aide d'une herminette, il creuse les contours qui vont permettre l'adaptation à la morphologie de l'animal. Les finitions se font à la plane.
L'observation d'un joug montre que le jouguier ne travaillait pas seul, a priori du moins. Renforts, barres en fer forgé, lanières et coussinets en cuir rembourré nécessitaient la collaboration du forgeron et du bourrelier.
Avons-nous eu des jouguiers dans notre Pays du Gier ? Il n'en est fait nulle part mention. On peut penser que les bûcherons-débardeurs du Pilat pouvaient s'en servir pour tirer les troncs d'arbre. C'est ce que nous laisse entendre Bernard Plessy, un enfant du pays, dans son livre sur "La vie quotidienne en Forez avant 1914" :
"La journée du débardeur ? Elle était longue… On se levait à cinq heures pour panser les bêtes, manger la soupe, et on partait vers sept heures, parfois plus tôt, s'il fallait aller loin.On se trouvait les uns les autres sur le chemin, on se prenait en apssant. Les uns avaient des bœufs - parfois des vaches - et ils attelaient la comsure (prononcez com'sur, su latin commissura, joint, jointure, presque intact) : puissant avant-train à deux roues reliées par un énorme madrier. Placée entre les bêtes et le tronc de l'arbre, la comsure facilite les manœuvres et protège les bœufs. Le cheval, plus agile n'en a pas besoin : si le tronc glisse, il sait se garer… Sur la comsure, toute une ferraille de chaînes, d'anneaux et de coins. On gagnait les bois par les charreires, de mauvais chemins creux tout remplis de pierres. Mais il y en a d'autres dans la montagne qui datent de l'ancien temps : des chemins ferrés de pierres plates où les troncs glissent tout seuls… Sur le chantier, on calcul son affaire. Autant que possible les arbres sont abattus dans le sens de la pente, pointe ou tronc en bas : faut-il tirer par en haut ? Par en bas ? Si c'est trop pentu pour les bêtes, si ça glisse trop, le givre, la neige, c'est les hommes qui soulèvent l'arbre à la barre jusqu'à ce qu'il parte tout seul et descende se planter là-bas au fond. Sinon, on se sert des bêtes."
Un peu plus loin, Bernard Plessy évoque un autre travail des bœufs pour lequel le joug semble indispensable :
"En plein cœur de l'hiver, quand le gel avait bien durci la neige sur les pentes du Pilat, exposées en plein nord, entre la Perdrix et l'Oeillon, des hameaux en contre-bas, la Roche, le Planil, des hommes s'en allaient découper à la pelle des blocs de glace qu'ils chargeaient sur leurs tombereaux et, au pas lent des bœufs, la nuit durant, pour profiter du froid, par Chavanol et Saint-Chamond, ils allaient les livrer aux glacières de Saint-Etienne. Là, ils gagnaient le plâtre d'un puits où ils faisaient provision de maréchale, du charbon gras pour les forges des cloutiers de la montagne et, par le même chemin, au bout d'un jour complet, le charroi était de retour. Le blanc et le noir, la glace et le charbon, deux produits de la nature, contraires et pourtant utiles aux uns et aux autres."
Côté nord de notre vallée, les paysans pouvaient se servir des paires d'animaux pour labourer leurs champs.
Hervé Chopin ne le mentionne pas dans son livre "Métiers d'antan" (HC éditions), pas plus que Alfred Franklin dans son Dictionnaire des métiers : une explication pour ce dernier, il concerne les métiers exercés à Paris !
Joug de nuque |
Plutôt léger, il devait être destiné à des vaches (?). Il subsiste quelques décorations simples, sans doute réalisées avec un compas. Par contre, il a été entièrement décapé (voir d'autres modèles dans l'article sur les outils du jouguier).
Bibliographie
R. Granier, Les métiers disparus, Editions du sud-ouest, 1999
D. Boucard, Dictionnaire des métiers, éd. Jean-Cyrille Godefroy, 2008
D. Boucard, Les haches, éd. Jean-Cyrille Godefroy, 2008
B. Plessy, La vie quotidienne en Forez avant 1914, Ed. Hachette 1981
Grand dictionnaire encyclopédique Larousse, imprimerie Jean Didier, mars 1985
https://fr.wikipedia.org/wiki/Joug
FIN