HISTOIRE DE L'ENSEIGNEMENT

 

VI

 

XIXe siècle

 

Seul un esprit éduqué peut comprendre une pensée différente de la sienne, sans la cautionner pour autant

                                                                                                 Aristote

Il est plus facile d'enseigner que d'éduquer, parce que pour enseigner, il suffit de savoir, alors que pour éduquer, vous devez l'être.

                                                                                                                                          Albert Hurtado  SJ

 

En ce début de XIXe siècle, l'Enseignement en France est beaucoup plus désorganisé qu'au temps de l'Ancien Régime. Le secteur public n'ai pas capable de créer un enseignement valable sur tout le territoire pour l'école primaire. Par contre, un certain nombre d'écoles centrales, regroupant secondaire et supérieur, ont été finalement créées suivant la législation Lakanal-Daunou ; leur programme est trop différent de celui du primaire pour qu'il puisse y avoir une continuité entre les deux. Quant aux congrégations, elles sont interdites dès le 18 août 1792 ; seuls des clercs assermentés ont le droit d'enseigner. Ils sont très peu nombreux.

 

De 1799 à 1815 : Consulat et 1er Empire

A partir du coup d'Etat du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799) qui signe la fin de la Révolution, l'organisation de l'enseignement n'est plus la priorité. Seule la sécularisation se poursuit et l'enseignement est placé sous l'autorité de Napoléon. Trois textes étalés sur 13 ans vont définir les orientations de différents niveaux : en 1802, surtout pour l'enseignement secondaire, en 1806 et 1808 pour l'Université, en 1815 pour le primaire. La paix religieuse revient à la suite de la signature du Concordat, le 15 juillet 1801. La paix extérieure survient avec le traité d'Amiens du 25 mars 1802. L'amélioration des conditions internes permet d'avancer. A la demande du Premier Consul Napoléon Bonaparte, Antoine-François Fourcroy, chimiste et directeur général de l'Instruction publique, élabore un projet qui est validé pour devenir la loi du 1er mai 1802. Elle distingue quatre niveaux : les écoles primaires, les écoles secondaires, les lycées et les écoles spéciales.

A la suite des difficultés à appliquer cette loi, nait, en 1806, l'Université impériale, "un corps chargé exclusivement de l'enseignement et de l'éducation publics dans tout l'Empire", qui réunit, sous l'autorité de l'empereur, tous les établissements scolaires et tous les enseignants, à l'exclusion des maîtres d'école. Cela a pour conséquence la nécessité de l'obtention d'une autorisation pour ouvrir une école et un contrôle commun aux établissements publics et privés. Quant à la religion chrétienne, base de l'éducation, elle doit avoir pour fin "la fidélité à l'empereur". Cette université est dirigée par un grand-maître nommé par l'empereur, dépendant du ministère de l'Intérieur. Elle est divisée en autant d'académie que de cours d'appel.

Dans tous les cas, les enseignants doivent posséder un diplôme délivré par les facultés : baccalauréat, licence ou doctorat. Le titre d'agrégé et l'Ecole normale sont rétablis en 1808. Par contre, les établissements publics ne reçoivent toujours pas les filles.

Les écoles primaires sont payantes et non obligatoires. Elles sont confiées en partie aux frères des écoles chrétiennes dont les communautés se sont reconstituées suite au Concordat. L'organisation et la surveillance sont confiées aux préfets et sous-préfets. Seuls ceux de Strasbourg fondent une école normale pour la formation des maîtres, conformément au décret de 1808. En dehors de l'Université, Napoléon prend des mesures de protection pour les plus jeunes au niveau de l'apprentissage et du travail dans les mines.

Les anciennes écoles centrales deviennent d'une part des écoles secondaires ou collège, gérées par les communes ou des particuliers, d'autre part les lycées dépendant de l'Etat. Les lycées dispensent un enseignement étalé sur 6 ans : grammaire, humanités, rhétorique et mathématiques spéciales. Le programme des collèges est moins important, celui des institutions privées se limite à la grammaire et aux humanités, enfin les pensionnats privés ne peuvent enseigner que la grammaire.

Les lycées accueillent des élèves d'au moins 9 ans qui savent lire et écrire. L'enseignement y est payant, sauf pour des boursiers, fils de fonctionnaires ou de militaires, ou élèves brillants. Le latin est toujours en faveur, mais les mathématiques et les sciences y sont enseignées. L'accès aux écoles spéciales se fait au bout de 5 ou 6 ans. Proviseurs, censeurs et procureurs (intendants) sont choisis, en partie, par des inspecteurs généraux.

Fourcroy propose d'instaurer 22 écoles spéciales, en droit, en médecine, en histoire naturelle, physique et chimie, en arts mécaniques, en mathématiques "transcendantes", en géographie, histoire et économie politique, en dessin, en art militaire. Seules verront le jour les écoles de droit et les écoles militaires. L'Ecole Polytechnique acquiert un statut militaire. L'Ecole des Arts et Métiers ouvre ses portes en 1803.

L'enseignement supérieur est finalement dispensé dans cinq types de faculté : théologie catholique et protestante, droit, médecine, lettre et sciences. En 1815, 53 établissements ont été créés.

A l'autre bout de l'échelle sociale, les industriels prennent conscience de l'importance de l'instruction populaire. Ils s'investissent dans la Société d'encouragement pour l'industrie nationale (1801) et dans la Société pour l'instruction élémentaire (1815). La technique pédagogique proposée est basée sur l'enseignement mutuel : élèves répartis par niveaux, enfants divisés en moniteurs ou élèves avec avancement possible, enfin application de méthodes pédagogiques nouvelles comme le cercle de lecture, le contrôle collectif…Ce type de pédagogie venu d'Angleterre, donc d'un pays protestant, est contesté par le clergé catholique et les ultras qui lui opposent la méthode simultanée des Frères des écoles chrétiennes. Si le nombre d'écoles mutuelles est de 1300 en 1820, il ne cesse de décroître dans les années suivantes, au contraire des écoles congréganistes.

 

De 1815 à 1875 : Restauration, 2ème République, 2ème Empire

Entre 1815 et 1875, d'une part le clergé tente de revenir à la première place, d'autre part la Révolution industrielle nécessite une meilleure formation de certaines catégories d'ouvriers et une organisation de services sociaux pour les plus jeunes enfants.

En ce qui concerne le clergé, au début de la Restauration, les écoles congréganistes échappent en partie au monopole universitaire, les instituteurs publics sont inspectés par des religieux, nommés par des évêques. Certains de ces privilèges sont remis en cause dès 1828. Par contre, l'institution de la liberté de l'enseignement est toujours réclamée. C'est chose acquise en 1833 avec la loi Guizot pour les écoles primaires : obligation pour chaque commune d'ouvrir une école primaire, avec accueil et rétribution du  maître ;  création dans les villes d'écoles primaires supérieures (E.P.S.) pour former des cadres subalternes du commerce et de l'industrie ; création d'une école normale dans chaque département. Le contrôle de tous les établissements est réalisé par des instances publiques. Par contre, programmes dont l'instruction religieuse maintenue, techniques pédagogiques, surveillance dépendent de l'action commune de l'Eglise et de l'Etat. Des écoles privées libres peuvent être ouvertes sans autorisation, à condition de présenter de bonnes valeurs morales et les capacités requises. Cette loi est complétée, notamment par la création d'écoles primaires pour filles, "si possible", en 1836. Cette loi Guizot a des répercussions non négligeables puisque le nombre des garçons scolarisés passe de 1 200 000 à 2 178 000, celui des filles, de 1 100 000 à 1 354 000, entre les années 1830 et 1848.

Après de multiples péripéties, liées à des questions, idéologiques, sociales, une nouvelle loi est promulguée en 1850, à l'initiative de Falloux ; elle supprime les E.P.S., rend facultatives les écoles normales, institue la liberté d'enseignement pour le secondaire ; pour les maîtresses congréganistes, la lettre d'obédience peut tenir lieu de brevet de capacité. Entre 1851 et 1863, les directives se précisent et s'annulent. A partir de 1865, le ministre Duruy organise l'enseignement primaire féminin, modernise les programmes (ni grec, ni latin pour les filles), crée les caisses des écoles pour favoriser la fréquentation scolaire, tente une fois de plus de rendre l'école obligatoire et gratuite En 1875, la liberté de l'enseignement supérieur est acquise, même sans titre universitaire, sauf pour la médecine et la pharmacie. A noter que l'enseignement n'est ni gratuit, ni obligatoire, ni laïc, mais l'opinion évolue progressivement grâce, notamment, à la Ligue de l'Enseignement fondée par Jean Macé qui souhaite l'arrêt de l'instruction religieuse et l'interdiction, pour les congréganistes, d'exercer dans les écoles publiques.

Au sommet de la hiérarchie, l'Université dirigeante devient la Commission d'Instruction publique, puis le Conseil Royal de l'Instruction publique, jusqu'en 1822. A cette date, le titre de grand-maître réapparait. En 1824, l'évêque de Frayssinous occupe cette fonction et devient Ministre des Affaires ecclésiastiques  et de l'Instruction publique (!). Son successeur, en 1828, est Ministre de l'Instruction publique et grand-maître de l'Université.

L'enseignement supérieur évolue peu au cours du siècle. Dans les facultés de droit, de médecine, de lettres et de sciences, les professeurs se contentent de transmettre leur savoir et ne se consacrent pas à la recherche, même si, à cette époque, de grandes découvertes sont faites en médecine, en sciences, fruits du hasard ou de la simple observation. Certains établissements spécifiques, consacrés à la recherche, sont ainsi créés comme l'Ecole des Chartes, en 1821, l'Ecole française d'Athènes, en 1846, l'Ecole d'administration, en 1848 qui deviendra, après 23 ans d'interruption, l'Ecole libre des Sciences Politiques, en 1872, l'Ecole pratique des Hautes Etudes pour les sciences, en 1868. Innovation de ce siècle, la gymnastique se développe à partir de 1820 et s'officialise avec la création de l'Ecole normale de gymnastique de Joinville, en 1852.   

Les progrès fulgurants de l'industrie exigent une meilleure formation des ouvriers, mais aussi des cadres moyens et supérieurs, surtout au niveau technique. C'est ainsi que le Conservatoire des Arts et Métiers, fondé au XVIIIe siècle, devient à partir de 1819, une "haute école d'application des connaissances scientifiques au commerce et à l'industrie". Les cours y sont dispensés, à partir de 19h et le dimanche, gratuitement, à un public composé d'étudiants diplômés, voire de professionnels déjà confirmés. Le titulaire de la chaire de géométrie et de mécanique appliquée aux arts, Charles Dupin, y forme des maîtres dans une école normale technique. Parmi ceux-ci des polytechniciens se dispersent sur le territoire, dans une centaine de villes, en 1827, pour donner à leur tour cet enseignement technique. Les Ecoles d'Arts et Métiers de Châlons, Angers et Aix sont chargées "d'enseigner spécialement la théorie et la pratique nécessaires pour former des chefs d'atelier et de bons ouvriers". Dans le même but, des écoles privées apparaissent : l'Ecole des Arts et Manufactures, l'Ecole La Martinière, à Lyon, en 1826, qui dispose de ses propres ateliers, ou encore l'Ecole spéciale de Commerce de Paris, en 1818… Certains établissements techniques concernent les filles. Pour éviter les abus dans le travail des plus jeunes, l'Etat vote des lois sur la durée de travail, sur l'âge de l'embauche, l'apprentissage…, lois qui ne furent pas toujours respectées. Enfin, l'Etat intervient directement dans l'agriculture : création de l'Institut national agronomique, à Versailles, en 1850 et d'écoles pratiques d'agriculture.

Dans un but similaire - meilleure rentabilité du travail et maintien de la paix sociale -, l'instruction primaire des adultes se développe sur tout le territoire, soit grâce à des aides publiques, soit à l'initiative de sections ouvrières qui développent des sociétés de secours mutuel pour l'initiation technique et juridique de ses adhérents. En 1837, 6800 cours reçoivent 120 000 auditeurs ; en 1869, ils seront 34000 pour 800 000 auditeurs, dont 100 000 femmes.

Au niveau de l'enseignement secondaire, les écoles secondaires ecclésiastiques  ou petits séminaires ne sont plus sous le contrôle de l'Université ; il ne peut y en avoir qu'une par département, sauf autorisation : les élèves sont tenus de porter l'habit ecclésiastique. La nomination d'un évêque, en 1824, à la tête de l'Université et du ministère favorise l'enseignement catholique et la multiplication des établissements confessionnels, dont 8 dirigés par les Jésuites, avec ou sans autorisation. En 1828, deux ordonnances vont interrompre cette progression : l'une interdit l'enseignement aux congrégations non autorisées, comme les Jésuites ; l'autre limite à 20 000 le nombre d'élèves dans les écoles secondaires catholiques. La Révolution de 1830, très anticléricale, provoque le départ à l'étranger de nombreux ecclésiastiques que suivent un certain nombre de leurs élèves. Inversement, le clergé obtient la promesse de la liberté d'enseignement : celle-ci ne prendra effet qu'en 1848, après son inscription dans la Constitution. Entre 1818 et 1849, le programme évolue, parfois en fonction des aspirations du ministre de l'Instruction publique : en plus des langues anciennes, du français et des mathématiques, il comprend l'histoire, les sciences physiques plus ou moins appliquées à l'industrie et les langues vivantes, et, plus tard, des éléments de comptabilité, de droit commercial, d'économie agricole : les collèges royaux, ex lycées de l'empire, s'adaptent aux exigences du développement économique. Les professeurs sont formés à l'Ecole normale de la Convention qui devient, après 8 ans d'interruption, l'Ecole Normale Supérieure, en 1843. L'initiative du ministre Fortoul, d'égaliser le prestige des études scientifiques et littéraires, en permettant un choix à l'issue de la 3ème, est vaine. L'enseignement scientifique n'est, en fait, guère prisé par les familles et concerne surtout les mauvais élèves. Finalement, en 1865, une loi institue un enseignement spécial, court, pour former les "sous-officiers de l'industrie". Cela se traduit par la création d'une nouvelle agrégation et d'une école normale spécifique à Cluny. Le premier lycée spécial ouvre à Mont-de-Marsan en 1866. Les filles ne sont pas oubliées : une quarantaine de villes disposent d'écoles spéciales qui leur sont destinées. Sur un plan plus général, il faut noter une évolution au niveau du baccalauréat. Celui-ci n'est plus le premier grade du supérieur, mais la sanction du secondaire qui ouvre les portes du supérieur. Celles-ci sont au début de la Restauration, essentiellement orales, portent d'abord sur les lettres, puis, à partir de 1821 sur l'histoire et la géographie, les mathématiques et les sciences. Les épreuves écrites débutent en 1830 avec la composition de langue française. Epreuves orales et écrites sont imposées à partir de 1874. Entre 1815 et 1870, le nombre d'élèves du secondaire passe de 44 000 à 71 000. 

Nous avons vu plus haut les nombreux atermoiements de l'Etat, quel que soit le régime, quant à l'enseignement primaire. Nous n'y revenons donc pas. Par contre, une nouvelle tranche d'âge va faire l'objet de nombreux projets et d'autant de réalisations qui s'amélioreront au fil du temps. Ainsi nait l'enseignement préscolaire. En réalité, il existe dès la fin du XVIIIe siècle dans le cadre d'institutions, de garderies, plus ou moins charitables, pour permettre aux mères de travailler et aux entrepreneurs de pouvoir compter sur la disponibilité de son personnel féminin. Ainsi, les écoles de commençants ou à tricoter, dans les Vosges, et plus tard, les jardins d'enfants, les refuges, les salles d'asile, les crèches ou salles d'hospitalité. Encore une fois, l'influence de l'expérience anglaise est déterminante. La première salle d'asile est créée à Paris en 1828 ; des cours de formation d'éducatrices y sont proposés. Ces salles vont se multiplier. Dépendantes d'abord de l'administration des hospices, elles passent sous la direction du ministère de l'Instruction publique, avec une vocation pédagogique et non seulement de garderie. En 1848, apparaît pour la première fois l'appellation d'Ecole maternelle, confirmée définitivement en 1881 : il y en a 4650 en 1880.

 

De 1875 à 1900 : 3ème République

Nous arrivons en 1875 avec le vote d'une nouvelle constitution qui instaure définitivement la République, en l'occurrence, la IIIe. Au niveau de l'enseignement, le pas décisif est franchi, à partir de 1879 : chaque département doit avoir deux écoles normales, une pour les filles, une pour les garçons. Les lois de Jules Ferry - auquel il convient d'associer Paul Bert et Ferdinand Buisson – définissent les nouvelles obligations. La liberté de l'enseignement est maintenue : secteurs privés et publics coexistent. L'enseignement primaire public pour tous est désormais gratuit, obligatoire et laïc. Considéré jusqu'alors comme nécessaire et suffisant pour la plus grande majorité du peuple, il s'intègre désormais au système éducatif dans sa globalité, il est "la préface du secondaire".

Concernant la gratuité, celle-ci est décidée en 1881 pour les salles d'asile, futures écoles maternelles, les écoles primaires publiques, les écoles normales pour la formation des instituteurs et, à partir de 1886, les EPS, les cours complémentaires pour écoles primaires, les écoles manuelles d'apprentissage – ces trois derniers types ayant été assimilés aux écoles primaires dès 1880 : ils doivent "acheminer les élèves vers les professions auxquelles les prédestine le milieu natal". Les instituteurs sont rémunérés par les communes, puis par l'Etat, à partir de 1889.

A partir de 1882, l'obligation porte sur les enfants de 6 à 13 ans, dans les écoles publiques ou privées, voire dans les familles. Un enfant de 11 ans titulaire du certificat d'étude primaires peut interrompre sa scolarité.

Quant à la laïcité, elle concerne la sécularisation de l'enseignement et l'obligation  pour les enseignants de détenir au moins le brevet élémentaire pour le public et le privé. L'éducation religieuse est remplacée par l'instruction morale et civique basée sur "la morale de nos pères" et une philosophie spiritualiste. Dans les écoles publiques, seuls les instituteurs laïcs peuvent enseigner à partir de 1886. L'enseignement des "devoirs envers Dieu" perdurera au-delà de la première guerre mondiale. Jean Jaurès lui-même déclare, à ce propos, en 1886 : "Vous avez choisi, et vous ne pouviez pas faire autrement, la doctrine qui a le plus de racines dans le pays, je veux parler du spiritualisme traditionnel… vous êtes l'Etat et vous ne pouvez faire qu'une chose : traduire pour l'enfant la conscience moyenne du pays". Une déclaration sans doute méconnue par l'un des ministres du même bord de la précédente mandature présidentielle !

En réaction à cette laïcisation, de nombreuses écoles libres sont créées : les maîtres sont des religieux ou des religieuses provenant des établissements publics dont ils ont été exclus. L'instruction religieuse y a, bien sûr, toute sa place. La "guerre" entre partisans de l'école publique et ceux de l'école libre catholique continuait donc, et n'était pas prête de s'éteindre, même au siècle suivant.

Pour les écoles élémentaires primaires, le but n'est pas "d'embrasser sur les diverses matières auxquelles il touche tout ce qu'il est possible de savoir…, mais de bien apprendre, dans chacune d'elles, ce qu'il n'est pas permis d'ignorer". Les élèves issus des EPS et des cours complémentaires sont les futurs cadres subalternes dans l'administration et le secteur économique.

Gratuité et obligation sont à l'origine de l'augmentation de l'effectif des écoles maternelles et primaires, de 1880 à 1900 : de 5 300 000 à 6 300 000.

Comme nous l'avons dit plus haut, le développement industriel, la concurrence économique internationale deviennent les inspirateurs de l'Etat et des délégations ouvrières pour l'apprentissage et la formation professionnelle. Ce phénomène économique et social touche l'enseignement primaire. "L'instituteur est invité à éveiller l'intelligence de l'élève par des méthodes concrètes, actives, intuitives, par l'interrogation socratique et le dialogue". Cette évolution pédagogique s'accompagne de l'accroissement du financement des locaux, du matériel, et des manuels. Une loi de 1882 institue des travaux manuels à l'école primaire, à raison de 2 ou 3 heures par semaine. Paul Bert en donne la raison : "Nous ne demandons pas que l'école primaire devienne une école professionnelle ; nous croyons qu'on n'en doit sortir ni serrurier, ni vigneron…, mais nous croyons que l'enseignement scientifique ne doit pas rester dans le domaine de la théorie pure, que les applications pratiques aux diverses industries doivent y tenir une grande place". Malgré le bienfondé de cette innovation, le projet reste lettre-morte, les instituteurs se jugeant incompétents au regard de la demande : "travaux manuels et usage des outils des principaux métiers". A cette même date apparaissent les premiers cours spécifiques à l'intention des maîtres de travaux manuels : des établissements spécialisés sont fondés 30 ans après !

 

De son côté, l'enseignement secondaire avance lentement durant ce dernier tiers du XIXe siècle. La cause en est essentiellement politique et idéologique. Quel doit être la vocation du secondaire ? Une formation théorique, humaniste ou pratique et moderne ? Un tremplin pour l'enseignement supérieur ? Un enseignement identique pour filles et garçons…?

Les républicains au pouvoir ne vont avoir de cesse de ralentir, sinon même, de briser la progression de l'enseignement confessionnel : la première mesure est la fermeture des établissements jésuites, en 1880 ; d'autres viendront au début du XXe siècle… La réaction des catholiques est immédiate, avec la création d'établissements laïcs.

L'enseignement lui-même change : au niveau du classique, entre 1872 et 1885, les langues mortes (latin et grec) deviennent secondaires au profit des sciences ; comme dans le primaire, l'intelligence, le jugement, le dialogue… prennent le pas sur la mémoire. L'enseignement secondaire spécial dure désormais 6 ans, avec approfondissement du français, des langues vivantes, de l'histoire, de la philosophie. La sanction est un baccalauréat spécial ou classique qui permet d'accéder aux fonctions administratives. En 1891, cet enseignement secondaire est dit "moderne" ; les classes ont désormais une appellation descendante, de la 6ème à la 1ère.

Cette fin de siècle voit, enfin, l'officialisation de l'enseignement secondaire pour les filles. C'est la loi Camille Sée, du 21 décembre 1880. Loi, certes, mais avec tout de même des déclarations de début de siècle : il ne s'agit pas de "détourner les femmes de leur véritable vocation qui est d'élever leurs enfants et de tenir un ménage", ni de "cultiver les dons heureux que la nature leur a prodigués pour les mettre en état de mieux remplir les devoirs sérieux que la nature leur a imposés". La scolarité est de 5 ans, sanctionnée à la fin de la 3ème année par le certificat d'études secondaires et un diplôme à la fin de la 5ème année. A l'issue de ces mêmes années, les élèves peuvent également préparer le brevet élémentaire et le brevet supérieur qui permettent d'exercer dans l'enseignement primaire. Une sixième année permet d'accéder aux écoles normales et aux certificats d'aptitude. Les études sont payantes ! Les administrations territoriales gèrent les bâtiments, délivrent des bourses. L'enseignement ne comporte pas de langues anciennes, porte sur le français, l'histoire et la géographie, les langues vivantes, les sciences, et "les domaines spécifiquement féminin, comme la couture, la musique…". Les maîtres sont formés dans des écoles normales spécifiques qui délivrent certificat d'aptitude et agrégation.

Il faut attendre le XXe siècle pour arriver à de véritables réformes.

Quant à l'enseignement supérieur, il est réorganisé sur le plan administratif : les facultés peuvent gérer leurs propres budgets à partir de 1890 ; à partir de 1896, les facultés d'une même académie se regroupent dans une université. Destinées à l'enseignement et à la recherche, elles doivent se cantonner, par manque de moyens, à leur première fonction et à délivrer des diplômes. Bien sûr, il y a des exceptions comme Laennec, Pasteur, Bernard, Cuvier... Les causes sont multiples : démographiques, financières, politiques, voire syndicales, intellectuelles, pédagogiques, concurrentielles…

Si les facultés de théologie sont en net recul, celles de droit et de médecine attirent toujours autant d'étudiants, même si la pédagogie n'évolue guère. Par contre, les écoles d'ingénieurs et de commerce suivent la demande économique du pays.

Sur le plan démographique, l'enseignement supérieur est de plus en plus fréquenté par les garçons, mais aussi, et c'est une grande nouveauté, par les filles. Cet accroissement nécessite des moyens financiers plus importants : Etat et collectivités territoriales interviennent, peu ou prou. Le mécénat se développe lentement. Cette manne financière permet d'accroître le nombre de bâtiments, de créer les laboratoires nécessaires, des bibliothèques, mais aussi de former des enseignants qui passent de 14 000 à 32 000 entre 1890 et 1900, sans compter les personnels auxiliaires.

Si cette évolution quantitative est appréciable, il n'en est pas de même de la pédagogie. Le cours magistral domine encore : licence, thèse de doctorat sont des examens oraux, formels. Ce n'est qu'à partir de 1880 qu'apparaissent les premiers travaux pratiques en sciences et en médecine. Les contenus de l'enseignement et les besoins réels de la société restent très éloignés. Cela est vrai dans les domaines scientifique, médical, littéraire, juridique… Une évolution remarquée concerne l'ethnologie, la littérature étrangère philosophie, la géographie et l'histoire, qui intègrent des approches vers la psychologie expérimentale, la philosophie des sciences, la sociologie…

Au côté des facultés, il convient de rappeler le rôle non négligeable des académies nationales et des sociétés savantes.

Dernier point et non des moindres, la politisation des étudiants et des enseignants, souvent opposés aux instances dirigeantes et provoquant, par réaction,  la création de mouvements ou de partis politiques rivaux. "A partir du XIXe siècle, les universités et les divers foyers d'instruction supérieure se situent dans des sociétés laïques dont il faut éduquer les futures élites dirigeantes. Mais au-delà de cette fonction utilitaire, il se développe dans le haut enseignement un point de vue critique qui conteste à la fois l'ordre économique, social, culturel et politique. C'est vouloir remettre en question, de manière chronique, le système dans lequel s'intègre l'institution universitaire elle-même. Cette position ambiguë, déjà esquissée au XIXe siècle, s'aggrave au XXe siècle et l'on en arrive à des divorces larvé ou patents entre l'université et la société".

Nous reviendrons sur ce sujet "politique" dans la suite de cet article qui est loin d'être fini. Nous parlerons encore des écrivains, souvent hommes politiques et de leur point de vue sur l'enseignement, des instituteurs, des pensionnats de jeunes filles, de l'évolution de l'enseignement dans notre Pays du Gier… Un énorme travail de lecture nous attend. Alors, encore une fois, patience. Bien sûr, ce sujet semble loin des outils qui ont été le point de départ de notre association. Et pourtant, sans apprentissage, sans enseignements primaire, secondaire, supérieur organisés, toute l'échelle sociale n'aurait guère évolué, nos haches, nos marteaux seraient en pierre avec des manches en corne de cerf. Nous serions, peut-être, encore des hommes de Néandertal ! Ce qui, comme le disent certains, ne veut pas dire que nous serions moins heureux...

 

 

 

Suite 1

 

L'apprentissage : lecture et écriture

Nous avons vu que les changements de régime entre 1789 et1880 n'ont pas favorisé l'enseignement, même si les politiques ont avancé des solutions qui n'ont pas toujours vu le jour, qui se sont manifestées par des pas en avant, des pas en arrière. La volonté de développer l'école primaire est toutefois indéniable. Mais là encore, les techniques d'apprentissage  ne sont pas au niveau. D'ailleurs, le sont-elles aujourd'hui encore ? Concernant la lecture, les méthodes "inventées" sont très nombreuses. Aucune ne semble être satisfaisante. La façon d'utiliser l'alphabet est elle-même remise question : ordre classique, éventuellement pour les seules voyelles ou les consonnes, génétiques (commencer par le p de papa !), ou encore sur la façon de les prononcer : dentales ou liquides… L'appellation même des méthodes est mystérieuse : stalilégie en 1829, tabellegie en 1837, Traité d'épellation et Abrégé de la méthode de lecture de la Société pour l'instruction élémentaire en 1845 (ce dernier, en relation avec l'enseignement mutuel), Essai sur la physiologie de la lecture et de l'écriture… En réalité, on en est au stade de l'expérience, des essais qui peuvent s'étaler sur plusieurs années, en parallèle ou non avec l'écriture. La question de l'âge de cet apprentissage se pose également ; le plus souvent, il est souhaité à partir de 2 ou 3 ans, avec d'autres méthodes… souvent ludiques, utilisant tableau noir, illustrations comme les abécédaires. Il est impossible d'évoquer ici toutes les méthodes qui ont fait l'objet de brevets : elles se chiffrent en centaines ; certaines nous ramènent deux siècles en arrière et font penser aux pédants de Molière. Les auteurs ont de multiples origines : marchands, militaires, magistrats et, heureusement, instituteurs retraités.

Parallèlement à la lecture, se pose le problème de l'écriture. Là encore les méthodes proposées sont très diverses. En premier lieu, celle de la simultanéité des deux apprentissages. Evidente pour les uns, facultative et payante pour les autres ! Quel type d'écriture faut-il enseigner ? La bâtarde arrondie, la plus lisible ; la cursive, penchée et plus rapide ; la romaine, droite ; la coulée ; l'anglaise ou encore l'italique, la gothique. Pour les plus grands élèves des écoles simultanées, l'écriture "expédiée" permet d'écrire plus vite. Si l'écriture penchée est la plus utilisée, elle fait aussi l'objet de vives critiques de la part du corps médical dès 1832, en regard des troubles musculaires qu'elle provoque. Ce n'est qu'en 1881 que l'écriture droite est considérée comme une nécessité absolue, "au moins pour les débutants". Quant à la technique même de l'écriture, des conditions précises sont préconisées : mouvements du bras, du poignet, de la main, position du corps et même des pieds avec une table et une chaise adéquates ; le dessin est le point de départ : bâtons, boucles, traits pleins ou ponctués… aboutissant progressivement aux pleins et aux déliés. L'enseignant, lui-même guidé par le Journal de l'instruction élémentaire, propose, corrige, observe, y compris dans le domaine de la santé, comme la scoliose, la myopie, souvent liée au mauvais éclairage des salles de cours (1882).

Sur le plan pratique, l'élève se contente de copier des exemples. Il peut ensuite disposer de calques, de transparents avec lignes de pentes, lettres en pointillés, au total plus de dix modèles de cahiers d'écriture différents. Le support le plus fréquent est l'ardoise avec d'abord, ses craies, puis  son crayon de pâte tendre monté sur un porte-crayon américain, vers 1881. Pour effacer, l'élève n'est plus obligé de cracher dans sa main : c'est la découverte du chiffon. "Froides, fragiles et lourdes", elles sont remplacées à la fin du siècle par "des ardoises factices : en tôle émaillée, en bois, surtout en carton recouvert d'un enduit siliceux". Beaucoup plus modestement, le papier et ses porte-crayons sont réservés aux plus grands. La plume d'oie, taillée suivant des règles bien établies, est utilisée majoritairement jusqu'au milieu du siècle, où elle est détrônée par la plume d'acier. Tout cela, ainsi que l'encre et le papier brouillard ou buvard, est fourni par le libraire-papetier. Pour l'enseignant, le tableau noir est le support de choix pour l'enseignement simultané, d'abord pour le calcul, ensuite pour l'écriture sur exigence réglementaire de 1851 et 1865. Il n'est pas utilisé par les élèves.

 

Politique et rivalités public – privé.

Le XIXe siècle voit naître la rivalité entre enseignement public et privé. Les lois de 1833 et 1850, la constitution de 1848 n'ont rien fait pour résoudre la question, y compris ou, peut-être, surtout, au niveau des petites communes. Le comportement de l'Eglise, des évêques et des prêtres, même au sein des petites communes, n'a rien fait pour calmer cette rivalité. Leurs droits de regard et de contrôle sur l'école publique ont eu, à l'évidence, un effet très déplorable. La part de la religion – catéchisme, temps de prière, célébrations… - dans l'enseignement primaire a certainement été trop important et a empiété largement sur les autres cours. Inversement, l'anticléricalisme, le socialisme naissant ont empêché un rapprochement nécessaire entres les deux parties. On peut parler d'un véritable "obscurantisme", tant laïc que religieux.                             

Le grand tournant arrive au début du XXe siècle avec les gouvernements de gauche de Waldeck-Rousseau et radical d'Emile Combes : loi de 1901 sur les associations, loi de 1904 qui interdit d'enseigner aux congréganistes. 2500 établissements privés sont obligés d'interrompre leurs activités. La plupart des congréganistes doivent s'exiler hors de France. Un certain nombre décident de se séculariser et, munis des diplômes, ouvrent des écoles libres. A la réaction de ces enseignants, il faut ajouter le mécontentement de nombreux parents d'élèves. Obligés de mettre leurs enfants dans des écoles publiques, ils critiquent le comportement d'enseignants qui, refusant la neutralité à laquelle ils sont tenus, montrent leur hostilité à la religion soit dans leur discours, soit par l'utilisation de manuels anti-catholiques. Des associations de parents d'élèves sont créées pour contrôler l'école laïque dans son ensemble. Par réaction, des députés radicaux et socialistes réclament la suppression de la liberté d'enseignement.

Les décisions gouvernementales pour le primaire ont pour support nombre d'instituteurs. Ceux-ci dont les conditions de vie ne sont pas les meilleures, se tournent vers le socialisme, le syndicalisme avec la volonté d'une affiliation à la CGT et de la reconnaissance du droit de grève. A la veille de la Grande Guerre, les syndicats d'instituteurs sont obligés de se dissoudre. Mais la guerre politique et idéologique des deux écoles n'en est qu'à ses débuts.

Un phénomène identique est retrouvé dans l'enseignement secondaire, avec, notamment, la fermeture des collèges dirigés par les jésuites, en 1880, et réaction des catholiques qui ouvrent des établissements libres laïcs. Finalement, en 1914, l'enseignement libre accueille 40 % des élèves du secondaire, 20 % de ceux du primaire.

L'enseignement technique est en pleine évolution en ce XIXe siècle. La suppression des corporations et l'industrialisation nécessitent une formation. Laquelle ? Plusieurs courants de pensée ouvrière et socialiste naissent à cette époque : le socialisme utopique attendant d'un "monarque éclairé" l'arrivée d'une société nouvelle telle que ses protagonistes la conçoivent ; une doctrine mutuelliste et anti-étatique ; l'élaboration d'une société nouvelle grâce à des transformations économiques et politiques. L'enjeu est le programme de ces cours techniques avec formation générale plus ou moins poussée, création d'écoles techniques spécialisées ou non, développement de travaux manuels reliant l'école et la vie… Là encore, les divergences sont nombreuses et retardent l'instauration de ce type d'enseignement.

 

Instituteurs - Institutrices

Instituteur, institutrice, du mot latin "institutor", est celui/celle qui dispose, administre, institue, établit. Un sens assez général qui peut s'appliquer à de très nombreuses fonctions, ce qui peut faire comprendre l'appellation actuelle beaucoup plus évocatrice de "Professeur des écoles".

Pédagogue, précepteur, éducateur, maître, moniteur…, cette fonction d'enseignant existe depuis les temps les plus anciens. Nous l'avons évoquée régulièrement au cours des chapitres précédents. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, l'activité et les moyens n'ont guère changé. La plupart des congrégations religieuses ont su maintenir un certain niveau - tout est relatif – jusqu'à la Révolution, époque à laquelle elles ont été interdites. Relativement privilégié dans les villes,  l'enseignant accomplit un véritable sacerdoce dans les campagnes. Faute de formation, de moyens et d'organisation, l'enseignement dépend de la commune et de la population qui fait appel ou non à ce "savant". Celui-ci, moyennant un salaire dérisoire, donne quelques notions de calcul, le plus important pour gérer son foyer, éventuellement de lecture et d'écriture. Pour survivre, l'instituteur doit accomplir divers travaux aux côtés du maire et/ou du curé ou encore comme écrivain public. Il dispense son savoir dans des locaux inadaptés, une grange, une petite pièce mal éclairée mise à disposition ou louée, voire une cuisine pour les petites filles. Pas de table, ni de chaise pour les élèves, encore moins de manuels, ce qui oblige de réaliser un enseignement individuel : à chacun son tour à passer devant le maître ; en attendant, les autres s'ennuient et ne progressent pas… On pourrait remplir des pages à partir de témoignages de ces fameux "Grand Siècle" et "Siècle des Lumières". La Révolution apporte des idées, détruit l'existant sans le remplacer. L'Empire ne va pas apporter de grands changements au niveau des écoles. L'empereur a une notion particulière sur le but de l'école primaire. Il est plus intéressé par les enseignements secondaire et supérieur : " Tant qu'on apprendra point, dès l’enfance, s'il faut être républicain ou monarchiste, catholique ou irréligieux, l'Etat ne formera pas une nation". La Restauration ne fait guère mieux, si ce n'est en continuant la réhabilitation des congrégations qui offrent leurs services, certes orientés, mais bienvenus dans une société désorientée : les religieux sont les seuls à être encadrés et formés. Il faut attendre la Monarchie de juillet pour voir un début de changement avec la loi Guizot de 1833. Si les idées sont louables et montrent la volonté de l'Etat "d'apporter" l'instruction à tous, les moyens manquent. Toutefois, on peut considérer que cette loi, loin d'être parfaite, est le véritable point de départ d'un système éducatif organisé pour tous.

En cette même année 1833, Guizot, ministre de l'Instruction Publique, lance une enquête concernant l'état des écoles sur tout le territoire, au total 33695, ce terme regroupant tous les lieux où un enseignement est dispensé, de la grange à la maison d'école, en passant par la cuisine. A cette époque, le territoire est à 75 % agricole : nous nous intéresserons plus particulièrement à cette population. Les enquêteurs sont tenus de s'informer sur toutes les questions relatives au fonctionnement de ces "établissements" : moyens humains et matériels, pédagogie adoptée… Pour les instituteurs, les conclusions sont évocatrices :"Les uns à poste fixe, établis, peut-être nés dans l'endroit, quoique cette classe de citoyens soit essentiellement nomade par nature (…) ; ces honnêtes gens de l'instruction primaire comprennent aussi les infirmes, je n'ose dire le rebut des autres métiers, mais ceux qu'une infirmité naturelle ou quelque accident grave [souvent des officiers blessés lors des guerres napoléoniennes] avait rendus incapables d'embrasser un état manuel (…). Après ces instituteurs vivaces, attachés au sol par des racines profondes, viennent les instituteurs annuels. Ce sont les Béarnais, le Piémontais, les Briançonnais, les Auvergnats qui, aux approches de l'hiver, quittent leur montagne et s'en vont droit devant eux jusqu' à ce qu'ils aient trouvé une commune qui les loue pour la saison".

Quelle est la formation de ces instituteurs ? Les écoles normales sont encore très rares : 14 sur tout le territoire, la plupart dans l'Est. Il faut donc se tourner vers d'autres possibilités : les cours normaux mutuels, des écoles modèles où un enseignant expérimenté reçoit des élèves-maîtres, la bonne volonté d'un maître d'école ou du curé… La sanction est l'obtention d'un diplôme délivré, à l'issue d'un examen, par l'inspecteur d'académie locale, le curé, d'autres instituteurs déjà en poste : brevet élémentaire de capacité du 3ème degré (lecture et écriture), du 2ème degré (l'orthographe et le calcul en plus), du 1er degré et supérieur. Parfois même, l'instituteur n'a aucun diplôme : un paysan sachant lire, écrire, compter est choisi parmi d'autres à la sortie de la messe… Pour tous, deux points communs : d'une part, le certificat de sa bonne moralité, de son attachement sincère à la religion délivré par un comité de surveillance local, d'autre part "Ne jamais entrer dans une dispute de village". On pourrait ajouter que l'instituteur doit se concilier le maire, le curé et les parents d'élèves. Tâche quasi impossible bien souvent dans une société où dominent la jalousie, le désir de vengeance, l'obscurantisme, le pouvoir des notables locaux : maire, curé, riches propriétaires…

La première tâche du nouvel instituteur est de se faire comprendre car la langue française est loin d'être parlée par tous. Les patois, le français lui-même, varient d'une commune à une autre : "Nous sommes d'avis qu'on tranche au vif dans cette antique transmission des patois, et que chaque école soit une colonie de langue française en pays conquis".

Il faut ensuite organiser la "classe" et l'enseignement lui-même. La classe est surchargée, jusqu'à 100 élèves de différents niveaux, ou presque vide, suivant la saison, les travaux des champs, le travail en usine. Elle accueille des enfants de 6 à 13 ans divisés en groupe suivant le niveau. Difficile de les occuper tous en même temps. Les moyens matériels sont dérisoires.

 

Et François-Pierre-Guillaume Guizot est donc arrivé ! Ancien précepteur, il est aidé dans ses réflexions par son épouse, Pauline de Meulan, écrivain(e) et critique littéraire. L'enfant devient un individu qui nécessite une éducation active, avec une dose importante de morale et de religion. Cet enseignement primaire doit être uniforme et permettre de reconstituer l'unité nationale fortement ébranlée par les idéologies philosophiques et politiques qui traversent le pays depuis plusieurs décennies. Par contre, il n'a pas pour but de créer un ascenseur social : il améliore le mode de vie, développe l'intelligence, le niveau moral, mais ne permet pas de monter dans la hiérarchie sociale. La création des EPS, dirigés par des instituteurs titulaires du brevet supérieur, n'y fera rien.

Etre instituteur : vocation ou échappatoire ? S'il s'agit bien souvent d'une vocation, c'est aussi le seul moyen d'accéder à une reconnaissance, à une très légère ascension sociale, et d'éviter un dur travail manuel. Les élèves-maîtres sont souvent d'origine modeste, paysanne ou artisanale. C'est le cas du père de Marcel Pagnol qui était lui-même fils de tailleur de pierre : celui-ci souhaitait pour son fils une vie moins dure. En fait, ce n'est pas une sinécure. D'abord aux plans intellectuel et moral : il ne dispose pas d'une véritable liberté de conscience. Il ne peut exercer qu'après l'obtention d'un certificat de moralité basé sur ses connaissances et pratiques religieuses, connaissances qu'il doit dispenser à ses élèves, selon les termes de la loi Guizot.

L'uniformisation de l'enseignement passe par celle de la formation des maîtres : c'est le rôle des écoles normales, dispersées sur le territoire ; elles ne sont que 62 en 1834. Elles forment les futurs instituteurs ; elles accueillent les actifs dont les connaissances ne sont pas toujours à la hauteur de l'enjeu. Plusieurs périodiques, le "Manuel général de l'instruction primaire", le "Petit Manuel général de l'instruction primaire"… apportent une formation continue. Le contrôle est confié à des inspecteurs départementaux et non plus seulement locaux.

Quant aux institutrices, la loi de 1833 n'en fait pas mention. Un règlement par ordonnance apparaît en 1836. La première école normale est ouverte en 1838. En 1840, 22000 institutrices sont pourtant en activité : 12000 laïques dont 87 % dans des écoles privées et 10000 congréganistes dont 50 % dans des écoles publiques, soit, environ, 8000 institutrices publiques. Elles sont intégrées à l'Université, sans avoir les mêmes avantages que leurs homologues masculins. Elles n'ont pas le droit de tenir une école mixte. La plupart des écoles communales sont dans des villes : les jeunes institutrices ne sont pas toujours bien accueillies dans les campagnes et le travail y est très dur.

L'école normale est d'abord un lieu qui regroupe de nombreuses fonctionnalités : lieu d'habitation du directeur et de sa famille, bureau du directeur, salles de cours, laboratoires, salle des instituteurs, lingerie, buanderie, cuisine, réfectoire, salle de bain (a minima), une infirmerie, logement pour les domestiques, chapelle, gymnase, jardin. Parfois, un local attenant permet de recevoir des élèves du secondaire qui serviront de première expérience aux futurs maîtres. Pour de nombreux élèves, c'est une découverte, une vie rêvée. En fait, il n'en est rien. Ce tableau presqu'idyllique ne se trouve que très rarement, même si les moyens attribués par l'Etat sont en augmentation. L'inconfort est plutôt la règle. L'élève doit participer aux tâches domestiques, parfois en guise de punition redoutée comme le nettoyage des lieux d'aisance…

La discipline est édictée par le directeur. Elle est en général très stricte et mal acceptée par des adolescents qui rêvent de plus de liberté, de sorties, de vacances qui permettraient de retrouver la famille. Toutes les activités sont programmées, minutées. Tout mauvais comportement, toute insuffisance dans le travail peuvent être sanctionnées : l'exclusion est toujours possible. Toute mauvaise notation à la fin des études sera une source de difficultés pour trouver un poste.

L'entrée à l'école normale n'est possible qu'après réussite à un examen, ce qui donne droit à une bourse, et après présentation d'un certificat de moralité. La durée des études est de 2 ou 3 ans, suivant le département. Durée variable, donc, malgré la volonté d'uniformisation. La pédagogie est encore mal adaptée, tant au niveau des manuels que des enseignants. Elle concerne surtout des éléments matériels dont doit disposer l'instituteur. Par contre, celui-ci ne reçoit guère de formation sur la pédagogie à adopter pour ses jeunes élèves. Le directeur et les maîtres qui dispensent cet enseignement proviennent souvent du secondaire t n'ont donc aucune expérience dans l'enseignement primaire. En fait, il s'agit de savoir pour quels élèves sont formés les élèves-maîtres. Il faut donc ni trop, ni trop peu, ce qui suppose une certaine prédestination des instituteurs, une fois diplômés ; certains reçoivent une formation complémentaire en agriculture, jardinage, technique. L'instruction littéraire est limitée : pas d'études de textes, pas d'explications sur la signification d'expressions peu courantes : "… à notre sortie de l'école normale, nous possédions, comme on le voit,, quelques connaissances littéraires et historiques à peine suffisantes pour l'exercice de notre modeste profession, quelques notions scientifiques trop peu pratiques, quelques notions d'art des plus médiocres… Ce léger bagage… eut suffi à nos débuts, si nos connaissances pédagogiques avaient été plus précises et plus sûres". Ainsi parlait un instituteur après quelques années d'exercice. Quel pouvait bien être le niveau de ces nouveaux maîtres qui ne passaient pas par l'école normale ? On en arrive à une "bâtardise sociale" et culturelle qui interdit à ce nouveau "savant" de sortir de son milieu tout en l'empêchant d'y rester. La religion et la morale sont, dans la mesure du possible, enseignées par un aumônier. Le passage à l'année supérieure est confirmé par un examen devant un comité de surveillance nommé par le ministre. Le redoublement est interdit : un échec entraîne un nouvel examen 6 mois après. Là encore, l'exclusion définitive est possible.

Pour les meilleurs élèves, une troisième année permet d'aborder un plus large éventail de connaissances.

La dernière année d'études est sanctionnée par le brevet de capacité élémentaire, comme avant (voir plus haut),  qui est délivré par une commission de 7 membres dont 3 proviennent de l'Instruction publique, les autres étant des notoriétés locales, laïques ou religieuses. Plus sérieux que l'examen des années précédentes, il laisse toutefois à désirer : il n'est pas inutile de connaître quelque personnage influent. Le brevet supérieur permet de diriger une école normale. Il survient après des études complémentaires ou l'exercice de la profession et un travail personnel qui aboutissent à une meilleure capacité d'abstraction et de raisonnement logique.

Les filles sont moins nombreuses à rentrer dans ces écoles normales qui sont souvent dirigées par des congrégations. Les règles sont les mêmes que pour les garçons. En fait, les candidates proviennent souvent de la bourgeoisie ; leur but est avant tout d'acquérir une certaine culture générale. Quant aux moins riches, elles ne poursuivent pas toujours leur cursus par manque de moyens financiers : les bourses ne sont pas assez importantes.

Le brevet en poche, et avec son certificat de moralité, le tout jeune instituteur doit trouver un poste soit comme directeur-enseignant, soit comme enseignant sur nomination du rectorat : au fil des années, le nombre de places diminue logiquement. Sa formation dans une école normale l'oblige à enseigner 10 ans dans le public ; il est dispensé de service militaire. En 1840, seulement un tiers des postes disponibles est occupé par des normaliens, les autres l'étant par des diplômés qui ne sont pas passés par l'école normale ou des instituteurs privés ou congréganistes.

Pour celui qui n'a pas suivi les cours d'une école normale, le parcours est plus complexe pour rejoindre le secteur public : après accord du conseil municipal et du comité de surveillance local, il doit être agréé par le conseil d'arrondissement et prêter serment devant le ministre qui le confirme. Pour le privé, les  démarches sont plus simples : un accord du maire et une déclaration au rectorat.

Nouvelle étape, la "maison d'école". En 1834, une commune sur trois en possède une ; elles seront une sur deux en 1840. Les plus démunies sont bien sûr les plus pauvres. La levée d'impôts communaux, départementaux n'est pas toujours possible. Ces nouvelles impositions ne sont d'ailleurs pas toujours affectées à l'école. L'Etat intervient, comme toujours insuffisamment et on peut le comprendre : il y a tant à faire. Un délai de 6, puis de 16 ans est accordé pour acquérir ou construire cette maison. En attendant, il faut louer un local souvent mal adapté. Que ce soit à la ville ou à la campagne, les problèmes sont les mêmes et proviennent du manque de moyens financiers. Le maître exerce souvent au milieu de son propre logement, parfois dans une étable humide qui a l'avantage d'être plus solide pour mieux protéger les animaux, mais l'humidité n'est pas propice à la conservation des quelques livres. Pour le chauffage, les élèves amènent chacun à leur tour une bûche. Pour la lumière, il faut se contenter de celle que donne le soleil, s'il y a des fenêtres. Les lieux d'aisance sont inexistants. L'hygiène corporelle est encore peu développée dans le petit peuple, et complètement négligée dans les internats ; le manque d'eau est évident : "Il nous faut des gens que l'odeur des enfants ne dégoûte pas et qui n'ont pas besoin d'ouvrir les portes pour respirer", suite à une visite d'une école parisienne. Cet inconfort général joue évidemment sur la pédagogie et son uniformisation. En 1867, on ne peut constater de véritable avancée pour les deux tiers des établissements : les communes les mieux pourvues se trouvent en Alsace, les plus pauvres dans le Midi, l'Auvergne et l'Ouest du pays. Malgré tout, le nombre d'élèves augmente régulièrement, peut-être simplement grâce à une prise de conscience de l'importance de l'instruction, mais aussi aux dons et aux legs qui concernent plus particulièrement les écoles primaires congréganistes.

Cette maison d'école n'est donc pas le lieu rêvé pour accueillir nos jeunes élèves, dans la majorité des cas. Qu'en est-il du petit matériel nécessaire pour aborder les apprentissages. La liste théorique comprend : une chaire sur estrade pour le maître, des tables et des bancs pour les élèves, un tableau noir pour les modèles d'écriture et le calcul, une armoire bibliothèque, des tableaux de lecture, des ardoises, des crayons, des encriers, des bouliers, des poids et mesures… A la fin du IIème Empire, là encore, on ne trouve ce matériel que dans quelques écoles des grandes villes et dans les écoles congréganistes. C'est à l'instituteur de se débrouiller en bricolant quelques planches, en achetant des fournitures qui lui sont remboursées ou non par les parents.

L'enseignement mêle des procédés mutuels et simultanés. Le maître fait lire une ou deux phrases à un élève ; les deux phrases suivantes sont lues par un autre élève… Lorsque le texte a été entièrement lu, ces lecteurs deviennent moniteurs pour les élèves moins doués. Chacun écrit ensuite des lettres de différents modèles, réalise des calculs abstraits, sans rapport avec la vie courante. Ces activités proprement scolaires sont entrecoupées par des prières.

Pour la lecture, le manque de manuels est criant et est souvent la cause d'un retour à l'enseignement individuel. Le maître utilise des vieux livres, des missels, des documents familiaux apportés par les élèves tels que contrats, baux. Et pourtant, les nouvelles éditions se multiplient dès 1831, mais elles sont réalisées par des professeurs du secondaire sans expérience du primaire. A tel point que, même si on a les moyens financiers, le choix est difficile ; les critères de sélection sont plus moraux que pédagogiques. Il n'est pas rare que les textes à lire soient en latin, ce qui permet de bien répondre lors des offices religieux. On retombe sur les mêmes écueils : qualité, uniformité, voire quantité du modèle choisi ne sont pas au rendez-vous. Il n'est pas rare que ce soit le même livre pour les enfants de 6 à 13 ans. Les livres qui rencontrent le plus de succès sont en fait des livrets rédigés par des instituteurs et des congrégations.

Pour l'écriture, apparaissent dès 1830 des cahiers d'écriture gradués, lignés, imprimés, avec des exemples en grandes et petites lettres.

Pour le calcul, l'élève apprend le nom des chiffres et l'ordre numérique. L'utilisation du boulier, l'ancêtre de nos calculatrices, apporte une aide précieuse pour une meilleure compréhension des calculs.

Quel que soit l'apprentissage, celui-ci fait trop appel au "par cœur". "L'école est divorcée de la vie", selon Tolstoï, en visite en France. Il n'est fait appel ni à l'intelligence, ni à la réflexion. La question est la même pour les cours destinés aux adultes.

L'enseignement coute cher ; il est donc dispensé "à la carte". L'apprentissage de la lecture est général. Ce n'est pas le cas pour l'écriture : il faut payer des fournitures et pour le calcul dont les cours doivent être payés en plus par les parents. Tout cela ne facilite pas l'enseignement simultané : " Ajoutez que cette distinction en lecteurs et écrivains rend encore plus difficile l'emploi de la méthode simultanée".

A tout cela s'ajoute un surpeuplement des classes : jusqu'à 100 élèves à instruire, qui sont répartis en 3 ou 4 divisions. Il faut alors faire appel à un instituteur-adjoint qui soulage le titulaire et apprend en même temps. Dans ce contexte, la discipline est difficile à faire respecter. Malgré les statuts de 1834, "Les élèves ne pourront jamais être frappés", règle, férule, voire menottes, sont encore d'usage courant. Les suppressions de récréation, les lignes à recopier sont les punitions les moins douloureuses. A l'inverse, les bons points, les félicitations, les remises de prix en fin d'année doivent être utilisés à bon escient pour éviter toute jalousie entre enfants ou… parents.

Devant tous ces problèmes, la visite de l'inspecteur est souvent très attendue. Celui-ci vient du secondaire et ses conseils ne sont pas toujours éclairés ; il en sera autrement lorsque ces mêmes inspecteurs auront une réelle expérience dans le primaire donnant à celui-ci au moins un semblant d'autonomie.

Reste un dernière question personnelle et toujours d'actualité dans de nombreux domaines : les moyens financiers de l'instituteur nécessaires pour vivre, entretenir sa famille. Comme toujours, il faut distinguer les revenus annuels à la ville et à la campagne. A partir de 1833, il ne peut être inférieur à 200 francs. Ils sont de 1408 francs dans le département de la Seine, de 200 à 300 dans la plupart des campagnes : ce dernier atteint au mieux 500 à 600 francs en 1844 ; moins qu'un ouvrier, moins qu'un domestique de châtelain. Ce traitement est composé d'une part communale, de la contribution des parents qui le peuvent, ou écolage, parfois une indemnité de logement. L'instituteur doit donc accomplir d'autres tâches : secrétaire de mairie, écrivain public, chantre ou sacristain auprès du curé, voire même fossoyeur, et d'autres métiers le plus souvent manuels : arpenteur, apiculteur, cordonnier… Bien que cette pratique soit interdite à partir de 1850 par la loi Falloux, elle reste d'actualité, au moins jusqu'aux années 1880 avec les lois de Jules Ferry. Une autre solution, bien peu romantique, est de trouver une jeune fille bien dotée. En contrepartie, il offre une certaine notoriété par son savoir… C'est aussi une source d'affection dans un monde souvent rétrograde, sans pitié. Et avec un peu de chance et d'amour, l'épouse intervient pour la garde des petits, les cours de couture, les célébrations religieuses…

Quant à la retraite, elle n'est pas plus argentée, bien au contraire. La loi Guizot impose une cotisation annuelle correspondant à 5 % du traitement annuel qui permettra de recevoir de 100 à 150 francs par an, une misère.

Les institutrices sont encore plus mal loties : un salaire inférieur, pas de travail en complément, et une sur trois seulement est mariée.

Si les instituteurs souhaitent rester dans la légalité n'osent manifester leur mécontentement, quelques essais d'action corporative se manifestent dès 1831, le plus souvent sans lendemain. La fondation, en 1845, de "L'Echo des instituteurs" est le point de départ d'une mise au grand jour de ces manquements et des solutions morales et matérielles à apporter. L'auto-censure ne permet pas toutefois de concrétiser ces revendications.

La révolution de 1848 est source d'espoirs pour le corps enseignant : un régime socialisant, un ministre, Hippolyte Carnot, qui leur est favorable, le suffrage universel instauré par décret le 5 mars. Dans ce contexte, les instituteurs deviennent les agents de l'Etat pour "former à la République". Pour les aider dans cette lourde tâche qui leur donne une responsabilité nouvelle, ils disposent de deux manuels, l'un pratique, concret, l'autre théorique et quelque peu orienté, considéré comme une apologie du socialisme. Ils doivent rester dans la neutralité, ne pas divulguer un choix personnel. Mission quasi impossible qui transforme les instituteurs en agents électoraux sous la pression des commissaires de la République, successeurs des préfets. Mission accomplie très partiellement qui "justifie" en 1849 - 1850 une vaste épuration. Ce bouillonnement d'idées échangées n'est cependant pas inutiles et est à l'origine de revendications  communes : "enseignement national, laïc, gratuit et obligatoire, traitement fixe à la charge de l'Etat, proportionnel à la population de la commune et d'un minimum de 900 francs l'an, respect par les communes de leurs obligations en matière de locaux et de matériel scolaire, suppression des congrégations enseignantes [donc de la concurrence], indépendance accrue vis-à-vis des autorités locales, communication des rapports d'inspection…". A l'opposé de ces demandes, on peut s'étonner de la participation de certains instituteurs à la répression des émeutes ouvrières de juin aux côtés des gardes nationaux, intervention traduite dans ces vers restés célèbres :

                                                                  …
                                                                  Toi [l'instituteur] qui sais d'une égale adresse
                                                                  Manier la plume et le mousquet.

A la fin de cette année 1848, les instituteurs sont considérés comme des vecteurs du socialisme à travers leur refus d'orienter les votes, de stimuler par leur enseignement les révoltes ouvrières. Sans doute, cette perception est due davantage à la publicité qui en a été faite qu'à l'action elle-même de quelques 'uns d'entre eux. L'Echo des Instituteurs et l'Emancipation de l'enseignement vont toutefois continuer à diffuser leurs revendications, conformes aux idées socialistes. Si les rectorats demandent un arrêt des conférences de formation politique, la plupart des instituteurs restent sur la réserve, quelques' uns sont candidats aux législatives de mai 1849, peu sont élus. Et les militants socialistes ont dû interrompre leur carrière : ils ont été révoqués, parfois exilés en Algérie.

Socialisme ? Corporatisme ? Ou simplement justice ? Quelques instituteurs continuent tout de même à se battre pour une meilleure rétribution, contre la concurrence des "corporations religieuses", mais aussi pour une adaptation de l'enseignement à l'évolution de la société ou l'inverse (problème de la poule et de l'œuf !). Ainsi ce discours de Pauline Roland : "Si nous ne pouvons, moins encore que les ouvriers, mettre fin à nos souffrances par l'association, pourquoi, puisque nous nous sommes rencontrés grâce à l'initiative du citoyen Pérot, n'en profiterions-nous pas pour examiner ensemble si notre enseignement est bien conforme à ce qu'il devrait être, étant donné les aspirations actuelles vers un état social plus équitable, plus soucieux de la liberté de ses membres, plus respectueux de leur dignité, plus vraiment égalitaire enfin ? Ne serait-ce pas peut-être le vrai moyen pratique de reconquérir pour nous-mêmes la dignité, l'indépendance et aussi le bien-être auquel nous avons droit comme tous, et qui, sans cette rénovation sociale, menacent de nous être enlevés sans remède"

Ce discours, audible aujourd'hui, est révolutionnaire en 1849. Le nouveau ministre Falloux, favorable à l'enseignement religieux, crée une commission extra-parlementaire chargée de l'élaboration d'une loi sur l'instruction publique primaire et secondaire. Cette commission n'est à aucun moment objective et de quelques cas va faire une règle générale. Il s'en suit une répression nationale, accentuée par un vent de délations non motivées. 4000 instituteurs publics sont révoqués, certains sont condamnés à la prison comme Pauline Roland qui mourra lors de son retour d'Algérie où elle a été déportée après le coup d'Etat du 2 décembre 1851. Dorénavant, les instituteurs feront l'objet d'une surveillance encore plus étroite de la part des autorités locales.

La loi Falloux refonde tout l'enseignement primaire et secondaire : notons, seulement, que les départements ne sont plus tenus d'entretenir une école normale : le brevet de capacité peut être obtenu au bout de 3 ans de stage dans une école publique ou privé.

Et Louis-Napoléon Bonaparte arriva. Edmond About, philosophe, écrivain, résume assez bien l'évolution de l'enseignement entre 1848 et 1870 : "Le 20 décembre 1848, un ennemi loyal mais implacable de l'université reçut le portefeuille de l'instruction publique… Battue en brèche par la concurrence de tous les ordres religieux, l'Université nationale se vit arracher, dans ce péril, presque tous les hommes de cœur et de talent qui pouvaient la défendre. Les uns furent destitués franchement, les autres poussés dehors par un système de persécutions polies. On enchérit sur l'absurdité des vieux programmes pour décourager à la fois professeurs, élèves et parents. L'expérience réussit tellement bien, qu'au mois d'août 1856, à la mort de Fortoul, le vieux bâtiment d'origine impériale n'était plus qu'une carcasse coulée. La France en eut regret, et l'on pria M. Rouland de la remettre à flot, s'il était possible. Mais après sept années d'efforts sincères, timides et inutiles, M. Rouland renonce et M. Duruy vient construire un bâtiment neuf."

Au lendemain de l'instauration de l'empire, une nouvelle épuration touche plus de 300 instituteurs pour délit d'opinion (pour faire simple !). Les instituteurs sont tenus de prêter serment au nouveau régime et de soutenir les candidats gouvernementaux, sous peine d'être "démissionnés". Certains manuels sont interdits, de même que, pour les instituteurs, le port d'une barbe, malgré la mode, mais pour une bonne présentation. Par contre, les institutrices ont désormais le droit de diriger des écoles mixtes. Les salaires des instituteurs augmentent, mais il faut croire que c'est encore insuffisant et nombre d'instituteurs se dirigent vers d'autres métiers. Fortoul réintègre des instituteurs destitués lors des épurations. On assiste enfin à la réhabilitation des écoles normales, avec des formations très encadrées suivant le domaine étudié, mais aussi des obligations à respecter dans le cadre de la vie domestique (on est dans un internat), dans les lectures…Tout cela est sous l'influence croissante de l'Eglise. Entre 1852 et 1856, plus de 100 ordres religieux nouveaux enseignent.

Le ministre Rouland va dès son arrivée privilégier l'installation d'écoles publiques, créer de nouvelles relations avec les instituteurs publics, leur donner la parole dans une enquête, même si l'auto-censure est toujours d'actualité, les inciter à développer l'enseignement des sciences utiles à la population locale. Le traitement annuel augmente encore, mais ne permet toujours pas d'avoir une vie décente. D'autant que le nombre d'élèves augmente : jusqu'à 12 élèves par classe ; un instituteur–adjoint devient nécessaire. Il est rétribué par la commune ou par le titulaire et son traitement n'est guère important.

A son arrivée en 1863, Victor Duruy  constate que 20 % des jeunes enfants ne sont pas encore scolarisés, le plus souvent pour des raisons financières Il se prononce pour la gratuité et la création d'écoles gratuites pour indigents, l'obligation, les cours pour adultes avec le soutien des instituteurs, la reconnaissance des instituteurs, avec, en particulier, un contrôle des décisions municipales au niveau des salaires et de l'état des maisons d'école. Autre innovation souvent contestée : la création de bibliothèque pour les jeunes et leurs parents. Il modifie les conditions de vie en instaurant, en 1867, un salaire de 400 à 500 francs, avec indemnité de logement, pour les adjoints, à la charge de la commune, puis en 1889 à la discrétion de l'Etat. Il faut attendre 1866 pour que les écoles normales soient plus libérales et dispensent un enseignement beaucoup plus large, en relation avec la vie économique, sanitaire, juridique… et des vacances qui sont portées à 7 semaines par an. En 1875, la barre des 1200 francs en fin de carrière est franchie pour les hommes, 900 pour les femmes. Par contre, le montant des retraites est toujours aussi bas : en 1873, 239 francs pour les instituteurs, 165 pour les institutrices. Pour les aider, des sociétés de secours mutuel sont créées, parfois avec réticence, et interviennent en cas de maladie.

La situation des filles est toujours catastrophique : le métier n'attire pas les jeunes filles. Là encore les délations malveillantes, la dépendance de toutes les autorités locales, l'écrasante exigence de l'Eglise, ne lui laissent guère de latitude, tant dans sa vie professionnelle que personnelle. Les études se déroulent dans des conditions quasi carcérales, en particulier dans les congrégations religieuses.

Dernière innovation de Duruy, la création d'un "acte de baptême d'un être intelligent", selon ses propres termes, le certificat d'études primaires qui vient sanctionner la fin des études primaires, pour beaucoup la fin de la fréquentation de l'école.

La défaite de Sedan témoigne pour beaucoup de l'incapacité de nos soldats, en relation avec l'insuffisance de leur formation : pas toujours francophones (le patois est encore bien présent), ils ne comprennent pas les ordres et par méconnaissance de la géographie ne sont pas capables de lire des cartes, contrairement à leurs rivaux prussiens. Le responsable est l'Etat, non l'instituteur. Cette prise de conscience est le point de départ d'un tournant essentiel de la politique scolaire.

 

Que de changements en ce XIXe siècle, mais aussi que de lenteurs politiques ou administratives, que d'indécisions, que de négligences, que de luttes entre laïcs et religieux qui ont empêché de réaliser que l'enfant était l'avenir de notre société à condition qu'on lui en donne les moyens. "Chaque enfant qu'on éduque est un homme qu'on gagne". Ainsi s'exprimait Victor Hugo. Si l'instituteur semble être mieux considéré en cette fin de siècle, cela ne se voit pas encore sur sa feuille de paye et il faudra attendre encore des décennies pour que cette question financière devienne un mauvais souvenir. Est-elle complètement résolue, aujourd'hui encore ?

Comme vous avez pu le constater, cette suite nous a pris énormément de temps. Et pourtant, nous avons été obligés de passer sous silence de très nombreux témoignages qui montrent l'état matériel et psychologique des instituteurs. La période a été particulièrement difficile pour eux, mais aussi pour les ouvriers et la France.

Nous terminerons ce très long sixième chapitre par une évocation de la vie en internat et avec les deux paragraphes habituels : "les écrivains et l'enseignement", et  "Et dans notre Pays du Gier ? ".

 

 

 

Suite 2

 

Internats et pensions

Nous avons vu qu'au cours du Moyen-Âge, des couvents et des pensions ont permis d'accueillir des étudiants souvent défavorisés, loin de leur ville d'origine : loger, nourrir, protéger du monde extérieur tout en permettant à chacun d'acquérir des compétences dans le cadre d'une vie communautaire, tels sont les objectifs de ces établissements, souvent financés par des dons ou des legs. A partir du XVIIe siècle, la conception de la famille, mais aussi la nécessité d'acquérir une culture, de prouver sa bonne éducation dans la société vont provoquer la création d'internats, le plus souvent religieux. Discipline, surveillance, punitions morales et physiques vont devenir progressivement la règle. Durant la première moitié du XIXe siècle,  on assiste à un changement total des relations entre parents et enfants. Dans l'Ancien Régime, l'éducation et l'instruction sont réalisées par des tierces personnes : nourrices, puis précepteur, au mieux, ou couvent ou pension, très souvent.  A partir de la monarchie de Juillet, le roi Louis-Philippe et son épouse Marie-Amélie donnent le spectacle d'une famille unie, bourgeoise où parents et enfants vivent ensemble, avec l'affection réciproque  qui convient. Suivant les préceptes de Fénelon, de Rousseau, l'éducation maternelle prend une place de plus en plus importante et si l'instruction de celle-ci est insuffisante, on n'hésite pas à faire appel à une institutrice, mais toujours sous la surveillance parentale. Ce n'est pourtant pas le cas général. L'internat a encore bien sa place dans la société. Il est fréquenté plutôt par des enfants de familles aisées qui n'hésitent pas à déléguer leurs obligations parentales à des professionnels pour s'occuper plus sereinement de leurs affaires et de leur prospérité financière ou de leur vie mondaine Quoi de plus rassurant pour ces parents qu'une discipline de fer ? De fer, car on en arrive à confondre internat avec caserne, couvent, voire même prison. Tendresse, amour, compassion, des mots inconnus tant des parents que des enseignants.

Les journées commencent très tôt ; les horaires importants comprennent plus de temps d'études que de cours ; les récréations sont très courtes ; quant aux vacances, elles sont bien souvent inexistantes : il n'est pas rare qu'un enfant rentre dans l'établissement à l'âge de 6 ans pour n'en sortir qu'à 13 ans ; certains ont la chance de faire une ou deux sortes champêtres par mois, et de rentrer chez leur parent pour une ou deux nuits. Pour le plus grand plaisir des parents qui n'hésitent pas à se plaindre si leurs enfants reviennent trop souvent les jours fériés.

Les locaux sont inadaptés et ont souvent plus d'un ou deux siècles : les dortoirs ne sont pas chauffés. Les règles élémentaires d'hygiène sont souvent méconnues et donc négligées. Eclairage et aération sont réduits à l'extrême. Le tout dans des bâtiments non entretenus, décrépis, insalubres.

La discipline est dévolue à des surveillants auxquels on demande simplement de faire respecter la règle édictée par le directeur. L'imagination, la cruauté sont sans limites. Malgré la menace du cachot, il n'est pas rare que les élèves se révoltent et que l'ordre soit rétabli après intervention de la police appelée par les autorités.

Quant à l'enseignement, il utilise la répétition, le par cœur comme nous l'avons vu plus haut, ouvrant peu de perspectives malgré le développement industriel et l'évolution de la société. Rien de réjouissant, comme le dit en guise de boutade Edmond About déjà cité : "Et l'on disait : Messieurs, le collège est à l'image de la vie. Quelle perspective !" (Le Progrès 1864).

Encore faut-il faire une distinction entre filles et garçons. Le tableau bien sombre que nous avons vu concerne surtout les garçons. Ceux-ci sont amenés à prendre des responsabilités et des décisions concernant la société ; il leur faut donc développer leurs capacités intellectuelles, leur assurance. Une éducation virile est donc indispensable. Les filles n'ont pas de telles perspectives ; elles n'ont pas besoin de connaissances particulières. Seule importe leur formation de future épouse fidèle et de mère attentive, formation qu'elles peuvent acquérir auprès de leur propre mère, si celle-ci est "compétente et volontaire". Dans le cas contraire, c'est, suivant les moyens et les idées, la pension (l'internat) ou le couvent.

Les couvents répondent à des demandes traditionnelles, souvent aristocratiques. L'éducation y est naturellement pieuse, sans idée de recrutement. C'est même le contraire. En fait, les parents y mettent leur fille pour que leur soit données une bonne éducation, une bonne morale plutôt qu'une bonne instruction. Et tout cela dans le seul but de les bien marier. Par contre, comment concilier une éducation destinée à faire rentrer ces jeunes filles dans le monde et une formation par des religieuses qui ont décidé de se retirer du monde ? "On n'élevait pas les jeunes filles pour la vie telle qu'elle est ; on les élevait pour la vie telle qu'il faudrait qu'elle fût". La clôture, l'enfermement, parfois pour des années, avec des sorties trop rares, ne favorisent pas cette ouverture au monde et ne sont pas sans conséquence sur le psychisme de ces jeunes filles. L'enseignement n'est pas toujours d'un bon niveau : les congrégations ne sont pas soumises aux mêmes exigences que le secteur public ; une lettre d'obédience de la supérieure suffit pour enseigner. Par contre, on retrouve dans certains couvents cette affection que les enfants ne trouveraient pas chez elles. Tout dépend de la supérieure et des religieuses. La Société du Sacré-Cœur laisse à cet égard un souvenir inoubliable. Créé par la fille d'un tonnelier, Madeleine-Sophie Barat, en 1800, cet établissement reçoit aussi bien les pauvres que les riches. Son succès auprès des riches familles du moment, françaises ou étrangères,  est retentissant et l'oblige à déménager à plusieurs reprises. En 60 ans, 89 pensionnats ouvrent leurs portes, en France et à l'étranger. Ce succès, malgré les vicissitudes politiques, est sans doute plus lié à la manière douce qui est employée qu'à l'enseignement lui-même qui s'améliorera, tout de même,  au fil des années.

A côté du Sacré-Cœur, il faut citer :

- les augustines anglaises où tout y est anglais, du thé à la supérieure, en passant par l'enseignement et la décoration ; la pension s'éteint petit à petit, sans doute à cause d'un enseignement insuffisant et d'un réel inconfort. George Sand y séjourne 2 ans, déplore les conditions dans lesquelles les élèves sont accueillies, mais ne regrettent pas ces années de jeunesse.

- la Congrégation de Notre-Dame qui accueille surtout des jeunes filles de la haute société dans trois établissements parisiens. Le plus renommé est le couvent des Oiseaux dont les bâtiments sont plus luxueux et où la dernière année d'études est consacrée aux bienfaits de la religion et à la mise en garde contre les défauts de la société.

- L'Institut des religieuses de l'Assomption concerne les jeunes filles de la classe moyenne de France et de l'étranger. Ici, point de clôture, un enseignement diversifié, sérieux, dispensé uniquement par des religieuses laissant quelque peu de côté les dévotions pas toujours prisées par cette société (banquiers, notaires, avocats…)

Les pensionnats laïcs sont une nouveauté en ce XIXe siècle, même si Mme de Maintenon a fait l'objet d'une tentative à la fin du XVIIe siècle à l'intention des orphelines pauvres des militaires. Abandonné au XVIIIe siècle, l'idée est reprise par Napoléon Bonaparte. Le nouvel établissement est confié à Mme Campan, ancienne lectrice des filles de Louis XV et femme de chambre de la reine Marie-Antoinette. Bien qu'elle soit ruinée par la Révolution ou plutôt à cause de cette ruine, elle ouvre un pensionnat à Saint-Germain qui remporte un immense succès auprès de familles bourgeoises riches, mais aussi la nouvelle noblesse, en quête de savoir et de savoir-vivre pour leur progéniture. Il n'en faut pas plus pour que Napoléon demande à cette novatrice de diriger un pensionnat destiné aux filles des héros morts pour la France : la Maison impériale de la Légion d'honneur. Diriger, mais suivant les conseils très précis du futur empereur : "Faites-nous des croyantes et non des raisonneuses… la religion sera la base de l'éducation". Quant à l'enseignement lui-même, il consiste à aborder "un peu" de nombreux domaines : géographie, histoire, botanique, histoire naturelle, physique, médecine, rhétorique, littérature, sans "éveiller l'imagination des jeunes personnes". L'établissement est situé dans le château d'Ecouen à partir de 1806. Une deuxième maison est ouverte à Saint-Denis, en 1809, pour les filles d'officiers subalternes, qui deviendra maison mère en 1816 de la nouvelle "Maison royale de Saint-Denis", changement de régime oblige. Cette institution sert d'exemple pour tous les pensionnats laïcs qui sont créés au XIXe siècle. Et ils sont nombreux pour répondre à cette nouvelle société devenue riche, mais sans éducation. Les créations se font dans l'anarchie : il n'est pas nécessaire de disposer d'un diplôme particulier.

Le retour des couvents et un début de législation mettent de l'ordre dans cette confusion. Dans une loi de 1837, sont créées et différenciées par la nature de l'enseignement qui y est dispensé les pensions et les institutions, ces dernières correspondant à des établissements secondaires, mais toujours avec ce "juste ce qu'il faut". La loi Falloux en 1850 ramène les institutions au niveau primaire. La concurrence est basée dès lors sur les prix qui baissent fortement au détriment de l'accueil et de l'enseignement. Finalement, seuls survivront les établissements les plus chers, fréquentés par les familles les plus haut placées, française ou étrangères : Institution Beaujon, institution de Mme Dumay ou de Mme Descauriet... Si la publicité est parfois mensongère, cherche à impressionner les parents potentiels, on peut tout de même considérer que l'hébergement est de bonne qualité – pour l'époque -, à l'exception du chauffage qui ne doit pas dépasser 15°C !

La maîtresse de maison doit être munie d'un diplôme délivré par la Sorbonne ou l'Hôtel de Ville, d'un certificat de bonnes mœurs; Elle doit en plus disposer d'une certaine fortune. Elle administre seule tout l'établissement ; son mari peut éventuellement la seconder discrètement dans des tâches matérielles. Elle règne sur des professeurs extérieurs et, surtout, sur des sous-maîtresses corvéables à merci, souvent jeunes et pauvres, à la fois surveillantes de nuit et de jour, répétitrices, habilleuses, hygiénistes, accompagnatrices… et, on s'en doute, très peu payées.

L'origine sociale des élèves est plus variée que dans les couvents : aristocrates, bourgeois, artisans. Dans un système que l'on pourrait dire mutuel ou d'apprentissage, il n'est pas rare que les élèves les plus âgées s'occupent des plus jeunes. Un bon moyen pour faire des économies.

La journée commence par une prière, suivie d'une toilette succincte avec de l'eau froide. Ensuite, il est temps de passer l'uniforme et le tablier de couleur sombre, puis la ceinture de couleur variable pour distinguer les différents niveaux. Cette "ceinture – bretelle", créée par Mme de Maintenon, se porte toujours à la Maison de la Légion d'honneur. Une tenue qui n'attire pas l'œil, mais "les enfants n'ont pas besoin d'être jolis". Les repas sont à l'image de ces vêtements : ternes, sans goût, répétitifs, dans un but de mortification, de pénitence et pour éviter toute excitation des esprits de ces jeunes filles. Les élèves doivent rester silencieuses et écoutent une lecture de livres autorisés, souvent pieux. Elles ne peuvent parler entre elles qu'au cours des récréations qui suivent les repas. Les conversations à deux sont interdites : elles pourraient être à l'origine d'amitiés particulières, d'une intimité qui nuirait à la concentration au travail, à la charité envers les autres, à la prière… Les bonnes mœurs doivent être comprises et suivies dès le plus jeune âge comme elles devront être le fait, plus tard, de bonnes épouses et de bonnes mères. Quant au défoulement que l'on peut penser indispensable dans cette vie austère, il n'en est pas question. Pas de cris, pas de courses, juste des jeux calmes de petites filles : rondes, marelle, corde à sauter, mais surtout pas le saute-mouton jugé obscène.

L'enseignement occupe la plus grande partie de la journée. Une vingtaine de matières peuvent être proposées aux élèves qui ont quelques difficultés à se concentrer sur chacune d'elles. Il n'y a aucun échange entre professeur et élèves dont l'intelligence et la réflexion ne sont pas mises en éveil. L'écriture, à la limite de la calligraphie, tient une place prépondérante. L'étude du style et de la composition sert à rédiger des correspondances avec ses proches ; Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans, rigoriste à souhait, borné, rétrograde, mais aussi assez évocateur de la pensée masculine de l'époque, admet l'écriture romanesque de la femme "à condition qu'elle n'écrive que pour ses enfants et qu'elle ne soit jamais publiée". L'enseignement des langues se limite à l'anglais et à l'italien, avec une certaine réticence  pour cette dernière considérée comme la langue de l'amour ; quant au latin, il est proscrit pour les jeunes filles car source de raisonnement ! L'histoire a une place importante et remplace les romans, surtout lorsqu'elle met en évidence les héroïnes vertueuses ou met en garde contre des princesse impies, les maîtresses royales… L'arithmétique occupe une place non négligeable, orientée vers la gestion du foyer, avec des notions de comptabilité et surtout la connaissance du nouveau système des poids et mesures, le système métrique, désormais obligatoire. Bien d'autres domaines sont abordés, au moins superficiellement, avec toujours pour but des notions de morale, de gestion de la vie quotidienne, de bonne éducation… : botanique, chimie, couture, arts d'agrément dits aussi talents qui comprennent le dessin, la musique, le piano, le chant, la danse. Mais tous ces enseignements seraient vains si la jeune personne ne savait se tenir comme il convient dans la bonne société et là, il faut tout savoir : la démarche, le port de tête, l'expression du visage, la grâce des gestes, le savoir-vivre, le savoir-parler…

La journée se termine par le souper, toujours aussi fade, une récréation calme et la prière avant de se coucher, après avoir rangé soigneusement ses habits au pied du lit, à la lumière d'une veilleuse.

Reflet de la société, l'internat montre les différences de niveau entre les élèves. L'émulation permet à certaines de se mettre en avant, à d'autres de se révéler. Elle n'est pas approuvée par tous, car source de haine et de jalousie. Elle se matérialise par des récompenses : bons points, billet de satisfaction, médailles, tableau d'honneur, table d'honneur (l'élève prend son repas avec la directrice), plantation d'un arbre identifié par le nom de l'élève, prix sous forme de chapelets, de livres donnés lors de la "distribution des prix", à l'issue de l'examen qui clôture chaque année. Tout cela pour la plus grande satisfaction des parents et des enseignants qui montrent par le nombre de prix et de couronnes distribués la qualité de leur travail.

Comme nous l'avons vu, la morale se retrouve dans tous les domaines, parfois par des voies très complexes inventées par des esprits compliqués, voire, dans certains cas, pervers. La société est alors ainsi faite. Cette éducation passe aussi par d'autres exigences. La jeune fille doit être soumise à ses parents, à ses éducateurs et, plus tard, à son époux : obéissance, humilité et soumission s'imposent donc dès le plus jeune âge. Et pour arriver à ses fins, discipline stricte et punitions s'imposent. Il importe avant tout que l'enfant n'ait pas de volonté propre ; il convient donc d'aller à l'encontre de tout ce qu'elle désire. Le désir lui-même est inconcevable. En cas de révolte, les inventions des adultes sont alors sans limite. Fouet, martinet, règle, férule ou tout simplement gifle sont d'usage courant, dans tous les milieux, ce qui fait dire aux frères Goncourt : "Les enfants sont comme la crème, les plus fouettés sont les meilleurs". Les châtiments psychiques n'ont rien à envier aux punitions physiques, surtout lorsqu'il y a des témoins, les autres élèves. Blâmes pour la coupable, ils sont aussi des avertissements pour les autres. A côté du classique bonnet d'âne, l'écriteau porté par la coupable indiquant sa faute "paresseuse", "causeuse", "raisonneuse"… ; le nœud de fourberie est attribué aux tricheuses, le drap rouge dorsal ou langue rouge désigne les menteuses… et bien d'autres, encore. Copies de lignes ou pensum, retenue, consigne, cachot ou cabinet noir, coin, piquet : les plus anciens d'entre nous se souviennent de certaines de ces punitions qui avaient encore cours dans les années 1950. D'autres sadiques inventèrent le pire : enlèvement solennel d'une ceinture à la maison de la Légion d'honneur, signe d'une dégradation militaire, défilé en ville avec un panneau indiquant le motif de la punition, simulacre d'une pendaison de la coupable !

Cela est vrai jusque dans les années 1860 : les bonnes mœurs n'ont dès lors plus les mêmes valeurs ; les échanges entre les différentes couches de la société, les enrichissements trop rapides aboutissent à ce qui est appelé le "benoîtisme", un changement total du comportement en société, une libération de la pensée et du corps, juste un siècle avant mai 1968...

 

 

Ecrivains et enseignement

Les écrivains du XIXe sont très nombreux. Certains ont joué un rôle politique important. Nous nous contenterons de n'évoquer que quelques' uns d'entre eux.

Honneur aux dames : la première n'est certes pas l'écrivaine la plus connue. Mais son rôle a été capital au début du siècle. Nous en avons déjà parlé : Pauline de Meulan, épouse de Guizot, publie les "Annales de l'Education", "Les enfants, contes pour la jeunesse", 'L'écolier ou Raoul et Victor", "L'éducation domestique ou Lettres de famille sur l'éducation". Ses idées sont très innovantes : l'enfant est capable d'intelligence de volonté, de conscience morale : le nouveau-né est un être humain… Il faut substituer une éducation libérale à l'éducation coercitive (férule ou martinet). Sans aucun doute, elle a une énorme influence sur son mari et la loi de 1833.

Victor Hugo, en 1848, prône la lutte contre l'ignorance, défend l'éducation nationale, les lettres, les sciences et les arts et refuse toute économie en ces domaines : " J’ai déjà voté et continuerai de voter la plupart des réductions proposées, à l’exception de celles qui me paraîtraient tarir les sources mêmes de la vie publique et de celles qui, à côté d’une amélioration financière douteuse, me présenteraient une faute politique certaine. C’est dans cette dernière catégorie que je range les réductions proposées par le comité des finances sur ce que j’appellerai le budget des lettres, des sciences et des arts.

Que penseriez-vous, messieurs, d’un particulier qui aurait 500 francs de revenus, qui en consacrerait tous les ans à sa culture intellectuelle, pour les sciences, les lettres et les arts, une somme bien modeste : 5 francs, et qui, dans un jour de réforme, voudrait économiser sur son intelligence six sous ? Voilà, messieurs, la mesure exacte de l’économie proposée. Eh bien ! ce que vous ne conseillez pas à un particulier, au dernier des habitants d’un pays civilisé, on ose le conseiller à la France.

Je viens de vous montrer à quel point l’économie serait petite ; je vais vous montrer maintenant combien le ravage serait grand.

Ce système d’économie ébranle d’un seul coup tout net cet ensemble d’institutions civilisatrices qui est, pour ainsi dire, la base du développement de la pensée française. Et quel moment choisit-on pour mettre en question toutes les institutions à la fois ? Le moment où elles sont plus nécessaires que jamais, le moment où, loin de les restreindre, il faudrait les étendre et les élargir. Eh ! Quel est, en effet, j’en appelle à vos consciences, j’en appelle à vos sentiments à tous,

Quel est le grand péril de la situation actuelle ? L’ignorance. L’ignorance encore plus que la misère. L’ignorance qui nous déborde, qui nous assiège, qui nous investit de toutes parts. C’est à la faveur de l’ignorance que certaines doctrines fatales passent de l’esprit impitoyable des théoriciens dans le cerveau des multitudes.  

Et c’est dans un pareil moment, devant un pareil danger, qu’on songerait à attaquer, à mutiler, à ébranler toutes ces institutions qui ont pour but spécial de poursuivre, de combattre, de détruire l’ignorance. On pourvoit à l’éclairage des villes, on allume tous les soirs, et on fait très bien, des réverbères dans les carrefours, dans les places publiques ; quand donc comprendra-t-on que la nuit peut se faire dans le monde moral et qu’il faut allumer des flambeaux dans les esprits ?

Oui, messieurs, j’y insiste. Un mal moral, un mal profond nous travaille et nous tourmente. Ce mal moral, cela est étrange à dire, n’est autre chose que l’excès des tendances matérielles. Eh bien, comment combattre le développement des tendances matérielles ? Par le développement des tendances intellectuelles ; il faut ôter au corps et donner à l’âme. Quand je dis : il faut ôter au corps et donner à l’âme, ne vous méprenez pas sur mon sentiment. Vous me comprenez tous ; je souhaite passionnément, comme chacun de vous, l’amélioration du sort matériel des classes souffrantes ; c’est là selon moi, le grand, l’excellent progrès auquel nous devons tous tendre de tous nos veux comme hommes et de tous nos efforts comme législateurs.

Eh bien, la grande erreur de notre temps, ça a été de pencher, je dis plus, de courber l’esprit des hommes vers la recherche du bien matériel. Il importe, messieurs, de remédier au mal ; il faut redresser pour ainsi dire l’esprit de 1’homme ; il faut, et c’est la grande mission, relever l’esprit de l’homme, le tourner vers la conscience, vers le beau, le juste et le vrai, le désintéressé et le grand. C’est là, et seulement là, que vous trouverez la paix de l’homme avec lui-même et par conséquent la paix de l’homme avec la société.

Pour arriver à ce but, messieurs, que faudrait-il faire ? Il faudrait multiplier les écoles, les chaires, les bibliothèques, les musées, les théâtres, les librairies. Il faudrait multiplier les maisons d’études où l’on médite, où l’on s’instruit, où l’on se recueille, où l’on apprend quelque chose, où l’on devient meilleur ; en un mot, il faudrait faire pénétrer de toutes parts la lumière dans l’esprit du peuple ; car c’est par les ténèbres qu’on le perd. Ce résultat, vous l’aurez quand vous voudrez. Quand vous le voudrez, vous aurez en France un magnifique mouvement intellectuel ; ce mouvement, vous l’avez déjà ; il ne s’agit pas de l’utiliser et de le diriger ; il ne s’agit que de bien cultiver le sol : l'époque où vous êtes est une époque riche et féconde ; ce ne sont pas les intelligences qui manquent, ce ne sont pas les talents ni les grandes aptitudes ; ce qui manque, c’est l’impulsion sympathique, c’est l’encouragement enthousiaste d’un grand gouvernement. Je voterai contre toutes les réductions que je viens de vous signaler et qui amoindriraient l’éclat utile des lettres, des arts et des sciences.

Un discours que l'on pourrait entendre encore aujourd'hui de la part de certains, en cette période de crise sanitaire.

Il déclare également : "L'école est sanctuaire autant que la chapelle" en écho à la déclaration de Guizot :"Il faut donc tâcher de rendre toutes les communes propriétaires d'une maison d'école, de même qu'elles le sont d'une église".

Il est fortement anticlérical et publiera sur ce sujet de nombreux ouvrages comme Dieu, Religions et religion, La fin de satan…

Lamartine, en 1849, montre le rôle et la responsabilité des instituteurs : "Vous êtes la main que la société riche, propriétaire éclairée, tend au peuple nu, pauvre, déshérité de vérités, pour l'élever à la lumière intellectuelle et morale. Par cet acte de vertu que la société a accompli et qui en présage d'autres, il n'y a plus de déshérités, il n'y a plus de prolétaires de l'intelligence".

Emile Zola, anticlérical notoire, est un adepte convaincu de l'enseignement laïc qu'il défendra jusqu'à sa mort dans son ouvrage "Vérité". A de nombreuses reprises, il s'exprime sur ce sujet :

"Outre les commentateurs, le clergé, la classe sacerdotale : voilà la plaie, l’homme qui sert d’intermédiaire entre son semblable et le ciel, faire de son Dieu, à sa propre image, un être jaloux, petit et mesquin. [...] Il vient toujours un moment dans chaque société où la théocratie règne, où l’homme faillible et fragile gouverne ses semblables au nom du ciel, et met ses vices, ses mauvaises actions sur le compte de Dieu. Point de clergé donc, je n’en ai que faire ; la prière, voilà le seul intermédiaire que j’accepte entre le Seigneur et moi".

"Est-ce que la science a jamais reculé ? C’est le catholicisme qui a sans cesse reculé devant elle et qui sera forcé de reculer sans cesse. Jamais elle ne s’arrête, elle conquiert pas à pas la vérité sur l’erreur.  Cela prête à rire de voir des gens assigner un rôle à la science, lui défendre d’entrer sur tel domaine, lui prédire qu’elle n’ira pas plus loin, déclarer qu’à la fin de ce siècle, lasse déjà elle abdique. Ah ! petits hommes, cervelles étroites ou mal bâties, politiques à expédients, dogmatiques aux abois, autoritaires s’obstinant à refaire les vieux rêves, la science passera et les emportera, comme des feuilles sèches".

Michelet conforte ces idées : "Nos femmes et nos filles sont élevées, gouvernées par nos ennemis ; ennemis de l’esprit moderne, de la liberté et de l’avenir. Il ne sert de rien de citer tel prédicateur, tel sermon. Une voix pour parler liberté, cinquante mille pour parler contre". On retrouve ici la volonté de maintenir la femme dans l'ignorance pour mieux la soumettre à l'homme, et cela pour défendre la bonne morale, les bonnes mœurs préconisées par L'Eglise.

Pour ce qui est de l'internat, George Sand, Balzac, Alphonse Daudet ont la même opinion : "Comme des soldats" ! Un seul en parle avec une certaine nostalgie, Ernest Renan, 50 ans après son séjour au Séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet, entre 1839 et 1842 : "Et cette vie qui s'y développait n'avait qu'une seule source, un seul principe, M. Dupanloup lui-même. Il était sa maison tout entière. Le règlement, l'usage, l'administration, le gouvernement spirituel et temporel, c'était lui. Ce qu'il était, c'était un éveilleur incomparable ; pour tirer de chacun de ses élèves la somme de ce qu'il pouvait donner, personne ne l'égalait. Chacun de sesd eux cents élèves existait distinct dans sa pensée… Quoique antipathique par bien des côtés à ma nature, cette éducation fut comme le réactif qui fit tout vivre et tout éclater. L'essentiel, en effet, dans l'éducation, ce n'est pas la doctrine enseignée, c'est l'éveil… Le monde s'ouvrit pour moi…". Ces quelques lignes viennent contrebalancer modestement tout ce que les autres écrivains ont pu déclarer.

Nous en restons là pour ce paragraphe. Les déclarations sont nombreuses, à l'égal des réformes. La volonté d'un enseignement primaire obligatoire, gratuit et laïc se traduit par la création de nombreux établissements scolaires dans la plupart des communes. Seule l'instruction des jeunes filles reste secondaire, voire même déconseillée. Le mouvement anticlérical se développe particulièrement en cette deuxième moitié du XIXe siècle (en réalité, depuis la Révolution de 1789). Il aboutit au début du siècle suivant à la séparation de l'Eglise et de l'Etat.

 

 

Et dans le Pays du Gier ?

 

A Saint-Chamond

Les tendances locales rejoignent celles que l'on a décrites au niveau de la nation. A Saint-Chamond, sur la suggestion du curé Dervieux, le maire fait appel, en 1806, à trois frères de la doctrine chrétienne qui s'installent dans l'ancien couvent des Minimes pour accueillir les enfants. Les Mondragon qui ont racheté le marquisat mettent à disposition des bâtiments plus vastes, près des ruines du château. Les frères accueillent les garçons et reçoivent un salaire de 500 francs par moi. L'enseignement des filles, moins nombreuses, est confié aux Sœurs Saint-Charles qui perçoivent un salaire de 250 francs ! Le succès est immédiat et fait déclarer au maire, en 1821, "que le nombre de frères existant en cette ville est en-dessous du nombre que nécessiteraient les besoins de la localité ; que l'enseignement des frères est préférable à tout autre attendu qu'il est basé sur la religion". D'autres classes doivent être créées pour les garçons dans les différentes paroisses de la ville, à Saint-Julien, à Saint-Pierre, à Notre-Dame. Ce choix d'une école confessionnelle est confirmée par un inspecteur 30 ans plus tard dans un règlement départemental : "Les classes seront toujours précédées et suivies d'une prière. L'étude et la récitation du catéchisme seront quotidiennes. L'évangile du dimanche sera récité en entier le samedi. Assistance obligatoire aux offices sous la conduite du maître avec inspection de la tenue et de la propreté une demi-heure avant. La lecture du latin est spécialement recommandée dans les livres de messe".

Evoquée dès 1806, l'ouverture d'un collège est enfin réalisée en 1812 dans des conditions particulières. Par manque de moyens financiers qui interdit la prise en charge par la commune, le conseil municipal déclare "que la place de principal du collège de Saint-Chamond doit être donné à une personne qui se chargera de l'établissement pour son propre compte et à ses périls et risques et qui fera toutes les dépenses nécessaires pour le mettre en activité".

En 1839, le marquis de Mondragon met à la disposition des Frères des Ecoles Chrétiennes les locaux de la Grand'Grange, anciennes écuries du château, après les avoir fait aménager. Sur la ville, les religieux reçoivent au total 600 élèves. A l'initiative de deux industriels, ils ouvrent, en 1846, une Ecole du Soir destinée aux jeunes adultes, toujours à la Grand'Grange.

A partir de 1850, les Pères Maristes reprennent le flambeau dans le couvent de Minimes, propriété de la mairie qui accorde aux religieux un bail de 18 ans à partir de 1857.

En 1862, est créée, dans le cadre de l'église Saint-Pierre une Ecole cléricale destinée à former de nouveaux religieux ou plus simplement à dispenser une instruction valable et une éducation chrétienne.

En 1866, du fait du développement industriel de la ville, il devient nécessaire de créer de nouvelles classes primaires pour les enfants des ouvriers, dans une école dite de la Cité.

En 1867, le maire fait un constat : 1/3 de la population ne sait ni lire, ni écrire. La crise entre enseignements laïc et congréganiste bat son plein au niveau national comme au niveau local. En 1871, le maire Deschamps s'adresse aux familles : "L'enseignement comprendra : La lecture, l'écriture, les éléments de la langue française, l'histoire de France, et plus particulièrement celle du département, le calcul, le système métrique, les premiers éléments de géométrie, le dessein linéaire, le chant, la gymnastique, le catéchisme aux enfants qui se préparent à la première communion. Cet enseignement qui, bientôt, deviendra obligatoire pour tous, a pour but de faire pénétrer de bonne heure dans le cœur et l'esprit des enfants, les notions les plus rigoureuses des devoirs et des droits de l'individu envers lui-même, envers sa famille et envers la société. Il a pour but d'affranchir le peuple qu'on a jusqu'ici tenu systématiquement dans l'ignorance pour le conduire, l'exploiter et le pousser, au besoin, contre ceux qui veulent son bien et se dévouent pour lui".

Les enfants des familles aisées sont instruits soit à domicile par des précepteurs, soit dans des établissements privés, comme le collège Sainte-Marie, pour les garçons, dirigé par les pères Maristes qui ont intégré le couvent des Minimes ou un externat privé pour quelques jeunes filles de bonne famille. On est encore loin de la mixité et d'un enseignement de même niveau pour les deux sexes.

En 1870, les Frères et les Sœurs, "remerciés" par le gouvernement de la Commune, sont invités à revenir à la tête de leurs écoles. Ils récupèrent ainsi près de 500 élèves, une centaine d'autres étant confiés à des établissements publics et laïcs.

En 1875, et conformément au bail, les pères Maristes quittent l'ancien couvent des Minimes pour intégrer un bâtiment immense construit dans une commune voisine.

En 1889, sous la tutelle de l'Association des patrons catholiques, les Frères accueillent des élèves dans les ateliers d'une Ecole d'apprentissage, dont le but est "de former des ouvriers intelligents qui puissent plus tard devenir des contremaîtres".

 

A Izieux

Les sœurs de Saint-Joseph, chassées en 1792, rachètent leurs locaux pour y créer une école communale de filles. En 1838, une école congréganiste est fondée dans la ferme de la Grange Payre, dirigée par les frères maristes. Malgré des travaux importants, l'établissement s'avère insuffisant. Une nouvelle école est installée dans des bâtiments qui ne sont guère plus adaptés. La famille Royet de la Bastie subventionne cette école, à condition que les Frères maristes y soient toujours les instituteurs : la laïcisation, en 1891, oblige la mairie à rembourser une grande partie des sommes allouées. Entre temps, la mairie a ouvert une école laïque communale pour garçons, à la demande de certains parents, en 1883. Un industriel, M.Gillet, accueille les frères dans un nouvel établissement pour garçons, dès 1891. Quant aux sœurs de Saint-Joseph, leur école, laïcisée, n'est plus communale, à l'exception de la maternelle ; leur réaction ne se fait pas attendre : elles fondent une nouvelle école libre.

Sept écoles, mixtes ou non, sont créées par la mairie dans les différents hameaux de la commune, entre 1881 et 1904.

 

A La Valla

Dans une commune toute proche de Saint-Chamond, La Valla, un homme va se dévouer corps et âme pour l'enseignement des jeunes campagnards, Marcellin-Joseph-Benoît Champagnat (1789-1840). Prêtre en 1816, vicaire la même année à la Valla, il s'emploie à enseigner le catéchisme aux enfants qui sont rapidement accompagnés par leurs parents. L'année d'après, il reçoit les premiers novices d'une société dont il a eu l'idée au séminaire avec quelques' uns de ses amis : les Petits frères de Marie ou Frères maristes. Pour leur formation, il fait appel à un Frère des Ecoles chrétiennes dans le cadre d'un enseignement simultané. Abandonnant son poste de vicaire, il devient l'animateur et le directeur spirituel de cette société naissante qui propose un enseignement primaire. Il monte un noviciat à l'Hermitage, entre Saint-Chamond et la Valla. Le succès est tel qu'en moins de 5 ans 7 nouveaux établissements sont créés dans des villages du Pilat, jusqu'au roannais ; d'autres établissements et un noviciat seront créés ultérieurement dans le Rhône, l'Ain… Sa renommée est nationale. Devenu père mariste en 1836, il établit les règles de sa société en 1837, devient assistant de la congrégation des Père maristes auprès du supérieur général, le père Colin, un ami du séminaire. En 1840, 280 frères dispensent leur enseignement à 7000 élèves, dans 48 établissements ; en 2012, ce sont 4500 frères qui officient dans 77 pays sur les cinq continents. Marcellin Champagnat est déclaré vénérable en 1920, béatifié en 1955 et canonisé en 1999. La maison-mère des Frères maristes est plus vivante que jamais, toujours à l'Hermitage, au pied du barrage de Soulage, et reçoit des frères ou des laïcs du monde entier.

Dans cette même commune, il ne faut pas oublier le rôle des sœurs de Saint-Joseph pour l'instruction des filles depuis le XVIIe siècle (voir les chapitres précédents). Après une interruption due à la loi de 1905 interdisant aux congrégations d'enseigner, elles seront encore actives jusque dans les années 1940.

Créé en 1844 par le curé de la paroisse de la Valla, l'ordre des Sœurs de la Sainte Enfance a pour buts l'enseignement des enfants de familles pauvres dispersées dans les hameaux alentour, la visite des malades et la formation religieuse des adultes. Les lois de Jules Ferry interrompent leur activité d'enseignantes : elles deviennent infirmières, herboristes ou sœurs-ouvrières dans le textile. A partir de 1920, elles retrouvent leurs fonctions initiales. Après plusieurs déménagements de leur noviciat, elles se retrouvent à Lyon. Elles s'occupent aujourd'hui d'un Institut Educatif Thérapeutique et Pédagogique pour enfants (filles et garçons depuis 1980) présentant des troubles du caractère.

Une collaboration étroite s'établit entre le maire et les congrégations. En 1804, il y a bien un maître d'école, laïc, et un déblocage de fonds pour construire une école. A partir de 1820, l'enseignement est dispensé par un frère mariste pour les garçons, puis, à partir de 1839, une école de filles dirigées par une sœur de Saint-Joseph. Entre les lois de Jules Ferry et la loi de 1905, l'enseignement et la gestion de l'école sont confiés à un notaire, J.-L. Thibaud. En réalité, la laïcisation ne se fait pas sans heurts : les parents la contestent et refusent d'envoyer leurs enfants dans cet établissement dont l'instituteur est un laïc envoyé par l'académie. Pour les filles, en 1890, l'enseignement est toujours dispensé par les sœurs de Saint-Joseph dans des locaux qu'elles louent à la commune. Quand l'administration décide de les remplacer par des institutrices laïques, le bail est caduc et la mairie n'a pas eu le temps de construire de nouveaux locaux. Le maire demande donc de conserver la situation en l'état jusqu'à ce que la nouvelle école, plus conforme aux normes exigées par la loi. Cette école publique deviendra mixte en 1932 à cause d'un effectif trop faible.

A côté de cette école communale située dans le village, d'autres sont créées dans les hameaux avoisinants (environ 80), parfois pour remplacer des écoles clandestines tenues par des béates : 6 au total, toutes en 1883 sur avis du préfet. On retrouve les mêmes regrets du départ imposé par la loi des congréganistes. A la réinstallation de celles-ci, certaines écoles publiques seront obligées de fermer.

 

A Cellieu

A la fin du XVIIIe siècle, l'école communale est réservée aux garçons. Ce sont toujours les sœurs de Saint-Joseph qui s'occupent des filles, au grand dam des révolutionnaires locaux comme Javogues : "C'est à ces espèces de filles qu'est confiée l'éducation de toute la jeunesse de ce pays… Elles portent un coup mortel à la République en imbibant ces jeunes plantes du poison de leurs principes". Après la signature du Concordat, elles œuvrent pour soulager les malades et instruire les jeunes filles, avec un accord tacite des autorités, compte-tenu de leur passé. En 1826, ces sœurs obtiennent l'autorisation officielle de la mairie d'ouvrir une nouvelle école. En 1853, l'académie désigne une religieuse institutrice communale.

En cette première moitié de siècle, l'organisation de l'enseignement des garçons se complique : la commune ne trouve pas d'instituteur. Il faut dire que les conditions ne sont pas favorables : un salaire annuel de 200 francs, le minimum légal, comme celui du garde-champêtre et pas de logement à disposition. Ce n'est qu'à partir de 1841 qu'un instituteur venant des Hautes-Alpes accepte de prendre le poste. Les parents, hormis les foyers considérés comme indigents, sont mis à contribution par la mairie ; c'est ce que l'on appelle l'écolage : "Après avoir mûrement délibéré, le conseil a décidé que la rétribution mensuelle était fixée pour la ditte année ainsi qu'il suit, savoir : à un franc pour les élèvent qui lisent, un franc cinquante pour les élèves qui lisent et écrivent, et à deux francs pour ceux qui lisent, écrivent et calculent". En 1842, une nouvelle école ouvre ses portes : seulement 70 % des garçons en âge de scolarisation la fréquente. La rémunération municipale reste toujours de 200 francs ; l'indemnité de 600 francs est obtenue grâce à l'écolage. En 1864, le préfet met en demeure la commune de construire une nouvelle école conforme aux normes en cours, "la situation actuelle ne pouvant plus être acceptée". Après de multiples péripéties, il est décidé que l'école ouvrira ses portes à la rentrée 1871, le 1er novembre.

Ce problème réglé, le maire va devoir répondre aux demandes de certains parents qui souhaitent mettre leur fille dans une école publique. Pour des questions financières et du fait de l'excellent travail des religieuses depuis des décennies, un accord est conclu entre la mairie et la congrégation. Les religieuses ouvrent un pensionnat primaire, avec externat, au sein du village. L'école congréganiste devient école communale en 1882, conforme aux lois de Jules Ferry. Dans le même temps, une école est ouverte dans le hameau de Salcigneux. Le projet est soutenu "moralement" par la mairie. Sur le plan financier, une souscription permet l'ouverture de cette école primaire, mixte, dirigée par une institutrice.

 

A Rive-de-Gier

Nous espérons que les ripagériens ne nous en voudront pas : nous n'avons que très peu d'informations sur ce sujet pour cette ville. Le livre de Claudius Chomienne, pourtant très riche, paru en 1912, évoque par trois fois cette question dans une chronique, en se limitant aux écoles maternelles et primaires. Y-avait-il un enseignement secondaire ? Il nous faudra faire d'autres recherches, à moins que nous n'ayons un mail "bienvenu".

- 15 mars 1878 – La maison Ollagnier, 15 rue Palluy, est louée pour l'installation d'une école laïque de filles, suivant bail en date du 16 février approuvé par le Préfet.

- 19 septembre 1879 – Création d'un groupe scolaire au quartier de la Pomme, pour filles et garçons et vote d'un crédit de 82 000 francs.

- 23 août 1888 – Le Conseil vote la laïcisation des trois écoles communales de garçons dirigées par les Frères.

Cela permet juste de voir que les religieux, femmes ou hommes, étaient impliqués dans l'enseignement, que la laïcisation suit les lois de Jules Ferry, de même que la mixité.

Par contre, cet ouvrage nous donne une idée assez précise de l'importance de l'enseignement primaire dans les 17 communes du canton, en 1910 :

- écoles publiques primaires : 17 écoles de garçons, 16 écoles de filles ; 3 mixtes dirigées par un instituteur, 3 mixtes dirigées par une institutrice, pour un total de 3516 élèves.

- écoles maternelles publiques : 24 écoles mixtes dans 3 communes, pour un total de993 élèves.

- écoles privées primaires : 8 écoles de garçons, 12 écoles de filles, pour un total de 1766 élèves.

- écoles privées maternelles : 3 écoles pour 156 élèves.

Bien que créée au tout début du XXe siècle, il faut, enfin, évoquer brièvement l'Ecole pratique d'industrie de Rive-de-Gier qui a fait suite au cours complémentaire annexé à une école primaire de la ville. Après une année préparatoire, l'enseignement comporte trois années normales et une dernière année préparatoire soit aux écoles des arts et métiers, soit aux écoles concernant l'électricité. A côté de l'enseignement général, les élèves suivent des cours de dessin, de géométrie, de mécanique et d'économie industrielle. Des cours pratiques sont donnés dans des ateliers : forge, tour, ajustage. On retrouve là l'évolution de l'enseignement pratique nécessaire à la nouvelle donne industrielle.

 

 

Ainsi s'achève ce sixième chapitre de l'enseignement. Il n'est pas possible d'aborder un tel sujet en détails et pourtant, il y aurait tant eu à dire sur ce XIXe siècle qui n'a pas été seulement celui de la Révolution industrielle, mais aussi celui d'une prise de conscience de l'importance du savoir, d'une évolution sociétale considérable par rapport aux siècles précédents, avec ses hauts et ses bas…

 

Nous terminerons beaucoup plus simplement cette série d'articles en évoquant très brièvement l'enseignement au XXe siècle. D'abord, parce que nous avons pris l'habitude de ne pas aborder ce siècle, sauf cas particulier, qui nous semble trop récent, même si désormais il fait aussi partie de notre mémoire. Ensuite, parce que cela nous entrainerait trop loin, serait trop compliqué (tant de réformes qui réforment les précédentes !) et donc fastidieux.

 

 

FIN

 

 

 

 

 

 

ANNEXE

 

"La Dépêche" du dimanche 15 janvier 1888

Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie. Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire et à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes, et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de toutes nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fierté unie à la tendresse. Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct, et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort.

Eh quoi ! Tout cela à des enfants ! — Oui, tout cela, si vous ne voulez pas fabriquer simplement des machines à épeler. Je sais quelles sont les difficultés de la tâche. Vous gardez vos écoliers peu d’années et ils ne sont point toujours assidus, surtout à la campagne. Ils oublient l’été le peu qu’ils ont appris l’hiver. Ils font souvent, au sortir de l’école, des rechutes profondes d’ignorance et de paresse d’esprit, et je plaindrais ceux d’entre vous qui ont pour l’éducation des enfants du peuple une grande ambition, si cette grande ambition ne supposait un grand courage.

J’entends dire, il est vrai : « À quoi bon exiger tant de l’école ? Est-ce que la vie elle-même n’est pas une grande institutrice ? Est-ce que, par exemple, au contact d’une démocratie ardente, l’enfant devenu adulte ne comprendra point de lui-même les idées de travail, d’égalité, de justice, de dignité humaine qui sont la démocratie elle-même ? » — Je le veux bien, quoiqu’il y ait encore dans notre société, qu’on dit agitée, bien des épaisseurs dormantes où croupissent les esprits. Mais autre chose est de faire, tout d’abord, amitié avec la démocratie par l’intelligence ou par la passion. La vie peut mêler, dans l’âme de l’homme, à l’idée de justice tardivement éveillée, une saveur amère d’orgueil blessé ou de misère subie, un ressentiment et une souffrance. Pourquoi ne pas offrir la justice à des cœurs tout neufs ? Il faut que toutes nos idées soient comme imprégnées d’enfance, c’est-à-dire de générosité pure et de sérénité.

Comment donnerez-vous à l’école primaire l’éducation si haute que j’ai indiquée ? Il y a deux moyens. Il faut d’abord que vous appreniez aux enfants à lire avec une facilité absolue, de telle sorte qu’ils ne puissent plus l’oublier de la vie et que, dans n’importe quel livre, leur œil ne s’arrête à aucun obstacle. Savoir lire vraiment sans hésitation, comme nous lisons vous et moi, c’est la clef de tout. Est-ce savoir lire que de déchiffrer péniblement un article de journal, comme les érudits déchiffrent un grimoire ? J’ai vu, l’autre jour, un directeur très intelligent d’une école de Belleville, qui me disait : « Ce n’est pas seulement à la campagne qu’on ne sait lire qu’à peu près, c’est-à-dire point du tout ; à Paris même, j’en ai qui quittent l’école sans que je puisse affirmer qu’ils savent lire. » Vous ne devez pas lâcher vos écoliers, vous ne devez pas, si je puis dire, les appliquer à autre chose tant qu’ils ne seront point par la lecture aisée en relation familière avec la pensée humaine. Qu’importent vraiment à côté de cela quelques fautes d’orthographe de plus ou de moins, ou quelques erreurs de système métrique ? Ce sont des vétilles dont vos programmes, qui manquent absolument de proportion, font l’essentiel.

J’en veux mortellement à ce certificat d’études primaires qui exagère encore ce vice secret des programmes. Quel système déplorable nous avons en France avec ces examens à tous les degrés qui suppriment l’initiative du maître et aussi la bonne foi de l’enseignement, en sacrifiant la réalité à l’apparence ! Mon inspection serait bientôt faite dans une école. Je ferais lire les écoliers, et c’est là-dessus seulement que je jugerais le maître.

Sachant bien lire, l’écolier, qui est très curieux, aurait bien vite, avec sept ou huit livres choisis, une idée, très générale, il est vrai, mais très haute de l’histoire de l’espèce humaine, de la structure du monde, de l’histoire propre de la terre dans le monde, du rôle propre de la France dans l’humanité. Le maître doit intervenir pour aider ce premier travail de l’esprit ; il n’est pas nécessaire qu’il dise beaucoup, qu’il fasse de longues leçons ; il suffit que tous les détails qu’il leur donnera concourent nettement à un tableau d’ensemble. De ce que l’on sait de l’homme primitif à l’homme d’aujourd’hui, quelle prodigieuse transformation ! et comme il est aisé à l’instituteur, en quelques traits, de faire sentir à l’enfant l’effort inouï de la pensée humaine !

Seulement, pour cela, il faut que le maître lui-même soit tout pénétré de ce qu’il enseigne. Il ne faut pas qu’il récite le soir ce qu’il a appris le matin ; il faut, par exemple, qu’il se soit fait en silence une idée claire du ciel, du mouvement des astres ; il faut qu’il se soit émerveillé tout bas de l’esprit humain, qui, trompé par les yeux, a pris tout d’abord le ciel pour une voûte solide et basse, puis a deviné l’infini de l’espace et a suivi dans cet infini la route précise des planètes et des soleils ; alors, et alors seulement, lorsque, par la lecture solitaire et la méditation, il sera tout plein d’une grande idée et tout éclairé intérieurement, il communiquera sans peine aux enfants, à la première occasion, la lumière et l’émotion de son esprit. Ah ! sans doute, avec la fatigue écrasante de l’école, il vous est malaisé de vous ressaisir ; mais il suffit d’une demi-heure par jour pour maintenir la pensée à sa hauteur et pour ne pas verser dans l’ornière du métier. Vous serez plus que payés de votre peine, car vous sentirez la vie de l’intelligence s’éveiller autour de vous.

Il ne faut pas croire que ce soit proportionner l’enseignement aux enfants que de le rapetisser. Les enfants ont une curiosité illimitée, et vous pouvez tout doucement les mener au bout du monde. Il y a un fait que les philosophes expliquent différemment suivant les systèmes, mais qui est indéniable : « Les enfants ont en eux des germes, des commencements d’idées. » Voyez avec quelle facilité ils distinguent le bien du mal, touchant ainsi aux deux pôles du monde ; leur âme recèle des trésors à fleur de terre : il suffit de gratter un peu pour les mettre à jour. Il ne faut donc pas craindre de leur parler avec sérieux, simplicité et grandeur.

Je dis donc aux maîtres, pour me résumer : lorsque d’une part vous aurez appris aux enfants à lire à fond, et lorsque d’autre part, en quelques causeries familières et graves, vous leur aurez parlé des grandes choses qui intéressent la pensée et la conscience humaine, vous aurez fait sans peine en quelques années œuvre complète d’éducateurs. Dans chaque intelligence il y aura un sommet, et, ce jour-là, bien des choses changeront.

 

 

                                                                                                                                                              Jean Jaurès

 

 

                                                                                                                         

 

Bibliographie

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F.Reboul-Scherrer, La vie quotidienne des premiers instituteurs 1833-1882, France-Loisirs, 1989

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J.Condamin, Histoire de Saint-Chamond, A.Picard 1890 réédition Reboul Imprimerie 1996

G.Chaperon, Saint Chamond Au fil du temps, Actes graphiques, Saint Etienne, 2010

J.Lapourré, Histoire de la ville d'Izieux, Imp. De la Loire Républicaine 1921, Réédition 1990 par les Amis du Vieux Saint Chamond Reboul Imprimerie St Etienne

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