HISTOIRE DE L'ENSEIGNEMENT

 

III

 

XVIe siècle

 

Seul un esprit éduqué peut comprendre une pensée différente de la sienne, sans la cautionner pour autant

                                                                                                 Aristote

 

Dans le chapitre précédent, nous avons vu que le développement de l'enseignement concerne toute la population, pauvre ou riche. En théorie, du moins. Il est essentiellement à l'initiative des religieux : moine, curé de village, évêque, pape. Le but avéré est la connaissance des Écritures, le service de Dieu. Mais les techniques pédagogiques ne permettent pas de faire évoluer les recherches à proprement dites intellectuelles. La pédagogie du Moyen-Âge est basée sur la scolastique, un enseignement reposant essentiellement sur des connaissances livresques, en particulier des écrits d'Aristote et de la Bible, sur l'art de la dialectique et du discours, et interdisant toute remise en cause des dogmes de l'Eglise. En aucun cas, elle ne permet le développement de l'intelligence ou du sens critique. Voilà ce qu'en dit Ludovic Carrau, en 1880…

"Ce ne sont pas les écoles qui ont manqué au moyen âge ; ce fut l’intelligence de ce qu’il convient d’y enseigner, ce fut aussi et surtout cet amour tendre, éclairé, de l’enfance, sans lequel l’œuvre sacrée de l’éducation est impossible. Philosopher sur les mots et les pensées sans examiner les choses elles-mêmes ; subtiliser, piétiner sur place, disputer à perte de vue, telle fut pendant près de cinq cents ans la principale occupation de l’esprit humain. On a pu, à la suite de Leibniz, recueillir quelques parcelles d’or pur dans le fumier de la scolastique : il reste vrai que toute cette longue époque fut à peu près stérile pour le progrès intellectuel. Elle a produit de grands hommes, mais pas une œuvre qui ait mérité de traverser les siècles".

Jugement bien sévère. Mais il date de 1880, juste avant la création de l'école publique ! Des œuvres, il nous en est resté : les chansons de geste, comme la Chanson de Roland, la littérature courtoise avec les Romans de la table ronde, le roman satyrique comme le Roman de Renart, la poésie comme le Roman de la Rose, ou encore la chronique historique. A ces écrits sont attachés des noms d'écrivains : Chrétien de Troyes, de Lorris, de Meung, Ruteboeuf, Villon, Joinville, Froissart sans oublier Christine de Pizan et d'autres femmes dont les écrits nous étonnent encore aujourd'hui.

 

Tournons la page : nous arrivons au XVIe siècle et aux "Temps modernes". Des maîtres vont remettre en avant des chefs-d'œuvre de la littérature latine, considérées comme des lettres d'humanité, c'est-à-dire de culture : ces enseignants sont appelés des humanistes. Cet humanisme nouveau-né correspond, outre à cette connaissance littéraire, à une philosophie de la vie, à un art de vivre fait de morale, de politesse, de courtoisie. Dans le même temps, la connaissance du grec devient nécessaire pour accéder aux textes originaux : c'est le travail des linguistes, des philologues, des érudits.

De grands écrivains, plus connus que ceux du Moyen-Âge (sans doute parce qu'ils sont ou ont été étudiés dans nos collèges), vont aussi donner leur opinion sur l'enseignement ; de nouvelles congrégations religieuses apparaissent. Les valeurs pédagogiques vont enfin subir des changements.

La Renaissance bouleverse ainsi de nombreuses conceptions, aux plans social, économique, politique, culturel, architectural, scientifique … La tendance n'est plus à se tordre l'esprit pour tenter d'expliquer des textes plus ou moins abstraits ou à remplacer des chefs-d'œuvre originaux par des commentaires fastidieux, interminables. Ascétisme et mystique austère n'ont plus leur place. Il faut se rapprocher du concret, de la nature, de l'existant. A l'origine de ces nouvelles aspirations, les découvertes de nouvelles terres qui créent des horizons nouveaux à la réflexion, les découvertes scientifiques et techniques comme l'imprimerie pour une meilleure diffusion des idées, le développement des connaissances en anatomie et chirurgie, ou, encore, la révolution copernicienne qui fait évoluer des théories scientifiques, philosophiques, voire religieuses. Cette Renaissance n'est pas abordée de la même manière par tous : laïcs et religieux vont s'y employer, chacun à sa manière.
Au plus haut niveau du royaume, le roi François Ier encourage les arts et les lettres, d'où son surnom de "Père des lettres". Il crée en 1530 le collège des "lecteurs royaux", maîtres et humanistes rétribués par le roi, chargés, au début, d'enseigner des disciplines ignorées par l'Université de Paris : l'hébreu, le grec, le latin auxquelles se joignent, plus tard, les mathématiques, les langues orientales, les philosophies grecques et latines, la médecine et bien d'autres. Ce Collège royal, indépendant de l'université, devient le Collège de France avec pour mission de "tout enseigner" (Docet omnia). Le haut niveau de ses enseignements le fait rentrer en concurrence avec les collèges, comme celui de la Sorbonne. Les rivalités s'éteignent en 1773 avec l'intégration de l'établissement dans l'université.  Autre innovation du roi, l'obligation d'utiliser la langue française pour les actes juridiques, officiels : c'est, du moins, ce que stipule l'ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539. Mais, en ce temps, le français est la langue des lettrés, des plus favorisés. Le patois, propre à chaque région, voire à chaque ville,  domine au niveau du petit peuple et pourra servir jusqu'au 20 juillet 1794 à la rédaction de textes administratifs.

 

Au plan religieux, ce sont deux forces opposées, qui vont se retrouver au XVIe siècle pour donner un nouvel essor à la transmission des connaissances, à la lecture et à l'écriture : la Réforme, protestante, et la Contre-Réforme, catholique. Les deux mouvements prennent conscience que la connaissance des textes, la transmission de la foi, voire la conversion, passent par la lecture, donc l'écrit, et non plus seulement par l'oral. La réaction, au niveau de l'Eglise, est la création, dans chaque église, "d'une petite école dont le maître, précepteur ou régent choisi par l'évêque, enseignera gratuitement aux enfants pauvres la lecture, l'écriture, la grammaire, le chant, le calcul". Ainsi en décide le Concile de Trente (1545 – 1563) : un rappel, un air de déjà vu et de déjà réclamé au Concile de Latran, en 1179 ! A croire que les résultats attendus n'ont pas été à la hauteur. Pour la Réforme, il faudra attendre l'Edit de Nantes, en 1598, pour qu'apparaissent les premières écoles protestantes. Au même moment, la société elle-même veut évoluer, en particulier les couches sociales en retard, mais pas seulement - on veut briller par ses connaissances dans les salons -, dans le but d'obtenir une promotion sociale. Ce mouvement se retrouve en premier lieu dans les grandes villes du royaume, là où sont le pouvoir, l'argent, l'éducation.

C'est à partir de cette époque que vont se développer des congrégations spécialisées dans l'enseignement. Le XVIe siècle est marqué par la fondation, en 1538, par Ignace de Loyola, de la Compagnie de Jésus, les Jésuites. D'abord missionnaires, et après l'accueil très favorable d'établissements scolaires en Orient, en Allemagne, en Espagne, en Italie…, ils se tournent vers l'enseignement avec l'accord du roi Henri II, en 1551. Leur projet est "la défense et la propagation de la foi et le progrès des âmes dans la vie et la doctrine chrétienne". On retrouve cette même volonté affichée depuis le Haut-Moyen-Âge. A cause de rivalités avec le Parlement et la Faculté des arts, il leur faut attendre 1563 pour créer le Collège de Clermont, qui deviendra le Collège Louis-le-Grand en 1683. La charte de l'éducation jésuite, le Ratio Studiorum, est adoptée en 1593, à partir de l'expérience acquise dans plus de 200 établissements. Cette charte fait l'objet de mises à jour régulières, tenant compte de l'évolution de la société et de l'Église. En 1594, leur première expulsion de France leur interdit toute activité, jusqu'à leur retour, en 1604. Dans sa constitution initiale, il apparaît que les Jésuites veuillent se concentrer sur l'enseignement secondaire, mais ni sur l'élémentaire, ni sur le supérieur. "Nul d'entre ceux qui sont employés à des services domestiques pour le compte de la société ne devra savoir lire ou écrire, ou, s'il le sait, en apprendre davantage ; on ne l'instruira pas sans l'assentiment du général [le chef des jésuites, autrement appelés les soldats du pape, d'où cette appellation militaire], car il lui suffit de servir en toute simplicité et humilité Jésus-Christ, notre maître". Dur à lire à notre époque. En fait, si l'enseignement recouvre un large éventail de disciplines, il est volontairement très superficiel, que ce soit pour la théologie, la philosophie, la littérature, l'histoire, les sciences… Le latin reste la langue privilégiée : le français est toléré dans certaines circonstances. Une place non négligeable est réservée à l'éducation, à l'art de se bien comporter en société à l'aide de représentations théâtrales,  au respect de l'autre, aux arts, aux sports, le tout dans un contexte hôtelier favorable. La discipline n'y est pas négligée, pour les internes comme pour les externes. La vie n'y est pas facile pour les élèves, même si les récompenses sont justement distribuées. Le résultat est la formation de gentilshommes de bonne compagnie que l'on retrouve dans les cercles privilégiés de la société, mais, sauf cas particulier, en ce temps, les érudits "ne sortent pas de chez les Jésuites". La dernière version du Ratio Studiorum date de 1987. Nous avons trouvé ces informations, très méprisantes à l'égard de la Compagnie, dans un article rédigé en 1880, à la veille de la création de l'école publique, gratuite et laïque, une période anticléricale, 25 ans avant la séparation de l'Eglise et de l'Etat.

A l'opposé de ce jugement très négatif, une autre approche plus favorable est proposée par l'enseignement catholique, il y a une quarantaine d'années, dans une série "L'éducation à travers les âges". "La qualité de leur pédagogie entre pour une bonne part dans leur succès... Il n'est pas exagéré d'affirmer que le lycée français tel qu'il existe aujourd'hui sous la Ve République est encore très proche du collège dont les Jésuites vont mettre au point l'organisation dans la seconde partie du XVIe siècle". Que font les Jésuites à cette époque : ils introduisent dans les collèges l'enseignement sur 2 ans de la philosophie et des sciences réservé alors à la Faculté des Arts. Ce nouveau cycle complète ceux de grammaire et d' humanité (littérature, langues anciennes, poésie, rhétorique). Les mathématiques acquièrent une place nouvelle, considérés jusque-là comme inutiles, voire dangereuses car utilisées par les kabbalistes. Parmi les enseignants de cette matière, il faut citer Christophorus Clavius qui inventa en 1582 le calendrier grégorien et envisageait les mathématiques comme une satisfaction de l'esprit et un support des techniques, donc très liées avec la physique. Pour l'histoire, l'élève n'a plus à lire ou commenter des textes anciens ; il dispose de documents chronologiques, d'abrégés. L'instruction de la géographie devient plus vivante grâce aux rapports des Jésuites en mission. Le latin reste la langue de choix. Les raisons sont multiples : c'est la langue universelle des pays européens ; les Écritures ont été traduites en latin et le religieux doit avoir primauté sur l'intellectuel ; enfin, les grands personnages romains sont le symbole de l'honneur et de l'émulation (à discuter !), deux éléments fondamentaux dans l'enseignement jésuite. A l'encontre de certaines thèses, l'établissement jésuite se considère comme ouvert sur la société. Pour preuves les représentations théâtrales tournées d'abord vers la Bible, mais qui, plus tard, évolueront, notamment par l'utilisation du français, de la musique… A ce contact s'ajoute la participation des parents à la vie de l'établissement qui devient lieu de rencontre et d'échanges entre milieux sociaux différents. Autre notion importante qui s'oppose à la thèse élitiste, le recrutement. Celui-ci répond à la demande de la société qui veut s'élever. On retrouve donc des enfants de marchands, d'artisans, de laboureurs. Enfin, les Jésuites se refusent en ce siècle à créer des internats. Les élèves restent donc en contact avec la société, contrairement à ce qui se passe dans les Collèges issus du Moyen-Âge.

De tous temps, le Jésuites ont fait l'objet de nombreuses critiques qui leur ont même valu l'expulsion de notre territoire. Que faut-il penser de ces gentilshommes du XVIe siècle ? Une chose est certaine : si la Compagnie fait toujours l'objet de critiques, l'enseignement des Jésuites a fortement évolué et a formé, pour ne pas dire inspiré, des hommes brillants comme Descartes ou Voltaire…

Nous avons évoqué le roi, les clercs. Il est temps de parler des écrivains qui se distinguent en ce XVIe siècle pour faire évoluer l'enseignement : Rabelais et Montaigne.

François Rabelais (1494 – 1553 ?) est pour un enseignement encyclopédique. En premier lieu, la connaissance des langues anciennes permet d'accéder aux textes des plus grands écrivains de l'Antiquité, et de la Bible : grec, latin, hébreu, chaldéen, arabe. Il faut aussi connaître la géographie, la géométrie, l'arithmétique, la musique, l'astronomie, l'astrologie, le droit civil, la médecine avec les travaux pratiques que sont les dissections. Ceci fait, il sera temps d'échanger, de débattre avec les gens lettrés. A côté de ces connaissances livresques où le "par cœur" tient une grande place, il faut courir la nature pour découvrir les mers et les noms de leurs habitants, la terre et les plantes, la terre et les minerais, les pierreries. Savoir toutes ces sciences par le détail ne suffit pas encore. Il faut aussi soigner le corps, connaître l'art de la guerre, "apprendre la chevalerie pour secourir nos amis en toutes leurs affaires contre les assauts des malfaisants". Aussi indispensables sont le savoir-vivre, le don de soi, l'amour du prochain. Tout cela serait vain si l'on néglige de servir, aimer et craindre Dieu.

Vaste programme décrit par Gargantua, à l'image de son géant de fils, Pantagruel. Cet énoncé, à apprécier dans le texte originel, "traduit d'abord, avec lyrisme, l'enthousiasme des humanistes pour la culture et la sagesse antiques. Au point de vue pédagogique, on y trouve déjà le rêve d'une connaissance universelle et totale ; l'accent est mis sur un aspect de l'éducation un peu oublié dans le Gargantua : la formation morale, que Rabelais fait reposer sur la foi religieuse".

Les nouveaux moyens techniques, l'imprimerie et l'utilisation du papier, sont à l'origine de nombreuses bibliothèques ouvertes à tous : "Je vois les brigands, les bourreaux, les aventuriers, les palefreniers de maintenant plus doctes que les docteurs et prêcheurs de mon temps".

Faut-il s'étonner devant l'importance quantitative de cet enseignement ? A vrai dire, Rabelais en a fait l'expérience lui-même. Sa biographie est très instructive ; sa soif de savoir est insatiable : il est avant tout un humaniste ; moine, il apprend le grec et le latin ; aux côtés d'humanistes, il apprend le droit, en particulier celui des femmes et les Lois du mariage ;  il côtoie le petit peuple et le monde étudiant pour en apprendre le langage, les us et coutumes ; il s'initie à la rhétorique ; il étudie la médecine, l'enseigne dans le grec originel - Hippocrate, Galien ; il est écrivain - Pantagruel, Gargantua, Le Tiers Livre, Le Quart Livre -, mais son insolence, notamment à l'égard des théologiens, des papes et sa tolérance vis-à-vis des erreurs humaines sont à l'origine de la condamnation de ces ouvrages par le Parlement ; enfin, c'est un amoureux de la nature dans laquelle l'Homme trouve aussi bien les plaisirs domestiques comme la bonne chère que la vie morale.

Rabelais, un homme complet, sans égal, on pourrait le penser. Dans son domaine, il pourrait nous faire penser à Léonard de Vinci. Y-a-t-il, aujourd'hui, un être aussi érudit, aussi fantaisiste, aussi comique, aussi réfléchi, aussi inventif. Bien sûr, il faut le reconsidérer dans son époque, dans ce "Rinascimento", cette Re-naissance, cette révolution de la vie toute entière à la sortie du Moyen-Âge qui n'était pas non plus cette période obscure décrite par certains. Rabelais, un écrivain à redécouvrir.

Michel Eyquem (1533 – 1592), né à Montaigne, envisage l'enseignement à travers sa propre expérience. Pour commencer, sa langue naturelle est le latin, dès son plus jeune âge : c'est celle de ses parents, de son précepteur - un médecin allemand qui ne parle pas le français -, et des employés de son père, négociant à Bordeaux. Sur ce sujet, son arrivée au collège ne semble pas avoir été une réussite : "Quant à moi, j'avais plus de six ans avant que j'entendisse non plus de français ou de périgourdin, que d'arabesque [arabe] ; et sans art [méthode], sans livre, sans grammaire ou précepte, sans fouet et sans larmes, j'avais appris du latin, tout aussi pur que mon maître d'école le savait : car je ne le pouvais avoir mêlé ni altéré. Si, par essai, on me voulait donner un thème, à la mode des collèges, on le donne aux autres en français, mais à moi il me le fallait donner en mauvais latin pour le tourner en bon…". Peu attiré par le grec, il en fait une approche par des jeux avec son père. Etudiant, il étudie la philosophie et le droit, devient magistrat, sans grande conviction. Dès l'âge de 38 ans, il interrompt toute activité publique et se consacre à l'écriture de Son Livre, Les Essais, fruit de ses réflexions, image de lui-même, de ses sentiments, des évènements de sa vie... Atteint de la maladie de la pierre (lithiase rénale), il décide de se faire soigner "par les eaux" en France, en Allemagne, en Italie, l'occasion aussi de se distraire et de s'instruire. Il en revient avec un Journal de voyage, et, surtout, de nouvelles observations sur les mœurs des pays qu'il traverse. Il retrouve les activités publiques comme maire de Bordeaux et, à l'occasion, comme diplomate. A partir de 1586, il retourne à Montaigne où il se consacre entièrement aux "Essais", complétant les deux premiers livres, en ajoutant un troisième.

Les grands principes de Montaigne : "Le précepteur, qui sera lui-même plutôt un sage qu'un savant, doit avant tout former le jugement de son élève : il ne s'agit pas tant de lui enseigner beaucoup de choses que de lui apprendre à réfléchir et de développer son intelligence et sa personnalité", en d'autres termes, "… ayant plutôt envie d'en tirer un habile homme qu'un homme savant, je voudrais aussi qu'on fût soigneux de lui choisir un conducteur [précepteur] qui eût plutôt la tête bien faite plutôt que bien pleine, et qu'on y [chez le précepteur] requît tous les deux, mais plus les mœurs [la valeur morale] et l'entendement que la science" ou encore "Savoir par cœur n'est pas savoir". Ceci dit, il ne faut pas oublier la vertu, la vertu aimable, la sagesse parfaite qui n'est pas austère, mais "belle, triomphante, amoureuse, délicieuse pareillement et courageuse…". Importante, aussi, est la façon de s'exprimer : rhétorique et faux brillant sont à proscrire, le "naturel" est le seul langage qu'il convient d'adopter en français, voire en patois, comme le gascon, si cela exprime mieux la pensée. Pour finir, Montaigne juge indispensable l'exercice physique et conseille les voyages qui ouvre les yeux et l'esprit à d'autres mœurs. Cet enseignement doit se dérouler dans la douceur sans châtiment, ni contrainte. Il garde un mauvais souvenir des années passées en collège : "Ce sont de vrayes geaules de jeunesse captive ;… vous n’oyez que cris et d’enfans suppliciez et de maistres enyvrez en leur cholère…

Rabelais et Montaigne : à quelques exceptions près, deux conceptions bien différentes de l'enseignement sans doute liées aux caractères de leurs auteurs. L'un, plutôt extraverti, joyeux, aimant la vie, avide de toute connaissance, l'autre plutôt introverti, se préparant sereinement à la mort et préférant la réflexion à la connaissance. Ce résumé, tout-à-fait personnel, n'engage que nous et, comme tout résumé, il ne définit que des grandes lignes de ces deux caractères.

 

Que devient l'éducation des jeunes filles en ce XVIe siècle ? Régine Pernoud nous a démontré qu'au Moyen-Âge nombreuses sont ces femmes qui, par leur instruction, leur soif de savoir ou leur volonté de créer, ont dominé la société sur les plans intellectuels et religieux. Ces "érudites" n'étaient, toutefois, pas majoritaires. Et l'on ne peut pas dire que le XVIe siècle leur ait été propice.  "Maintenant toutes disciplines sont restituées… Les femmes et les filles ont aspiré à cette louange et manne céleste de bonne doctrine". Rabelais reconnaît - et s'en félicite - que des femmes ont su profiter de ce changement de cap survenu à la Renaissance ; il pense plus particulièrement à  Marguerite de Navarre et aux poétesses de l'école lyonnaise comme Louise Labé et Pernette du Guillet. Tout autre est le sentiment de Montaigne :"Une femme est assez savante quand elle fait la différence entre la chemise et le pourpoint de son mari…; les sciences, non, c'est une drogue vaine et inutile ; la poésie oui, c'est un art folâtre et subtil, déguisé tout en plaisir, tout en montre comme elles ; la philosophie, seulement la part qui sert à la vie, à savoir subir les humeurs, les trahisons, l'inconstance et la rudesse d'un mari et l'importunité des ans et des rides. Finalement, elles doivent se contenter d'être aimées et honorées. Il n'est pas le seul à penser ainsi ! Luther, favorable à l'enseignement pour les filles, avec incitation à la conversion, n'hésite pas à proclamer : aux garçons "la direction du pays et des gens", aux filles "le gouvernement de la maison, des enfants et des domestiques". Du côté des catholiques, préparer de bonnes épouses et de bonnes mères reste le seul objectif de l'éducation - non de l'enseignement – des filles : "L'instruction n'est pas faite pour les femmes. Le latin n'est pas très propre à protéger la vertu féminine". Le chemin est donc encore très long pour que l'on puisse seulement imaginer une égalité entre filles et garçons.

 

Dernier regard sur ce siècle, les campagnes. Une fois encore, elles vont continuer à prendre du retard, mais de façon variable à l'intérieur d'une même région ou d'une région à l'autre : interviennent la dispersion de l'habitat, les voies de communication, le climat, le travail aux champs (la scolarité ne dure que d'octobre à mars), la soif d'évoluer des villageois… Les moyens humains et matériels ne sont pas toujours suffisants : l'enseignement se fait chez l'habitant, faute de lieu dédié, souvent à la veillée, en hiver ; l'enseignant se déplace de village en village et, parfois, ne s'occupe que d'un seul élève. Il est recruté par le curé, payé par des dons, des taxes : son salaire n'est jamais très élevé, à la hauteur de ses connaissances. Il exerce souvent un deuxième métier, parfois auprès du curé, comme auxiliaire, écrivain public et administratif.

 

Et dans notre Pays du Gier.

Saint-Chamond bénéficie des largesses de ses seigneurs, Christophe de Saint-Chamond et son épouse Louise Ancezune. Celle-ci, riche héritière, "mit sa fortune au service de la religion, de l'instruction et de la littérature. Elle permit aux jeunes gens méritants de Saint-Chamond de poursuivre leurs études". Quant à Christophe, après avoir guerroyé, il n'oublie pas l'enseignement de ses sujets dans son testament. "Pour l'extresme désir et envie qu'il a de donner moyen à l'avenir à ses sujets d'entretenir un séminaire de la jeunesse et y faire continuer les scoles et instruire la dite jeunesse par précepteurs catholiques et non désernant la foy catholique apostolique et romaine [nous sommes en 1580, en pleine guerre de religions] et porter ses subjects de tenir la main et procurer de tout leur pouvoir et moyen que les dites escoles y soient continuées et pour avoir plus de commodités et occasion de faire, donne et lègue à sesdits subjects, la somme de 333 escus… pour estre acquis une rente annuelle qui demeurera perpétuellement affectée pour l'entretenement des recteurs et maistres d'escoles sans pouvoir estre employée ailleurs". Parmi ces recteurs, Benoît Voron qui est en même temps écrivain et poète. La comédie qu'il rédige en 1585 montre ses connaissances d'érudit quant aux textes de l'Antiquité et à propos de la mythologie. En 1590, le nouveau maître et seigneur de la ville, Jacques de Chevrières,  cherche à attirer les Jésuites pour créer un collège. L'expulsion de ceux-ci hors de France en 1594 mettra fin à ce projet. Pour les filles, préceptrice privée ou monastère (lointain) reste la seule solution, du moins pour les familles les plus fortunées, nobles et bourgeois. Pour les artisans et les paysans, la fille reste l'épouse et la mère.

 

Ce XVIe siècle se termine. D'autres écoles, protestantes cette fois, vont voir le jour grâce à la promulgation de l'Edit de Nantes, en 1598. Au même moment, Henri IV fait rédiger des statuts pour l'Université de Paris établissant la mainmise définitive du pouvoir sur l'établissement et sécularisant les buts de l'éducation. L'Université sera seule en charge de l'enseignement des enfants de plus de 9 ans, au grand dam des congrégations religieuses dont le succès, toutefois, reste croissant.

 

Bibliographie

A.de Fabrègues, L'Education en France, Famille et Education, revue de l'A.P.E.L., 1984

Antoine Léon, Histoire de l'Enseignement en France, Collection  Que sais-je ? P.U.F., 1967

Gérard Chaperon, Saint Chamond Au fil du temps, Actes graphiques, Saint Etienne, 2010

Gérard Chaperon, Cellieu, Actes graphiques, Saint Etienne, 1999

A.Lagarde et L.Michard, Collection littéraire XVIe siècle, Bordas, 1960

Ludovic Carrau, L'éducation en France depuis le XVIe siècle, Revue de deux mondes, tome 37, 1880 

 

 

 

FIN