HISTOIRE DE L'ENSEIGNEMENT

 

V

 

XVIIIe siècle

 

Seul un esprit éduqué peut comprendre une pensée différente de la sienne, sans la cautionner pour autant.

                                                                                                                                                 Aristote

Il est plus facile d'enseigner que d'éduquer, parce que pour enseigner, il suffit de savoir, alors que pour éduquer, vous devez l'être.

                                                                                                                                                Albert Hurtado  SJ

 

Comme nous l'avons vu dans le chapitre précédent, certains écrivains du XVIIe siècle sont les précurseurs des révolutions du XVIIIe siècle, le "Siècle des Lumières". Révolutions politique, religieuse, philosophique, littéraire. L'enseignement suit surtout dans les villes ; il repose encore beaucoup sur les congrégations religieuses qui remportent toujours un franc succès, faute de concurrent valable jusqu'à la fin du siècle.

La création d'université se poursuit : après celle de Douai, Pont-à-Mousson et Reims au XVIe siècle, de Pau et de Strasbourg au XVIIe, sont créées celles de Dijon et Nancy. A la veille de la Révolution, la France compte 22 universités dont la valeur est souvent contestée. Deux nouvelles Académies voient le jour : celle de Chirurgie en 1731 et de Médecine en 1776. Naissent également de nombreuses institutions tournées vers la recherche et l'enseignement ; elles se multiplient à partir de 1750 avec pour but essentiel de faire connaître les résultats de la recherche scientifique et de sa portée pratique.  On voit là l'impact direct de la Grande Encyclopédie. Elles sont au nombre de 80 en 1789. Une grande partie concerne un public déjà bien informé ; d'autres, au contraire, ancêtres de nos L.E.P., réalisent un véritable enseignement professionnel.

L'effort sur l'enseignement militaire poursuit celui du XVIIe siècle. Là encore, il s'adresse plutôt à l'aristocratie, riche ou pauvre (une bouée de sauvetage) ou à des professionnels qui ont déjà fait leurs preuves. L'Ecole du Génie de Mézières, créée en 1748, est sans doute la plus renommée grâce à l'enseignement qui y est dispensé et aux enseignants. D'autres suivront, comme l'Ecole militaire de Paris, l'Ecole d'application du génie Maritime, l'Ecole navale du Havre. De petites écoles d'hydrographie donnent une formation aux jeunes matelots.

L'évolution des techniques et des sciences nécessite l'ouverture de grandes écoles : Ecole des Ponts et Chaussées en 1747, Ecole des Mines en 1783, Ecoles vétérinaires de Lyon en 1763 et d'Alfort en 1766.

En ce qui concerne les collèges, les deux tiers sont gérés par les Facultés des Arts ou des particuliers. La France en compte moins de 1000 à la veille de la Révolution., qui se trouvent essentiellement dans les grandes villes. L'étendue de l'enseignement est marquée par le Traité des études rédigé en 1728 par Charles Rollin, recteur de l'Université de Paris. Morale et religion doivent toujours faire l'objet d'un enseignement. La littérature est indispensable pour former le goût, les qualités intellectuelles et sociales. Le français courant doit prendre sa place même si le latin ne perd pas vraiment la sienne ; l'histoire et la géographie contribuent à la formation de l'élève dans un monde où les échanges sont de plus en plus fréquents. Enfin, l'éducation doit être le fruit d'une collaboration entre collège et famille. Celle-ci sera d'autant plus exercée que l'enseignement en externat sera gratuit : ce sera chose faite en 1719 dans les facultés, longtemps après les établissements jésuites.

Turgot voit dans l'enseignement primaire pour tous "un moyen propre à maintenir l'ordre social et à accroitre la productivité du travail". Il faut dire que les chiffres sont peu réconfortants. On n'a guère d'études à ce sujet ; le seul moyen à notre disposition est d'observer le nombre de signataires dans les actes de mariage. Il s'élève à 37 % en 1786, avec fluctuations selon le sexe (deux fois moins nombreuses pour les épouses) et la région, la proximité d'une congrégation religieuse provoquant une augmentation de ce pourcentage. Quel débouché pour ces écoliers ? Jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, l'accession à un métier passe par l'apprentissage et les corporations. Celui-ci va se faire progressivement à l'école et à l'atelier. Le dessin, à l'image de la grande Encyclopédie, a un rôle particulièrement important pour l'initiation d'artisans : "formation du goût, développement des capacités créatrices, amélioration des communications entre cadres et exécutants". Les cours peuvent concerner également la comptabilité, la navigation, l'agriculture, l'armée… Ils sont dispensés dans des établissements publics, privés, congréganistes ou, encore, au sein des ateliers, des industries naissantes. Ces dernières s'appellent les "écoles de fabrique" et concernent la plupart des métiers manuels : elles donnent souvent lieu à des abus de leurs organisateurs. Ce type d'enseignement est donc pratique et permet d'attirer les jeunes défavorisés vers des métiers qui seront à la base de la Révolution industrielle du XIXe siècle.

Cette révolution va passer d'abord par une autre : la Révolution de 1789 et la chute de l'Ancien Régime. Dans les cahiers de doléances, on rencontre plutôt une demande d' aménagements des institutions en place. Aristocratie et Tiers-état souhaitent une prise en main par l'Etat de l'enseignement. Curieusement, le Tiers-Etat souhaite que les charges financières soient dévolues au clergé qui lui-même cherche à garder ses prérogatives… Parmi les demandes positives, l'enseignement pratique plutôt qu'intellectuel est très en faveur. A l'inverse ou parallèlement, les écoles et collèges gratuits qui dépeuplent les campagnes et créent des chômeurs savants sont trop nombreuses. Ce seront aux révolutionnaires de trancher. Les idées réformatrices abondent dès 1789 : c'est l'embouteillage qui va bloquer nombre de réalisations. Après la Terreur (1794), les idées se sont clarifiées : il est temps d'agir.

Avant 1789, il faut noter que la Compagnie de Jésus, les Jésuites, a été expulsée de France en 1762, dissoute en 1773 par le pape Clément XIII. En même temps, 200 collèges sont fermés… Un certain nombre d'établissements sont repris par des Oratoriens ou des Clercs réguliers de Saint-Paul encore appelés barnabites, arrivés d'Italie en France au début du XVIIe siècle. Le parlement de Paris incite "les maires et échevins des villes, les officiers des sénéchaussées et sièges royaux, les membres de l'Université, d'envoyer au procureur général, et séparément, des mémoires en vue de la nouvelle organisation de l'éducation". Il n'importe, le vide laissé par les Jésuites est immense.

En cette même année 1762, le Président du Parlement de Bretagne, Louis Caradeuc de la Chalotais est "chargé de prendre connaissance de tous projets, des doléances des uns, des difficultés rencontrées par les autres". Un rapport en est issu en 1763 : Essai d'éducation nationale ou Plan d'études pour la jeunesse. Il est sans suite. Ce que l'on peut retenir sur le principe même de cette éducation nationale, c'est qu'elle doit répondre aux intérêts de l'Etat qui nécessite que les diverses professions "soient exercées par des hommes capables…le bien de la société demande que les connaissances du petit peuple ne s'étendent pas plus loin que ses occupations. Tout homme qui voit au-delà de son triste métier ne s'en acquittera jamais avec courage et avec patience. Parmi les gens du Peuple, il n'est presque pas nécessaire de savoir lire et écrire qu'à ceux qui vivent de ces arts ou à ceux que ces arts aident à vivre". Plus concrètement, sont envisagées l'éducation des filles, a minima, et la formations des maîtres.

Des décisions, pas toujours très heureuses, vont être prises bien tardivement par les dirigeants. En 1789, la surveillance de "l'éducation publique et l'enseignement politique et moral" dépendent désormais des pouvoirs publics ; en même temps les biens du clergé sont confisqués. En 1791, les décrets d'Allarde et de Le Chapelier continuent la réforme. Le premier supprime, une grande partie des ressources des congrégations, empêchant celles-ci de continuer leur rôle dans l'enseignement ; le deuxième met fin aux corporations détruisant ainsi leur rôle dans la formation professionnelle. L'Assemblée Constituante, à l'encontre de l'Assemblée législative et de la Convention Girondine, décrète en 1791, que "tous les établissements d'instruction et d'éducation existant à présent dans le royaume continueront d'exister sous le régime actuel et suivant les mêmes lois qui les régissent". En 1792, les congrégations religieuses ne peuvent plus diriger les collèges dont les biens seront vendus en 1793. L'Assemblée Constituante déclare le 8 août 1792 "qu'aucune partie de l'enseignement publique ne continuerait à être confiée à aucune des maisons des ci-devant congrégations d'hommes et de filles" Cette même année, tout ce qui rappelle l'Ancien Régime fait l'objet de dissolution : Académies, écoles militaires, universités… Cette "table rase" n'est toutefois pas appliquée. Par ailleurs, "les membres des congrégations religieuses peuvent continuer à enseigner, à condition de prêter le serment civique".

En attendant une réforme nationale, la Convention proclame le droit à l'enseignement pour tous, neutre sur le plan religieux, gratuit. Un décret, en mai 1793, décide la création d'une école dans tous les villages dès 400 habitants. En vain, par manque d'instituteurs qualifiés, de locaux. En 1795, la Convention supprime la gratuité - les parents doivent payer l'enseignant - et l'obligation de la scolarité pour tous. Durant le Directoire, de 1795 à 1799, il n'y a pas d'amélioration dans l'école publique. Par contre, l'enseignement dispensé par des religieuses et des religieux remporte toujours un grand succès : il est toléré par le gouvernement à condition que soient respectés les programmes et les fêtes républicaines.

En même temps que cette œuvre de destruction, le Comité d'Instruction Publique de la Législative s'active pour créer un enseignement public concernant tous les niveaux. De nombreux projets se font jour dont :

- celui de Talleyrand, dès 1791, créant une scolarité à 3 niveaux (primaire, secondaire, supérieur), non obligatoire, où les enseignants peuvent être des religieux… On retrouve une conception "Ancien Régime" ; ce projet fut repoussé.

- un an plus tard, Condorcet propose un plan plus original avec à la tête la Société nationale des Sciences et des Arts qui veillent au bon fonctionnement général et à la diffusion des découvertes. Il distingue un enseignement primaire général, un enseignement secondaire scientifique, un institut départemental pour la formation des enseignants, un enseignement général pré-professionnel et, enfin, neuf lycées pour les meilleurs, futurs chercheurs, professeurs… La scolarité n'est pas obligatoire, gratuite à tous les niveaux. Filles et garçons reçoivent le même enseignement laïc. Une formation continue est instaurée. La pédagogie nouvelle doit apprendre à l'élève "l'art de s'instruire par soi-même, comme à chercher ses mots dans un dictionnaire, à se servir de la table d'un livre". Repoussé comme le précédent, il influencera vraisemblablement les grandes décisions de la fin du XIXe siècle.

 – le troisième plan est présenté en 1793 par Robespierre, au nom de son créateur qui a été assassiné pour avoir voté la mort du roi : Michel Le Peletier de Saint-Fargeau. Si les niveaux secondaire et supérieur du précédent sont validés, il n'en va pas de même pour le primaire. Ce plan prévoit un enseignement obligatoire, identique, dès l'âge de 5 ans pour filles et garçons, sur tout le territoire. Incitation à "l'accoutumance au travail" dans les maisons d'éducation nationale mises sous la surveillance des pères de famille. Sanctions publiques pour ceux qui ne travaillent pas suffisamment. Pour les meilleurs, création d'écoles secondaires, d'instituts, de lycées. Pour les élèves plutôt manuels, formation sur le tas dans les ateliers et les champs. Voté après de nombreux amendements, ce projet ne sera que partiellement appliqué, faute de moyen financier, mais aussi du fait des contradictions politiques.

Concrètement, tout de même, on peut noter la création de 7000 écoles sur les 23000 prévues. Le Jardin du Roy, devenu Musée d'Histoire Naturelle, dispense un enseignement des sciences. Pour améliorer les connaissances militaires du plus grand nombre, l'Etat crée des cours révolutionnaires pour les armes, les poudres et le salpêtre qui sont à l'origine de l'Ecole de Mars, en remplacement des anciennes écoles militaires, et plus tard, de l'Ecole Normale. L'Ecole centrale des Travaux publics (devenue Ecole polytechnique en 1795) pour "ranimer l'étude des sciences exactes et répondre aux besoins de la République",  et le Conservatoire des Arts et métiers, consacré aux arts mécaniques et utilisant la démonstration plus que la théorie, bien que décidés à cette époque, ne verront le jour qu'à la fin de 1794.

La véritable transformation "durable" de l'enseignement n'arrive réellement qu'à la suite du rapport de Lakanal à l'automne 1794 et à la loi de Daunou qui en découla un an plus tard. Pour former les instituteurs, la création d'écoles normales de district n'a finalement pas lieu ; celle de Paris, dite supérieure (!), ne tient que quelques mois. Les écoles primaires débouchent soit vers un apprentissage en atelier, dans les champs ou sur la mer, soit vers une école centrale regroupant le secondaire et le supérieur ; l'enseignement n'est pas obligatoire, mais payant. Pour le secondaire, on distingue 3 niveaux : à partir de 12 ans, cours de dessin, d'histoire, des langues anciennes et vivantes ; après 14 ans, cours de mathématiques, de physique, de chimie expérimentale ; et dès 16 ans, formation en grammaire générale, en belles-lettres et en législation. Méthode pédagogique et cours suivis sont au choix du maître et de l'élève.

Dans le même temps, sont créées l'Ecole des Langues Orientales, l'Ecole du Bureau des Longitudes, les Ecoles de Santé de Paris, Montpellier et Strasbourg.

L'activité de nos dirigeants en cette période révolutionnaire, en plein désordre, mais à la recherche d'une vie meilleure, montre l'évolution souhaitée par le plus grand nombre. Les idées ont été très nombreuses, pas toujours réalistes et, même, réalisables. Retenons la modernisation de l'enseignement par l'introduction de matières scientifiques, parfois à un très haut niveau, celle des langues vivantes et une formation beaucoup plus pratique pour les métiers manuels. Par ailleurs, l'enseignement supérieur a fait un énorme bond en avant grâce à la création d' établissements spécialisés.

 

Les Jésuites dirigent la Faculté de théologie de Montpellier et créent une Université à Pont-à-Mousson. En 1762, au moment de leur expulsion, ils sont à la tête de 120 collèges contre seulement une trentaine pour les Oratoriens. Leur enseignement a évolué à cette époque : le français, autrefois interdit, fait l'objet d'un prix pour les bons élèves ; l'histoire, la géographie, les langues vivantes et les sciences et … la gymnastique ont fait leur apparition dans la plupart de leurs établissements.

Le clergé joue toujours un rôle prédominant pour les petites écoles. Le poste de régent est obtenu sur concours, après la "dispute des écoles" devant un jury composé de notables et de membres du clergé. L'élu reçoit une lettre de régence de l'évêque, passe un contrat avec la communauté. Le poste n'est définitivement acquis qu'après contrôle des connaissances religieuses et des bonnes mœurs du candidat choisi.

Comme on l'a vu plus haut, les enseignants religieux jouent, à titre individuel, un rôle non négligeable, même si morale et religion ne sont plus au goût du jour, au moins pendant quelques années.

 

Les écrivains donnent aussi leur avis, sans doute davantage que leurs prédécesseurs du XVIIe siècle, un avis parfois sans appel.

Montesquieu est assez clair dans "l'Esprit des lois" : " Il n'est pas indifférent que le peuple soit éclairé. Les préjugés des magistrats ont commencé par être les préjugés de la nation. Dans un temps d'ignorance on n'a aucun doute, même lorsqu'on fait les plus grands maux ; dans un temps de lumière, on tremble encore lorsqu'on fait les plus grands biens" et plus loin "C'est en cherchant à instruire les hommes, que l'on peut pratiquer cette vertu générale, qui comprend l'amour de tous". [A méditer]. Il n'est guère fait état de l'ascension sociale qui peut résulter de la connaissance, et de l'enseignement des filles.

Dans sa lettre à Damilaville, en 1766, Voltaire déclare : "Je crois que nous ne nous entendons pas sur l’article du peuple, que vous croyez digne d’être instruit. J’entends, par peuple, la populace qui n’a que ses bras pour vivre. Je doute que cet ordre de citoyens ait jamais le temps ni la capacité de s’instruire ; ils mourraient de faim avant de devenir philosophes. Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. Si vous faisiez valoir, comme moi, une terre, et si vous aviez des charrues, vous seriez bien de mon avis. Ce n’est pas le manœuvre qu’il faut instruire, c’est le bon bourgeois, c’est l’habitant des villes : cette entreprise est assez forte et assez grande"". Pour mémoire, nous sommes au Siècle des Lumières !

Denis Diderot est plus pragmatique, même si sa déclaration est très ambiguë . Dans l'Essai sur les études en Russie, il déclare : "C’est donc dans les pays protestants qu’il faut chercher les meilleures et les plus sages institutions pour l’instruction de la jeunesse…Les premières écoles sont les bases, les écoles à lire, à écrire et à compter…Ces écoles y sont même séparées. On envoie d’abord les enfants à l’école à lire. Les unes de ces écoles sont pour les garçons, les autres pour les filles. Quand un enfant sait parfaitement lire, on l’envoie à l’école à écrire et à compter. On n’y apprend que les règles de l’arithmétique ; mais suffisamment pour qu’un enfant, au sortir de ces écoles, sache tous les calculs nécessaires dans le courant de la vie, et soit même en état d’apprendre les calculs plus compliqués des marchands et négociants. Ces basses écoles sont pour le peuple en général, parce que, depuis le premier ministre jusqu’au dernier paysan, il est bon que chacun sache lire, écrire et compter…La noblesse dit que cela rend le paysan chicaneur et processif. Les lettrés disent que cela est cause que tout cultivateur un peu à son aise, au lieu de laisser à son fils sa charrue, veut en faire un savant, un théologien, ou tout au moins un maître d’école. Je ne m’arrête pas beaucoup au grief de la noblesse ; peut-être se réduit-il à dire qu’un paysan qui sait lire et écrire est plus malaisé à opprimer qu’un autre…On apprend aussi dans ces écoles son catéchisme, c’est-à-dire les premiers principes de sa religion, et l’on fait d’une pierre deux coups en se servant de ces livres pour y apprendre à lire. Il serait à désirer qu’on eût aussi des catéchismes de morale et de politique, c’est-à-dire des livrets où les premières notions des lois du pays, des devoirs des citoyens, fussent consignées pour l’instruction et l’usage du peuple ; et une espèce de catéchisme usuel, qui donnât une idée courte et claire des choses les plus communes de la vie civile, comme des poids et mesures, des différents états et professions, des usages que le dernier d’entre le peuple a intérêt de connaître, etc. Il n’est pas nécessaire d’ajouter que dans un pays où ces écoles ne seraient pas encore multipliées, il faudrait les introduire d’abord dans les villes, et de là, de proche en proche, dans les villages. Dans ces derniers, le maître d’école est de droit l’aide de camp du curé ; et comme l’institution des écoles est justement comptée parmi les œuvres pies, leur entretien est justement assis sur les revenus du clergé. En Allemagne, il y a, matin et soir, des heures fixes pour l’instruction publique, où tous les enfants assistent gratuitement ; mais, après ces heures publiques, le maître d’école en tient encore une privée pour les enfants des citoyens plus aisés, qui lui payent pour ces soins particuliers une modique rétribution". Diderot évoque ensuite les enseignements secondaires et supérieurs. Toutefois, parmi les très nombreuses œuvres qu'il a rédigées, celle qui reste la plus importante est la Grande Encyclopédie pour  laquelle il a fait appel  à de très nombreux spécialistes. Le but de cet ouvrage est de faire triompher la raison, de mettre à la portée du plus grand nombre, par la vulgarisation, tous les domaines de la connaissance : morale, philosophie, droit, mathématiques, physique, médecine, histoire…arts mécaniques. Dix-sept volumes sont nécessaires, rédigés entre 1751 et 1765. Il s'adresse à un public d'adultes ou d'étudiants et ne comporte donc pas d'indication particulière sur l'enseignement. Il est bien sûr impossible d'en faire un résumé. Nous retiendrons, toutefois, un paragraphe qui convient tout-à-fait au but de notre association, exprimé dans ses statuts : "Le mépris qu'on a pour les arts mécaniques semble avoir influé jusqu'à un certain point sur leurs inventeurs eux-mêmes. Les noms de ces bienfaiteurs du genre humain sont presque tous inconnus, tandis que l'histoire de ses destructeurs, c'est-à-dire des conquérants, n'est ignorée de personne. Cependant, c'est peut-être chez les artisans qu'il faut aller chercher les preuves les plus admirables de la sagacité de l'esprit, de sa patience et de ses ressources"(Discours préliminaire). La Grande Encyclopédie peut être considérée comme l'ouvrage le plus emblématique du XVIIIe siècle, peut-être aussi, le plus révolutionnaire si l'on en juge par les difficultés rencontrées pour son impression et sa distribution.

En 1762, année de l'expulsion des Jésuites, Denis Diderot et  Jean-Baptiste-Louis Crevier publient "De l'éducation publique". Hasard ou relation de cause à effet ? Dans la préface, les auteurs montrent leurs sentiments sur le rôle de l'Etat : "… l'on a beaucoup écrit sur l'éducation domestique, mais fort peu sur l'éducation publique…quand il y aurait quelque doute sur le choix, il n'y en peut avoir sur la nécessité : il nous faut une éducation publique". En 1774, enfin, dans "Observations sur le Nakaz", Diderot donne son avis sur un traité de philosophie politique établi par l'impératrice de Russie, Catherine II : "Le premier soin du législateur est de faire d'honnêtes gens ; et pour faire d'honnêtes gens, il faut commencer l'ouvrage par le commencement, par l'éducation de la jeunesse ; seul moyen de donner des mœurs ou de les réintégrer" ou encore  "Instruire une nation, c'est la civiliser". [Sans commentaires]. Pour terminer sur cet écrivain très prolixe, son souhait est de former des citoyens conscients de leurs droits et devoirs. Cela peut passer par "une éducation dans toutes les sciences".

Mathématicien et co-écrivain de la grande Encyclopédie avec Diderot (et bien d'autres), Jean Le Rond d'Alembert émet quelques idées sur l'éducation : il souhaite que l'Etat prenne en charge le système éducatif et, plus particulièrement au niveau des collèges : "Au reste, c’est au gouvernement, comme je l’ai dit, à faire charge là-dessus la routine et l’usage ; qu’il parle, et il se trouvera assez de bons citoyens pour proposer un excellent plan d’étude. Mais en attendant cette réforme …, je ne balance point à croire que l’éducation des collèges, telle qu’elle est, est sujette à beaucoup plus d’inconvénients qu’une éducation privée …
Un autre inconvénient de l’éducation au collège est que le maître se trouve obligé de proportionner sa marche au plus grand nombre de ses disciples, c’est-à-dire aux génies médiocres ; ce qui entraîne pour les génies plus heureux une perte de temps considérable".

L'ouvrage consacré à la pédagogie qui retient le plus l'attention en ce siècle est sans doute "Emile" ou "De l'éducation", de Jean-Jacques Rousseau, paru en 1762. Le principe général de base repose sur cette affirmation : "Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l'homme" ou "Telle était l'histoire de l'humanité tout entière : bonheur des hommes primitifs, corruption et malheur des peuples civilisés". Il est donc impératif de revenir à l'homme non pas primitif, mais naturel. D'abord, par une éducation à la campagne, loin des livres, et par la liberté de l'enfant à se former essentiellement par l'observation. Dans un premier temps, il dépend de sa mère pour développer son épanouissement physique et sensoriel, en respectant la nature. Jusqu'à 12 ans, encore incapable de raisonner, il doit jouir de son enfance et exercer, dompter ce qu'il a appris dans sa prime jeunesse : son corps, ses forces, par le sport ; le toucher, par des jeux dans l'obscurité ; l'ouïe, la voix, l'odorat…, tout cela dans le cadre d'une "liberté bien réglée", grâce à un précepteur qui n'est là que pour guider sans sermon incompréhensible. En ce temps, il se contente d'apprendre à lire : les sciences ne sont pas encore de son âge car il retient les mots, non les idées. De 12 à 15 ans, on se limite à l'enseignement de "ce qui est utile" à partir de l'observation de la nature et de la préparation à la vie sociale par le biais de l'apprentissage à des métiers manuels éveillant à l'idée d'interdépendance des hommes. Entre 15 et 20 ans, le temps des passions, vient le temps de l'éducation morale et religieuse. Cette pédagogie concerne plutôt les enfants des milieux favorisés, même s'il y est question de métiers manuels qui ne sont évoqués que pour préparer à la vie sociale future. Pour les autres, la sentence tombe : "le pauvre n'a pas besoin d'éducation ; celle de son état est forcée, il n'en saurait avoir d'autres". Ce projet pédagogique vaudra à son auteur une riposte cinglante de Voltaire : " M. Jean-Jacques veut que son élève soit ignorant jusqu’à l’âge de quinze ans, et qu’il sache raboter au lieu d’apprendre la géométrie, l’histoire, les belles-lettres ". 

Le 5ème livre est consacré à l'éducation féminine : "Toute l'éducation des femmes doit être relative aux hommes. Leur plaire, leur être utiles, se faire aimer et honorer d'eux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce : voilà les devoirs des femmes dans tous les temps, et ce qu'on doit leur apprendre dès l'enfance". Nouveau rappel, nous sommes au Siècle des Lumières !!!

Si cet ouvrage eut un grand retentissement, il fut aussi largement contesté. L'auteur le considérait comme "les rêveries d'un visionnaire".

Heureusement deux écrivaines (ce mot n'existait pas à l'époque) vont réagir à cette misogynie que l'on retrouve fréquemment en ce XVIIIe siècle et pour de très nombreuses années encore… Louise d'Epinay, favorable à l'éducation des filles, est, comme Rousseau, pour une pédagogie naturelle. Stéphanie-Félicité de Genlis eut, sans doute, beaucoup plus de succès. En 1782, elle publie un roman, "Adèle et Théodore" ou "Lettres sur l'éducation", en réponse soit à "Emile", soit à "La nouvelle Héloïse" de J.J. Rousseau : l'éducation féminine et masculine est la même ; et, en 1791, un "Discours sur la suppression des couvents de religieuses et l'éducation publique des femmes", ou encore, en 1802, "Nouvelle méthode d'enseignement pour la première enfance". A la différence de Rousseau, elle préconise, dans l’éducation féminine, la connaissance des arts, de la musique et des langues vivantes. Sans doute, ces publications sont-elles inspirées par son rôle de préceptrice du futur Louis-Philippe, dernier roi des français.

 

Et dans notre Pays du Gier.

A Saint-Chamond, grâce aux nombreux dons, les Ursulines s'occupent toujours de l'éducation des enfants les plus pauvres. Les Minimes, présents depuis 1622, s'intéressent davantage au secondaire, voire au supérieur, enseignent la philosophie et la théologie ; ils disposent d'une bibliothèque consacrée à la morale, la philosophie, la physique, l'optique… Par contre, l'école publique est à l'abandon. La proto-industrie attire les jeunes enfants vers des travaux hors de leur portée, entraînant absentéisme et illettrisme. A cela s'ajoute la quasi-absence de maîtres qualifiés. En 1792, les congrégations séculières, en général enseignantes et hospitalières, sont dissoutes ; elles sont parties dès 1790 de Saint-Chamond. Il faut attendre 1794, après la Terreur, pour que les élus se penchent sur le problème récurrent de l'enseignement public : "Par sa nature, l'homme est porté à jouir exclusivement ; ce penchant le rend nécessairement ambitieux et traître. Comment le corriger de ces tendances ? Si ce n'est en l'instruisant dès cet âge où son être moral commence à se former, où comme la cire, il est susceptible de prendre l'empreinte qu'on luy donne. L'instruction est donc le creuset par où nous devons faire passer l'homme. Sans elle, il n'aura jamais l'idée du beau, du juste". Ainsi parlait un citoyen de Saint-Chamond, le 7 juillet 1794 (17 messidor de l'an II). Dès le 13 juillet, après décision du conseil de la commune, les premières écoles ouvrent leur porte : l'enseignement concerne la lecture, l'écriture, l'arithmétique, la langue française. Il est fait appel à des volontaires pour dispenser cet enseignement ; leur activité est contrôlée par une commission de surveillance. Ils sont rétribués par la commune. Les classes peuvent comporter jusqu'à 60 enfants. En même temps, les Ursulines reviennent en août 1795.

A Izieux, village aujourd'hui réuni à Saint-Chamond, les sœurs de Saint-Joseph sont expulsées en 1792. Leur établissement payé avec leurs propres deniers est vendu comme bien national. Un maître d'école laïc est alors recruté par le maire : "Nous, maire et officiers municipaux, notables, avons délibéré et arrêté pour le bien public de la jeunesse, qu'il convenait de choisir et nommer un maître d'école pour la lecture et l'écriture et pour une année seulement et provisoirement dans le centre de la commune et pour ce, avons choisi le hameau de la Rivoire, où réside le sieur Petit qui a été choisi et nommé pour maître d'école à la charge par lui de se fournir un appartement convenable sur la paye de 220 l. pour 11 mois de l'année. Il aura le mois d'octobre pour vacances et sera tenu de rester dans sa chambre pour l'école publique de la commune depuis 10 heures du matin jusqu'à 3 heures du soir".

 

A Cellieu, en 1756, Benoît Pupier est le premier instituteur cité dans les archives.

A La Valla, les sœurs de Saint-Joseph se consacrent essentiellement à l'enseignement des jeunes filles.

A Saint-Etienne, le curé Guy-Colombet continue d'œuvrer pour l'enseignement. En 1707, il fonde 4 petites écoles de filles, encadrées par des sœurs Saint-Charles dont le dévouement fut reconnu à la Révolution. En 1766, les Minimes ouvrent une chaire de géométrie dont l'accès est gratuit pour les ouvriers des manufactures. En 1792, les écoles sont laïcisées. Mais l'enseignement public est désastreux, malgré les promesses de la municipalité. Pour compenser, les sœurs Saint-Charles non seulement continuent à enseigner les jeunes filles, mais reçoivent des subsides de la commune.

 

Pour chacun des chapitres sur l'enseignement, nous avons tiré une conclusion personnelle, mais nous ne sommes pas des professionnels. Nous aurions pu faire le résumé d'un document en notre possession. Mais nous pensons que chaque mot a son importance et nous aurions pu dénaturer l'ensemble. Nous vous proposons donc ce document dans son intégralité publié dans la revue "Le Rotarien" d'octobre 2003, qui reprend une conférence de Madame Violaine Géraud, Professeur de langue française à l'Université Lyon III-Jean Moulin, spécialiste du style des écrivains du XVIIIe siècle.

 

 

   

 

 

   

 

 

   

 

 

   

 

 

   

 

 

   

 

 

 

Bibliographie

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Antoine Léon, Histoire de l'Enseignement en France, Collection  Que sais-je ? P.U.F., 1967

A.Lagarde et L.Michard, Collection littéraire XVIIIe siècle, Bordas, 1960

J.M. Dolle, Diderot et l'Education, Le Rotarien, 2000

V.Géraud, L'héritage des Lumières, Le Rotarien, 2003

G.Chaperon, Cellieu, Actes graphiques, Saint Etienne, 1999

G.Chaperon, Saint Chamond Au fil du temps, Actes graphiques, Saint Etienne, 2010

J.Condamin, Histoire de St Chamond, A.Picard 1890 réédition Reboul Imprimerie 1996

G.Clerjon, La Valla-en-Gier, histoire d'un village, autoédition, décembre 2012

S.Bertholon, Histoires de St Chamond, SA Imprimerie Théolier St Etienne 1927, Réédition 2004 par les Amis du Vieux Saint Chamond Reboul Imprimerie St Etienne

 S.Bossakiewicz, Histoire générale de Saint-Etienne, imprimerie La Féroise, 1905 Réédition par les Editions de la Tour Gile 1992

 

 

FIN