HISTOIRE    DU    TEXTILE

 

III

 

ORGANISATION

 

De l'Antiquité à la Révolution industrielle

De l'artisanat à l'industrie

Des femmes, des hommes, des enfants

 

 

LE  TISSAGE

 

Nous allons essayer de voir l'évolution générale des métiers du tissage depuis des temps très reculés. La documentation, livresque ou informatique, est très abondante, mais évoque séparément toutes les civilisations qui nous ont précédés. Nous en avons choisi quelques-unes, ce qui ne veut pas dire que d'autres, moins connues, ont une importance moindre, comme celles d'Amérique du sud, du Moyen-Orient... Il fallait faire un choix. La lecture de ces documents montre l'importance du rôle joué par la femme, voire de la mère de famille, au moins jusqu'à la Révolution industrielle du XIXe siècle, et encore...

Ce premier chapitre est consacré au tissage dont l'histoire nous fait remonter à l'Antiquité. Les chapitres suivants seront consacrés aux tresses et lacets, à la broderie, au tricot et à la dentelle.

Certains des métiers évoqués ont eu un rôle capital dans l'évolution du monde ouvrier. Nous en avions parlé dans une parenthèse de cet article. Mais le sujet nous est apparu trop important pour n'être qu'une "parenthèse". Dans la rubrique "Métier d'antan", nous avons créé un nouveau chapitre "La société en France au fil du temps" dans lequel nous verrons notamment "La naissance de la classe ouvrière". Ce chapitre aura prochainement sa place à côté de tous les thèmes généraux, en haut à droite de la page d'accueil.

 

Qu'est-ce qu'un tissu ? Un entrecroisement, plus ou moins serré, de fibres longitudinales parallèles, le support, la chaîne, et de fibres perpendiculaires transversales qui viennent remplir les espaces, la trame. Un support est nécessaire, a priori, un simple cadre qui va se complexifier au fil des millénaires, puis des siècles, voire des années. Comme on peut le voir encore dans certaines contrées, ce travail est réservé aux femmes, parfois esclaves dans l'Antiquité. Dès le  paléolithique, vers – 28000 av. J.C., on trouve des preuves de l'existence du tissage. Quels en sont les acteurs ?

En premier lieu, ce sont les agriculteurs pour l'obtention de fibres végétales, des éleveurs pour les fibres animales et, beaucoup plus tard, des chimistes pour les fibres synthétiques ou artificielles. Pour le lin, le chanvre, la laine, on peut penser que ce travail, plutôt physique, est réservé aux hommes. Les femmes interviennent dans la récolte de la soie et du coton, un travail fatigant par les déplacements entre les rangées d'arbustes et la position debout pour le coton, mais plus méticuleux et ne nécessitant pas la même force.

La Chine semble avoir produit son premier textile en chanvre, vers 5700 av.J.C. La soie est bien sûr le produit phare, à partir de – 2570 av. J.C. Élevage, dévidage, filage et tissage sont alors un travail exclusivement féminin. Pour le chanvre et d'autres fibres végétales locales, la préparation des fils et des tissus, plus proche du domaine agricole, peut être réalisée par des hommes. Contrairement à la soie, ces tissus grossiers sont donc le fait d'un artisanat, non soumis à la réglementation, mais ayant toute sa place dans l'économie marchande. L'obtention des fils de soie est, par contre, contrôlée par l'État qui met à la disposition du paysan des terres à mûriers. Ce n'est qu'au Ve siècle ap. J.C. que tous les tissus sont considérés comme source de revenus ; au même titre que les grains et la monnaie, ils ont une valeur monétaire pour payer l'impôt. Dès le haut Moyen-Âge, le paysan devient donc en même temps artisan. Il semble que le travail soit réparti entre les hommes, pour la culture, et les femmes, pour l'obtention des fils et le tissage, qui obtiennent ainsi une autonomie économique potentielle.

Vers l'an 1000, le chanvre disparaît au profit du coton. Si récolte et filage sont réservés aux femmes, le tissage est effectué indifféremment par des femmes ou des hommes. Teinture et foulage (nettoyage, apprêt), pour les plus belles cotonnades, sont exécutés par des hommes spécialisés, dans des ateliers nécessitant un matériel couteux comme les grosses pierres à fouler.

Entre XVIIe et début du XXe siècle, le coton est surtout cultivé et transformé pour un usage domestique ou local. Cette transformation (égrenage et arçonnage) est réalisée soit par la famille (tous les âges et les générations confondus), soit par des artisans ambulants. Filage et tissage ont souvent lieu sur place : un travail pour les femmes et les enfants. Cet artisanat familial dure jusque dans les années 1950.

 

En Égypte pharaonique (entre – 5500 et – 2500 av. J.C.), dès le néolithique, les égyptiens développent une importante production de tissus tant pour la consommation interne (voiles de bateau, vêtements, literie, linceuls et bandelettes de momie) ou externe (exportation, source d'échange). Ce sont surtout des femmes qui travaillent dans des ateliers pour le compte de l'État ou de riches propriétaires. Dans les textes anciens, on trouve l'appellation tisserande ou servante, cette dernière pouvant correspondre à une activité domestique ou religieuse (déesse Neith). Elles réalisent toutes les opérations qui permettent d'obtenir le fil et le tissu. Certaines tissent également chez elles, en famille, chaque membre ayant une fonction particulière : c'est une source de revenu ou un divertissement. Au moyen empire, des hommes sont également impliqués dans le tissage en tant qu'artisans indépendants ou ouvriers ?

Au Moyen-empire (environ entre - 2065 et – 1781 av. J.C.), on trouve des hommes tisserands qui participent à un début de tissage industriel.

A l'époque des Ptolémée (de – 305 à – 30 av. J.C. : l'Egypte dite lagide), l'artisanat ancien est réorganisé sous l'influence hellénistique. Des textes anciens parlent, à nouveau,  de tisserandes ou servantes ce qui souligne, peut-être, l'importance du tissage à la maison. La plupart des femmes semblent capables de tisser du lin ou de la laine pour un usage domestique, sur un métier familial. L'état commence à superviser l'industrie textile et à contrôler la culture du lin. Les tisserands spécialisés ont tendance à se regrouper dans des petits ateliers et travaillent sur commande. Des manufactures d'Etat emploient de nombreux ouvriers ; le matériel est ici plus élaboré, la teinture est réalisée sur place. Il existe, également, des ateliers indépendants dans les temples pour fabriquer le byssus, un lin fin qui habille statues et prêtres. Ces installations sont situées plutôt en milieu urbain. Dans tous les cas, ce sont des professionnels qui ont suivi un long apprentissage qui sont à la base d'une production "industrielle" destinée en grande partie à l'exportation. La quantité produite est fixée par le gouvernement. Le règlement est effectué après contrôle ; le prix varie suivant la qualité, définie par le nombre de fils et la quantité. Si les tisserands sont propriétaires de leur atelier et de leurs outils, le gouvernement peut sceller et rassembler les métiers dans la métropole de la province lorsqu'il n'y pas assez de travail pour les occuper tous. Dans tous les domaines du textile, l'Etat intervient par l'impôt. Les Ptolémées développent aussi l'industrie lainière (laine importée en partie).

Dans le courant du premier millénaire de notre ère, le gouvernement s'implique dans la qualité des produits : matière première, construction d'usines publiques ou privées, normes de qualité imposées.

 

En Mésopotamie, au IIIe millénaire av. J.C., les ateliers de tissage reçoivent "femmes et enfants rémunérés en ration d'entretien (orge, huile, vêtements et laine le plus souvent)". Dès cette époque, la laine, matériau de tissage pour les riches, est un moyen de paiement,  donc une monnaie primitive, y compris pour l'impôt.

Vers – 2000, des gravures et des peintures montrent l'existence d'une manufacture de textile installée dans un palais, des scènes d'ateliers, des femmes recluses travaillant le lin pour les temples. Au XVIIIe av. J.C., le roi de Babylone Hammurabi définit la Mésopotamie comme le "Pays de la Laine". Qui travaille alors dans les ateliers ? Sans doute les femmes, les enfants, mais aussi les hommes, suivant un cycle en relation avec les travaux agricoles.

 

En Grèce, les femmes interviennent également dans toutes les phases d'obtention des fibres (en particulier, la laine) : lavage, battage, puis filage et tissage. Elles travaillent plutôt à l'intérieur d'une maisonnée (famille, serviteurs…). Ces femmes sont soit des affranchies, soit des esclaves, soit encore des maîtresses de maison. Des enfants d'esclaves peuvent également participer à ce travail. Quant aux tissus, ils sont plutôt destinés à un usage domestique et peu à la vente. Les hommes interviennent également comme tisserands indépendants, mais aussi comme vendeurs de laine, laveurs de laine, teinturiers. Les vêtements sont confectionnés par des couturières, parfois vendeuses de leur production. Le tissage se retrouve surtout dans les quartiers urbains ou proches d'un lieu de grande concentration d'esclaves. Il n'est pas rare, non plus, que ce soient de véritables ateliers artisanaux où travaillent les femmes de la famille aux côtés d'hommes et des femmes libres ou affranchis. Le chef de famille est alors contremaître et commercial pour vendre ses produits à l'extérieur. Au VIe siècle, des artisans foulons réalisent apprêt et lavage, y compris des vêtements déjà portés (les ancêtres de nos blanchisseries).Vers – 350, les vêtements en laine et en lin font l'objet d'une forte exportation. Les teinturiers en pourpre (célébrité de la pourpre grecque de Laconie, coquillage de murex) sont installés au dehors de la ville à cause des nuisances. Il semble que chaque étape de la fabrication corresponde à une spécialisation : préparation de la matière première et filage, tissage, foulage, teinture. On les retrouve dans une multitude de petites entreprises indépendantes. Il n'y a pas d'industrie textile, à proprement parler. Les marchands sont plutôt des métèques ou même des étrangers de passage.

 

A Rome, les tissus sont surtout en laine, plus rarement en lin ou en chanvre (pour les plus pauvres), en coton d'Inde ou soie de Chine (pour les plus riches). Là encore, ce sont des femmes qui réalisent les premières étapes : lavage, dégraissage…, près des lieux de production. Le filage est réalisé par des bergères, des fileuses ou encore les maîtresses de maison. Il semble que le tissage est le fait, indifféremment, des femmes ou des hommes. La découverte de nombreux pesons (poids destinés à tendre les fils de la chaîne) dans d'anciennes fermes montrent que cette activité se pratique à la campagne comme à la ville. Foulage, teinture et découpe des vêtements sont réalisés en ville ! Les foulons ont une importance toute particulière. Chargés d'une part de la finition et de l'apprêt des tissus neufs pour un meilleur confort, d'autre part de l'entretien des vêtements, ils ont une aura notable auprès de l'administration. Ils sont situés près de cours d'eau ou de fontaines. L'utilisation de l'eau fait l'objet d'une taxe dès la fin du troisième siècle av. J.C. et bien au-delà du deuxième siècle ap. J.C.

 

En France (il est temps !), il est difficile de trouver une documentation sur le textile au moment des invasions barbares et jusqu'au début du deuxième millénaire. Les fibres utilisées jusqu'au XIIe siècle sont le chanvre, le lin, la laine.

On constate, a priori, au Moyen-Âge la même partition entre femmes et hommes, en fonction de la tâche à accomplir, de l'habileté et de la finesse ou de la force physique. La production est encore souvent artisanale, à domicile ou dans un atelier, ou familiale pour un usage privé. Femme tisserande, homme tisserand, il faut ici faire une distinction suivant la fibre traitée : laine, chanvre, lin, soie.

Au XIIIe siècle, les tisserands de soie - et d'or -  semblent être exclusivement des femmes : elles réalisent des galons, des rubans, des ceintures. La durée de l'apprentissage, de 6 à 10 ans, est fonction de l'argent qu'apporte l'apprentie. Cette profession s'éteint rapidement par manque de matière première, importée par des marchands italiens. À noter que des "parfileurs" fabriquent des objets identiques à partir de fils de soie récupérés sur de vieilles étoffes. Le livre des métiers d'E. Boileau évoque également, en ce même siècle, la présence à Paris de quelques filaresses de soie, de laceurs de fil et de soie et de passementières.

Les tisserands de laine - les toissarans de lange ou drapiers - produisent le drap, étoffe dominante jusqu'au XIIIe siècle. Leurs statuts sont proches de ceux des tisserands de toile ou de linge (lin, surtout ; chanvre), sans être identiques. Il n'est pas possible d'énumérer ici tous les articles de ces statuts dont l'héritage se retrouve dans les normes administratives de notre époque. Citons simplement : le droit d'établir un nouvel atelier est payé au roi. Ces professionnels peuvent être aidés par les membres de leur famille, leur épouse, - mais pas une concubine -, un apprenti, un ou plusieurs compagnons. Le travail à la lumière artificielle est interdit "car l'en ne puet fere oevre à chandoile oudit mestier si boine ne loial comme cele qui est fete de la lumière du jour". "Chaque objet, soit nappes, touailles, ou oevre plaine, devait avoir toujours sa largeur déterminée : celle-ci était indiquée par la verge étalon, et nul ne devait tisser une toile qui ne fut de la largeur réglementaire". Ils sont aussi nommés texiers, tellatiers, tissiers, tissots, toilerons, tissuriers (de tissurer, pour tisser)… Certains de ces substantifs se retrouvent comme des patronymes : Texier, Tissier…

Chez les drapiers, on distingue deux catégories de maîtres, essentiellement des hommes, ou leurs veuves. Les grands maîtres font fabriquer et vendent cette production : ce sont les plus riches. Les menus maîtres sont les fabricants qui deviendront les "drapiers-drapans" par opposition aux marchands-drapiers. Cette activité florissante jusqu'à la Renaissance est fortement touchée par les guerres de religion. La concurrence vient de la Hollande et de l'Angleterre. Le métier subit ensuite des fluctuations : un renouveau vers 1650 avec la création de manufactures, un ralentissement à la révocation de l'Edit de Nantes en 1685 avec l'expatriation des tisserands et, surtout, des banquiers protestants vers l'Allemagne ou l'Angleterre. Cela touche le drap ordinaire et, au milieu du XVIIIe siècle, le drap de luxe, au profit des étoffes de soie.

Les drapiers d'or et de soie, les tisseurs de soie existeraient dès le XIIIe siècle. Des statuts de 1268, présentés au prévôt  E. Boileau, évoquent des "ouvriers de drap de soye et de veluyaus (velours), et de bourserie en lice (riches étoffes pour la confection de bourses et d'aumônières ; lice = chaîne)". Pour s'installer, l'ouvrier doit connaître son métier et en donner la preuve devant des jurés. Cette connaissance est acquise auprès d'un maître lors d'un apprentissage de 6 à 8 ans. Les futurs maîtres doivent savoir travailler le satin, le damas, le velours et le drap d'or. La femme ne semble pas y avoir une place importante, même si une veuve de maître est autorisée si elle sait le "faire de sa main". Il semble que cette corporation et, donc, cette production n'aient pas duré longtemps. Celle-ci est comblée par une importation massive de soies d'Italie : les échanges sont favorisés par la création de deux foires à Lyon, en 1419.  Cette importation coute chère à une France dépendante (déjà !). La production redémarre en 1470 grâce à Louis XI qui fait appel à des artisans grecs ou italiens. Installés à Tours, ils dépendent du secrétaire des finances. Ce nouvel essai arrive à son apogée sous le règne de François Ier qui décide, en 1536, de la création d'une "Fabrique de soie" à Lyon avec un monopole pour le commerce de ce textile. Deux tisseurs italiens reçoivent l'autorisation, par lettre patente du roi de fabriquer, à Lyon des "draps d'or et d'argent". Il en naît en 1540 une corporation des ouvriers en drap d'or. C'est un coup d'arrêt pour la ville de Tours. Cette production ralentit au cours du XVIe siècle, et, encore une fois, à cause des guerres de religion. Henri IV la relance en faisant venir, à nouveau, des artisans italiens.

"Fabrique de soie" ne signifie pas indépendance vis-à-vis de la matière première : le fil de soie. En réalité, l'élevage du ver à soie, la sériciculture, existe déjà, depuis la fin du XIIIe siècle ou début du XIVe à l'initiative des papes installés en Avignon. Elle est à l'origine de manufactures de soie à Avignon, Nîmes, Paris, Rouen, Tours, Lyon. Deux siècles plus tard, la culture du mûrier et l'élevage du ver à soie sont relancés par Olivier de Serres, "mesnager des champs" - agronome -, durant le règne d'Henri IV. La culture des mûriers  se développe en Vivarais, Lyonnais, Provence et Languedoc. Au XVIe siècle, à Rive-de-Gier, "les rives des ruisseaux, les bords des chemins de notre contrée étaient partout plantés de mûriers…Ce qui le confirme aussi, c'est l'existence d'une limarre ou filature de soie, l'un des premiers établissements de ce genre créés en France. Cette industrie n'a jamais eu autant de développement qu'à Saint-Paul et à Saint-Chamond, mais elle s'y est maintenue jusqu'en 1814".

En 1605, un ouvrier en soie lyonnais, Claude Dangon, invente un métier à tisser dit à la grande tire". Le succès de ces étoffes fabriquées à partir de fils de soie français est à l'origine de luxueux bâtiments construits sur la place Royale, à Paris. D'autres manufactures sont ouvertes à Lyon (velours), à Troyes (satins et damas), à Nantes (crèpe). Une rivalité s'installe entre cette communauté et celle des tissutiers-rubaniers, aboutissant, en 1648, à la réunion des deux corps de métiers. Une fois de plus, cette industrie périclite jusqu'à la relance de Colbert qui sépare les deux corps de métiers. Les tissutiers-rubaniers deviennent les ouvriers de la petite navette : ils ne peuvent fabriquer que des étoffes ne dépassant pas un tiers d'aune en largeur (environ 39 cm). Les drapiers de soie deviennent les ouvriers de la grande navette : ils sont habilités à fabriquer des tissus de n'importe quelle largeur ; ils deviennent en 1667 "maistres et marchands ouvriers en drap d'or, d'argent et de soye et autres étoffes meslangées".

Aux siècles suivants, des avancées technologiques permettent d'améliorer la qualité et la quantité de cette production. D'abord, en 1745, avec le métier mécanique de Jacques Vocanson qui reproduit les gestes humains et permet d'obtenir des étoffes façonnées de très haute qualité : arrivé trop tôt, il ne fut jamais utilisé dans l'industrie. Ensuite, à partir de 1801, J.M. Jacquard propose un "système mécanique à cartes programmables". Ce métier est en fait une résultante d'inventions antérieures : le cylindre de J. Vocanson, les aiguilles de B. Bouchon et les cartes perforées de Falcon. Son développement est soutenu par le régime impérial. Il est rapidement utilisé dans tous les centres textiles de France. Il ne fait pas que des heureux : il supprime des emplois.

L'industrie de la soie prend alors un essor considérable : nous sommes au début de la Révolution industrielle. Avec elle, de nouveaux métiers s'imposent. Citons plus particulièrement : les "soyeux" ou "fabricants", donneurs d'ordre et de bonne réputation ; les "marchands faisant fabriquer", souvent mal vus du fait de leur appât du gain ; les commis, travaillant pour les précédents, chargés de veiller à la qualité de la production ; les chefs d'atelier, maîtres-ouvriers ou canuts, à Lyon, propriétaires des métiers, travaillant "à façon" pour les fabricants ou les marchands ; les compagnons qui produisent les tissus sur les métiers des précédents moyennant un partage du revenu ou une location ; les apprentis, au bas de l'échelle, les souffre-douleurs… Pour les tissus façonnés, des auxiliaires sont indispensables : liseurs de dessins, faiseurs de lacs, remetteurs, lisseurs, plieurs, tordeurs, ouvriers en plomb, fabricants de peigne en acier, des navettes… A noter que tous ces noms de professionnels sont masculins.

Ce travail de la soie est donc réservé aux hommes. Les femmes n'ont droit qu'aux petits métiers, peu payés : certaines phases du moulinage, dévidage, remplissage des canettes, tirage des lacs, tordage, ourdissage… L'arrivée du métier Jacquard leur permet d'accéder au tissage lui-même, une aubaine pour les chefs d'atelier ou les fabricants car elles sont rétribuées dans un rapport de 1 à 4 par rapport aux hommes.                                            

Comme on peut s'en douter, les relations entre acteurs n'étaient pas des meilleures : rémunération insuffisante contre profits excessifs, défiance des donneurs d'ordre vis-à-vis des "producteurs" sont à l'origine de nombreux conflits. Une surveillance étroite du produit fini est instaurée dès 1570, avec enregistrement des matières remises au tisseur, de la longueur et du poids de la chaîne, du métrage tissé, des déchets, du poids de la matière non utilisée et le prix de la façon. Tout cela pour éviter le "piquage d'once", le vol de substances nobles compensé par la charge du produit fini pour en augmenter le poids (avec de l'eau, de l'huile).

Les caprices de la mode ne vont pas arranger ces relations dès la fin du XVIIIe siècle. Il faut aussi ajouter le nombre trop important de chefs d'atelier, les tarifs insuffisants pour le travail accompli malgré un arrêté de 1786, et l'arrivée du métier Jacquard qui met au chômage les ouvrier(e)s peu qualifiés. Tout cela est à l'origine des deux révoltes des canuts, à Lyon. D'abord, en 1831, avec 600 morts. Puis en 1834, avec une véritable guerre civile opposant les ouvriers et l'armée : sans doute, la première guerre civile, bien avant la Commune de 1870. Cette lutte se retourne contre les tisserands et leurs ouvriers : la fabrication des tissus unis est confiée, en grande partie, aux départements producteurs des fils de soie, comme la Drôme, à un coût moindre, dans des petits ateliers familiaux. Les tissus façonnés, des chefs-d'œuvre à la réputation mondiale, restent, et encore de nos jours, une production essentiellement lyonnaise.

 

En Loire-sud, deux autres spécialités de tissage se développent : la première, celle des tissutiers-rubaniers ou ribandiers ou passementiers ou encore les ouvriers de la petite navette ; la deuxième, beaucoup plus tardive, celle des fabricants de tresses et lacets. En amont, une troisième est nécessaire aux deux autres : celle des mouliniers.

D'après Natalis Rondot, "la fabrication des rubans fut établie à Saint-Chamond dès le XIe siècle ou tout au moins le XIIe siècle". Plus vraisemblablement, elle débute au XIVe ou XVe siècle.

 

Les mouliniers

Légende pour quelques' uns, mais réalité pour la majorité des historiens locaux, l'histoire débute avec l'installation d'un bolonais, du nom de Gayotti, à La Valla, dans le Pays du Jarez. Attiré par le commerce de la soie entre Lyon et l'Italie, il s'installe dans un petit hameau reculé, Luzerneau - ou Pinay, suivant les historiens - pour éviter les représailles de ses concitoyens. Il y crée un moulinage de la soie : les fils de soie étant trop fins pour être utilisés en l'état, ils sont réunis et tordus ensemble pour faire un fil pouvant être tissé.  Son succès le fait descendre à Saint-Chamond. Autre hypothèse, à priori plus tardive, l'introduction du moulinage à Virieu - Pélussin -  par une autre famille de Bologne, les Benay, dans la deuxième moitié du XVIe siècle. En faveur de la première, cette déclaration de 1537 :"Loyse, fille de Gabriel de Saint-Chaulmont a este afferme pour apprehendre à devuyder la soye aux filles de Sainte-Catherine pour troys ans pour le pris et somme d'une chacune année de dix livres t. et avec sera nourrie et couche audict hospital aux despens de laulmosnes…"

Quelle qu'en soit l'origine, c'est un point de départ pour l'économie saint-chamonaise. La Grande Rue accueille de nombreux ateliers de moulinage : les moulins ronds, en bois, sont actionnés par des chevaux. Ceux qui s'installent sur les berges du Gier ou du Janon utilisent la force hydraulique grâce à la création de biefs. Les archives nous permettent de connaître les noms de quelques' uns de ces mouliniers : de Moras, Desgrands, Chadert et Claperon, Montagnier, Terrasse, du Jart, Gillier…, au total 43 entre 1635 et 1645.

 

 

 

   
                                         Moulins à Soye fondés à Saint-Chamond en 1665 sur les rives du Gier  

 

La corporation et ses statuts

Comme la plupart des artisans, et même si cela est facultatif, les mouliniers se regroupent en une corporation qui régit la profession et les relations entre professionnels. Les statuts sont proposés par des maîtres au roi qui, en général, les accepte. À partir de 1581, la corporation devient obligatoire, mais il y a de nombreuses exceptions, légales ou non, en particulier dans les campagnes. Elle est dirigée par des maîtres, jurés élus, qui veillent à la bonne application des statuts et condamnent à des amendes en cas de manquement. En 1600, les mouliniers présentent leur premier règlement intitulé "Statuts des Maîtres fileurs et mouliniers de soye des villes de Lyon, Saint-Chamond et lieux circonvoisins" (dont une partie du Languedoc !). Ils sont enregistrés en 1601 et précisent ceux qui ont déjà été établis pour la Grande Fabrique de soieries de Lyon et environs (pour simplifier). Cette corporation avait deux sièges distincts : l'un à Lyon, l'autre à Saint-Chamond, chacun ayant ses propres maîtres gardes élus. Il est impossible de citer tous les articles de ces statuts. Disons simplement que les devideresses sont fortement concernées et encadrées. En 1610, les statuts de la manufacture d'étoffes de Tours sont applicables à celle de Lyon, donc avec la possibilité pour cette dernière de disposer de moulins à soie, malgré l'opposition des maîtres mouliniers. En 1619, de nouveaux statuts sont adoptés précisant les obligations des maîtres jurés et évoquant à nouveau les devideresses qui ont tendance à tricher sur les quantités de soie rendue, malgré les lourdes amendes. En 1641, les mouliniers lyonnais s'attaquent encore aux devideresses dans une nouvelle rédaction. En 1691, l'État, pour payer les guerres, crée des offices payants de maîtres gardes. A Saint-Chamond, les mouliniers refusent cet achat, bloquant ainsi toute nouvelle élection. En 1693, la ville  prend à son compte cet office et permet, ainsi, de nouvelles élections en …1699, avec quelques modifications des statuts, notamment pour limiter "les larcins fréquents qui leur sont faits par les dévideurs et qui ont causé la ruine de plusieurs maîtres", mais aussi pour contrer la concurrence et l'installation de nouveaux maîtres. Au cours des années suivantes, les statuts de Saint-Chamond suivent ceux de Lyon avec une augmentation notable des droits de réception des maîtres, des compagnons et des apprentis. Les mouliniers se divisent en deux catégories : ils travaillent soit à façon, soit pour leur propre compte – une minorité. Cette corporation existe encore au moment de la publication de l'édit de Turgot, en 1776. À la restauration de ces communautés en 1777, il n'est pas sûr qu'elle ait été reconstituée.

 

Évolution

Au cours du XVIIe siècle, on peut évaluer le nombre de mouliniers à Saint-Chamond à environ quarante. A proximité, on en trouve dans les villages de Pélussin (Virieu), Chavanay, Saint-Julien-Molin-Molette. Un peu plus loin, il s'en crée dans le Vivarais, notamment à Pont-d'Aubenas.

Si l'on en croit son seigneur et maître, Jacques de Chevrières, Saint-Chamond profita pleinement de l'installation des mouliniers. En1604, il déclare : "Depuis vingt ans, le bourg de Saint-Chamond a crû et augmenté de deux tiers de maisons et de personnes…les artisans si sont retirés de toutes parts, principalement des fileurs [mouliniers] et manufacturiers de soie, plus qu'en la ville de Lyon, ni qu'en autre lieu ou endroit du royaume, ce qui rend le commerce si grand, la débite des denrées si fréquente que tous les peuples ciconvoisins y apportent, de toutes parts, leurs denrées et leurs marchandises pour les vendre et débiter promptement".

La Révolution de 1789 n'a pas d'effet particulier sur les mouliniers, et pourtant leur nombre va décroître tout au long du XIXe siècle. En 1833, le nombre de moulins dans l'arrondissement est de 115 et de 103 en 1834. Leur production est très insuffisante pour répondre à la demande de la rubanerie. En 1842, la sériciculture et la plantation des mûriers augmente à nouveau dans la Loire. Le moulinage maintient son chiffre d'affaires de 1828. Certains moulins se transforment en fabriques de lacets plus lucratives qui attirent un personnel mieux payé. D'autres arrêtent de travailler à façon, achètent la soie en ballots, la mouline et la revende ; là encore, les gains sont très attractifs. Des évènements climatiques vont provoquer de gros dégâts et des fermetures. C'est le cas en 1832 d'une inondation due à la crue du Janon qui traverse la ville.

Les mouliniers, en général, les saint-chamonais, en particulier, ne suivent pas la révolution industrielle : le matériel est obsolète, rustique alors que des innovations sur l'envidage, l'apprêt, les fuseaux améliorent la production. Et même si le système corporatif n'existe plus, la vie est restée la même : l'artisan vit dans des locaux exiguës avec sa famille et son personnel. En cette fin de siècle, cette industrie de la soie la plus ancienne dans la Loire a maintenu une centaine d'entreprises employant 3500 ouvriers dont seulement 150 hommes. Les entrepreneurs se convertissent en mouliniers-tisseurs de gazes, de crêpes ou en tisseurs de soie pour la Fabrique lyonnaise. Les ouvrières se tournent vers d'autres métiers du textile plus rémunérateurs. Au début du XXe siècle, le dernier moulinier indépendant du Pays du Gier, le moulinage Micol, est absorbé par les Manufactures réunies de lacets.

La sériciculture n'est plus qu'un lointain souvenir dans la Loire. En 1896, ce métier n'y est plus du tout référencé.

 

Les tussotiers - ribandiers - passementiers

Notre premier moulinier Gayotti à venir s'installer dans notre Pays du Gier est attiré par le commerce de la soie entre Lyon et l'Italie. Peut-on penser que, à l'inverse,  la possibilité de disposer d'une matière première abondante et locale provoque l'arrivée de tisserands ou du moins l'augmentation de leur nombre ? Idée tout-à-fait personnelle !

En 1466, Louis XI tente d'installer une manufacture à Lyon, "nostre dite ville de lion en laquelle come l'on dit en y a ja aucun commencement". En réalité, il y a 3 tissutiers en début du XVe siècle, 16, en fin. On peut se poser la même question pour notre vallée du Gier : Le premier métier à basse lisse aurait été "envoyé de Lyon à Izieux [commune rattachée aujourd'hui à Saint-Chamond] par les dames de Saint-Pierre-les-Nonnains, de Lyon, qui possèdent le fief d'Izieux et nommaient le curé. Un menuisier d'Izieux se fit constructeur de pareils métiers et les maîtres ribandiers de Saint-Chamond conservèrent longtemps avec vénération un très ancien métier portant l'inscription Izieux, 1515". Pour Saint-Etienne, il faut attendre la fin du siècle pour qu'il soit question de rubaniers ; leur développement est sans doute très rapide puisque, dès 1603, ils créent la confrérie des passementiers. Celle de Saint-Chamond n'est fondée qu'en 1634 ! Mais la motivation des Confréries est plutôt religieuse et sociale et non pas financière.

 

La corporation et ses statuts

C'est à la fin du XVIe siècle que les tisserands se regroupent en corporation, même si certains l'ont fait dès le début du XVe siècle, dans d'autres régions. Suivant la ville, celle-ci peut correspondre à un métier précis, comme les tissutiers-rubaniers, à Troyes ou, au contraire, à un ensemble de métiers : maîtres passementiers, rubaniers, teinturiers, lacetiers, à Saint-Lô. Lyon, capitale du marché de la soie, héberge jusqu'à 9 corporations en relation avec le travail de la soie. Si les règles corporatives sont plutôt libérales au XIIIe siècle, elles ont désormais le but beaucoup moins louable de "restreindre la concurrence, de diminuer le nombre de maîtres, de réserver la maîtrise aux fils et gendres de maîtres à l'exclusion des simples compagnons ; une aristocratie de boutique, mesquine et jalouse, est en train de se constituer".

Le premier règlement des Maîtres Passementiers, Tissutiers, Ribandiers du Lyonnais, Forest, Beaujolais et Velay est homologué en 1585. Seize tissotiers et passementiers de Saint-Chamond, Saint-Etienne et Saint-Martin-en-Coailleux participent à sa rédaction. Ils sont relativement cléments, mais restreignent tout de même la concurrence ; les seules obligations concernent l'apprentissage, le compagnonnage et… le mariage. À noter que les filles ne sont pas admises comme apprenties, "sauf celles de l'Aumône générale de Lyon ou les orphelines mendiant leur pain et habitant le même quartier que le maître". À ce moment, Saint-Etienne ne fait partie que des lieux circonvoisins.

Quelques années plus tard, Louis XIII ordonne que les rubaniers, teinturiers, mouliniers… soient sous la surveillance des maîtres de la Grande Fabrique de Lyon. Dans le même temps, tous les édits, arrêts et règlements de la manufacture de Tours sont applicables à celle de Lyon, au détriment de ces mêmes rubaniers, teinturiers et mouliniers.

En 1630, un nouveau règlement est proposé par les professionnels, en particulier à propos de l'inexécution du règlement de 1585. Les sujets sont toujours les mêmes, mais les précisions sont de plus en plus nombreuses et l'accès au métier est de plus en plus difficile. Les passementiers du Velay sont les plus nombreux, opposés au régime corporatif essentiellement du fait de l'inapplication des textes antérieurs. Désormais, ils ne trouvent du travail que s'ils s'engagent à respecter le nouveau règlement.

À Lyon, ces statuts sont durcis par de nouvelles rédactions en 1682, 1717 et 1743. A Saint-Chamond et dans le Velay, ils sont à peu près respectés jusqu'en 1766, date de l'édit de Turgot qui supprime les corporations. A Saint-Etienne, ils ne le sont plus guère à partir de 1720 ce qui permet un véritable décollage de la profession par rapport aux autres villes concernées.

"… la dite fabrique [de Saint-Chamond] diminue tous les jours à cause de la cherté des soyes et l'on remarque que la dite fabrique se détruit par Messieurs de la ville de Saint-Etienne qui l'ont presque toute attirée chez eux quoyqu'ils n'ayent pas la maîtrise. Il s'y en fabrique à présent dix fois plus qu'à Saint-Chamond ; ce qui leur donne cette facilité, c'est que les habitans de Saint-Etienne ne sont pas accablés de tailles et autres impositions comme ceux de Saint-Chamond qui l'abandonnent tous les jours pour se retirer ailleurs".

A noter, tout de même, qu'en 1743 la corporation des rubaniers et passementiers stéphanois présenta de nouveaux statuts, mais trop protecteurs, ils furent refusés par le Conseil du Commerce devenu défenseur du travail libre.

 

La surveillance de l'État

Les statuts des corporations ne sont pas les seuls à régir toutes ces professions artisanales, voire proto-industrielles. À partir de 1630, l'État crée un certain nombre de "surveillants" publics : des Intendants des Provinces chargés de la haute surveillance de l'industrie ; des Inspecteurs des manufactures dépendant des précédents pour veiller à l'application des règlements ; des assemblées de commerce regroupant des responsables, professionnels ou fonctionnaires, de plusieurs métiers ; enfin, maires et échevins sont tenus au courant des différends dans les manufactures (les deux derniers en 1669). Parmi les nouveaux règlements  généraux (1704), il faut noter celui qui concerne les faillis auxquels on ne peut saisir moulins, métiers, instruments pour la préparation des étoffes de soie, de laine, de coton…

 

Évolution

Le tissage, s'il est le plus souvent le domaine de l'homme, est à l'origine de nombreux nouveaux métiers, souvent au profit des femmes : les dévideuses qui garnissent de fil les bobines, les canneteuses, les ourdisseuses qui préparent les fils de chaîne, les émoucheteuses qui éliminent les irrégularités du fil, les apprêteuses, les découpeuses, les échantilloneuses, les plieuses. "Au profit", le terme est ambigu. Si, effectivement, celles-ci exercent une activité rétribuée, il s'agit plutôt d'un salaire de misère et les conditions de vie  sont difficiles à imaginer. Et cela ne va pas s'arranger.  Les hommes, mieux payés, sont les tisserands - le fonctionnement des métiers est alors très physique -, les dessinateurs, les piqueurs de dessins (voir plus haut)…

Si la première moitié du XVIIe siècle correspond à l'organisation de la profession, la deuxième voit un développement rapide des ateliers de rubandiers et de tissotiers à Saint-Chamond, mais sans doute plus à Saint-Etienne. Lyon est encore la capitale de la rubanerie. Le plus grand nombre se trouve dans le Velay, à Saint-Just-Malmont, Saint-Pal-de-Montz… Suivant les métiers utilisés, chaque secteur a sa spécialité : le façonné (le plus beau) et l'uni (le plus simple) pour Saint-Chamond, le façonné pour Saint-Didier-en-Velay, l'uni pour Saint-Etienne. Ce développement est dû en grande partie à la mode de ce siècle. Même s'il y a des hauts et des bas, les rubans sont portés exagérément tant par les femmes que par les hommes. Après les "mignons" d'Henri III, on découvrira les galants, les roués, les muscadins et les lions, ces derniers sous Louis-Philippe. Ce luxe fait réagir les dirigeants. Henri IV défend en 1601 – 1606 "à tous les habitants du royaume de porter ni or ni argent sur les habits, excepté les filles de joie et filoux à qui nous ne portons pas assez d'intérêt pour nous occuper de leur conduite". Mazarin fait de même contre la "funeste et ruineuse passementerie". Louis XIV et sa cour passent outre : "La veste hérita, en partie, des décorations de dentelles, de rubans et de broderies du pourpoint". Cette intervention de l'État dans les dépenses de l'habillement n'est pas nouvelle. En 1279, Philippe III le Hardi limite, notamment, la confection annuelle d'habits tant pour les seigneurs que pour leurs valets. Philippe IV le Bel récidive en 1294 pour les bourgeois, les ducs, les comtes…et leurs épouses. En 1373, Charles V le Sage interdit les souliers à poulaine (chaussure à extrémité allongée en pointe, parfois relevée). En 1485, Henri III n'autorise les draps d'or et d'argent, les robes ou doublures en soie qu'aux nobles "vivant noblement". Ces lois sont dites somptuaires.

Toutefois, cet engouement ne peut durer, faute de moyens financiers. Ceux-ci sont sans doute liés aux dépenses engagées pour les guerres qui nécessitent de nouvelles taxes. [Nous en avons parlé dans les articles sur l'art de la table].Les mauvaises récoltes ont provoqué famine et hausses des prix. La révocation de l'Édit de Nantes en 1685 a, peut-être, eu également un certain impact. La crise touche toutes les "villes du textile", mais aussi toutes les industries. Les exportations perdurent et permettent aux marchands faisant fabriquer de s'en sortir. En fait, la France importe surtout d'Angleterre (en contrebande), d'Italie, d'Allemagne, voire de Suisse (Dans ce cas, les produits étaient vendus comme originaires de France. Ce n'est donc pas nouveau !) et exporte, pour un montant de 8 à 9 millions, en Angleterre, en Espagne, au Portugal, en Hollande, en Prusse, en Autriche, en Amérique...

Le goût du luxe et une certaine paix internationale relancent la fabrication des rubans, de la Régence (1715) aux premières années du règne de Louis XVI (1985). Les fabricants stéphanois travaillent désormais pour leur compte, sans passer par leurs confrères lyonnais. Cette suppression d'intermédiaire agit sur les prix et explique le développement considérable de la rubanerie à Saint-Etienne, aux dépends de celles de Lyon et de Saint-Chamond. Dans celle-ci, les frères Dugas relancent pour un temps la production. Si, au début du XVIIIe siècle, le chiffre d'affaires de Saint-Chamond est le dixième de celui de Saint-Etienne, il remonte à environ 25 – 30 % en 1788 pour s'effondrer au milieu du XIXe siècle.

Malgré l'incertitude des statistiques de l'époque, retenons, tout de même, à la fin du XVIIIe siècle, pour Saint-Etienne, Saint-Chamond et le Velay : environ 15 000 métiers, 30 000 ouvriers, entre 200 et 300 tonnes de soie pour 10 – 12 millions de francs, la moitié produite en France, le reste provenant d'Italie, du Proche-Orient ou de Chine. Le tout pour un chiffre d'affaires annuel de 15 millions de francs.

Ouvrons ici une petite parenthèse sur la détermination du poids marchand de la soie. Les chiffres ci-dessus montrent l'importance économique du textile dans notre région. Au plan national, ces activités représentent la moitié de la production industrielle et artisanale. Ce brassage d'argent entraine inévitablement des malversations. A une petite échelle, la méfiance à l'encontre des devideresses montre que ce problème s'est révélé très tôt. C'est de ce constat que sont nées les "Conditions des soies" chargées essentiellement de vérifier le poids marchand de la soie pure et sèche vendue. Il existe deux types de "polluants" : l'eau et les impuretés. La soie s'hydrate facilement, jusqu'à 10 % de son poids. La tradition est de faire une remise, à l'amiable, sur chaque balle de soie. Entre 1793 et 1806, plusieurs "Conditions" sont créées, à Saint-Etienne, à l'initiative des négociants de la Chambre de commerce : elles sont privées et donc rivales. Sous l'impulsion de Gouvernement, la Chambre de commerce décide de les remplacer par une Condition de soie publique unique, en 1808. Un projet identique est suggéré à Saint-Chamond : une Condition unique, mais non officielle, voit le jour vers les années 1820, interrompt ses activités et les reprend en 1889.

Sur un plan pratique, le conditionnement consiste à déshydrater un échantillon de la balle de soie, à le peser et à ajouter un quantum d'humidité de 11% ; on obtient ainsi le poids marchand à facturer. Une déshumidification très insuffisante est d'abord obtenue par maintien dans une pièce chauffée entre 21° et 29°, ce jusqu'en 1839. A cette même époque, un appareil Talabot donne de meilleurs résultats, 2h à 105°. Il faut attendre 3 ans pour qu'il soit agréé par l'administration nationale. Ce procédé est amélioré en 1852 par Persoz en utilisant un courant d'air à 120°. Adopté dans plusieurs grandes villes très rapidement, il n'arrive à Saint-Etienne qu'en 1861 ! Quelques modifications sont à noter jusqu'à la fin du siècle : température à 130°, changement de l'appareil de chauffage…

Quant aux impuretés, il s'agit du grès, sécrété par la chenille, qui entoure le fil de soie et les produits utilisés par les mouliniers. Pour le grès, il faut faire un décreusage, un traitement à l'eau savonneuse, à chaud, suivi d'un lavage à l'eau. Pour les deuxièmes, un traitement chimique peut être nécessaire. L'eau doit être très pure : c'est le cas pour les eaux qui descendent du mont Pilat. Le résultat dépend également de l'origine et de la couleur de la soie.

Nous passons sous silence les très nombreuses péripéties qui ont pour but de rendre plus juste ce conditionnement, entre 1860 et…1899. Interviennent à cette occasion le Conseil municipal de Saint-Etienne, les Chambres de commerce de Lyon et Saint-Etienne, les Conditions de Lyon et Saint-Etienne, la Chambre syndicale des tissus, le Comité consultatif des Arts et Manufactures, le Ministre de l'Agriculture et du Commerce. Rien d'étonnant, donc, que les Règlements des conditions n'aient été adoptés qu'au bout de 39 ans ! La définition et la détermination du titrage de la soie est aussi compliquée : entre 1866 et 1877, puis remaniées entre 1891 et 1904.

Fermons la parenthèse et revenons sur "l'évolution".

Comme nous l'avons déjà dit, à partir des premières années du XVIIIe siècle, la rubanerie saint-chamonaise périclite, sans doute à cause des étapes à franchir du grossiste en soie au marchand du produit fini et, surtout, de la concurrence des passementiers stéphanois.

En premier, le marchand-fabricant achète la soie en écheveaux au grossiste ; celle-ci est contrôlée par la Condition des soies de Saint-Etienne ou de Lyon. La soie passe entre les mains du moulinier qui travaille les fils suivant les recommandations qui lui sont données : nombre de torsions, à droite ou à gauche, nombre de fils assemblés… Intervient, ensuite, le passementier, propriétaire du métier, chargé de son entretien, tributaire des commandes, du bon-vouloir financier du marchand et de la concurrence. La concurrence provient de la campagne environnante, des paysans-artisans, qui trouvent-là un complément de revenus, notamment durant l'hiver. D'autres explications sont possibles. D'abord un manque de modernisation du matériel, comme pour les mouliniers. Les métiers à basse ou haute lisse ne permettent de produire qu'un seul type de ruban à la fois. Il existe pourtant un métier, dit "à la zurichoise" qui en confectionne plusieurs simultanément (de 12 à 24). Ce métier a un coût élevé et seul un emprunt permet de l'acquérir. Les banquiers protestants ont été exilés à la suite de la révocation de l'Édit de Nantes, en 1685. Les sources de financement sont donc réduites. Par ailleurs, un privilège royal attribué à un ribandier suisse interdit, pour quelques années, l'utilisation de ce nouveau métier. Celui-ci n'arrive dans notre Pays du Gier que dans les années 1750. Les rubans reviennent à la mode, à cette époque. Métier et mode relancent la production, malgré les taxes imposées par la ville de Lyon. Cela n'a qu'un temps ; la Révolution arrive et Javogues, l'envoyé de la Convention, décide "de dégraisser les fabricants de rubans et de soieries au profit de l'humanité souffrante". Malgré un nouveau soubresaut dans les années 1820, la rubanerie saint-chamonaise disparaît progressivement. Les rubaniers soit ferment leur entreprise, soit se reconvertissent dans la forge ou le lacet.

Autre explication de ce déclin, la concurrence de Saint-Etienne. Plusieurs facteurs sont possibles :

- Les rubaniers saint-chamonais, comme les lyonnais, restent fidèles aux statuts de la corporation jusqu'à la Révolution, limitant le nombre d'installations, donc la concurrence. Au contraire, les stéphanois adoptent un système plus libéral permettant de multiplier la création d'ateliers.

- L'organisation même de la profession. À Saint-Etienne, les passementiers-rubaniers sont divisés en deux catégories. Les maîtres ouvriers - futurs chefs d'atelier - qui travaillent à façon et les maîtres marchands - marchands-fabricants - qui font travailler les précédents, qui sont à la fois commerçants et concepteurs du projet. Cette distinction apparaît dès la fin du XVIIe siècle. Au XVIIIe siècle, le nombre des maîtres marchands est beaucoup plus important que celui des maîtres ouvriers ou passementiers installés dans la ville. Saint-Etienne devient ainsi le siège principal de la rubanerie, au moins au niveau commercial, à défaut de l'être pour la fabrication. Le métier de marchand de rubans est très lucratif : en 1747, c'est cette communauté qui paye le plus de taxes à la ville, loin devant les marchands quincaillers.

- Dès le XVIIIe siècle, la Fabrique stéphanoise a également su prendre ses distances de celle de Lyon pour le commerce de la soie et des produits finis, par le regroupement des professionnels : passementiers, marchands et main-d'œuvre rurale. "Il y avait fort peu de métiers à Saint-Etienne, où la présence des autres industries avait rendu la main d'œuvre plus chère. Ils étaient répandus dans les campagnes environnantes jusqu'à une assez grande distance. C'est sans doute à cause de cet éloignement qu'il ne se forma point à Saint-Etienne de corporation entre les ouvriers intéressés à maintenir les salaires à un taux élevé, et ce fut l'origine de sa prépondérance sur ses rivales (Saint-Chamond et Saint-Didier)" (A. Peyret, 1835).

Ce sont entre 42  communes qui "doivent une partie de leur subsistance à cette fabrique [de Saint-Etienne]". Cinq seulement dépendent de celle de Saint-Chamond, et quatre des deux. Saint-Didier-en-Velay, spécialisée dans les façonnés, est en relation avec Saint-Chamond. Dans cette région, le climat ne permet pas de travailler la terre toute l'année. Le tissage améliore les finances, tout comme la clouterie, le travail dans les mines…Les ouvriers du Velay doivent rapporter les rubans à Saint-Etienne. Le curé de la paroisse leur délivre un passeport attestant que leur village n'est touché ni par la peste, ni par une autre maladie contagieuse.

- Plus tard, la création de la voie ferrée Saint-Etienne – Lyon permet des échanges rapides. Le positionnement de la gare à Saint-Chamond est, au contraire, source de retards : "… l'établissement du chemin de fer de Saint-Etienne à Lyon est devenu un instrument de ruine pour le commerce de la ville de Saint-Chamond". En réalité, le déclin de la rubanerie est bien antérieur à la création de cette voie de communication.

D'autres évènements, d'autres modalités interviennent dans la vie de nos ribandiers-passementiers et, ce, dès le XVIIe siècle.

 

Le droit de propriété

De nos jours encore, et sans doute pour longtemps, des textes ou des pouvoirs peuvent modifier des règles éditées auparavant. Ces règles peuvent également être insuffisamment précises et sources de conflits.

Concernant notre région, la corporation de rubaniers détenant le monopole du tissage de la soie, il n'y eut pas à faire appel au Conseil du Roi pour prendre parti. Ce ne fut pas le cas à Paris et Lyon entre les Fabriques d'étoffes, les Fabriques de rubans, ou encore les guimpiers, les gazetiers, les boutonniers qui fabriquaient des objets similaires. La liste de ces différends est très longue et ne nous concerne pas.

Autre point de désaccord, le perfectionnement des appareils ou des techniques n'appartient pas à son inventeur. Les brevets d'inventeur n'apparaissent qu'en 1791. L.J. Gras en recense, dans la Loire, 156 entre 1809 et 1850, 159 entre 1850 et 1862, 285 entre 1863 et 1883. Ils concernent les rubans, les tresses et lacets, la teinture…

L'appartenance à l'inventeur, ou, plutôt, au créateur, touche un autre domaine : le dessin de Fabrique. En 1806, à Lyon, cette propriété relève des attributions du Conseil de Prud'hommes. Des conseils identiques pourraient être créés dans toutes les villes de Fabrique. Les rubaniers saint-chamonais sont réputés pour leurs rubans façonnés. Pour en garder la propriété, ils s'appuient sur les statuts des règlements de la corporation de l'Ancien régime. A l'inverse, les stéphanois sont pour une totale liberté d'utilisation. Ce différend incite les saint-chamonais à demander la création d'un Conseil de prud'hommes. La Chambre consultative des Arts et Manufactures s'y oppose. En 1810, le gouvernement crée un conseil à Saint-Etienne, sans prérogatives particulières sur ce sujet et un conseil à Saint-Chamond chargé tout particulièrement de juger de cette question. Cette ambiguïté aboutit, en 1815, à un procès intenté par Dugas, de Saint-Chamond, contre des ribandiers stéphanois. Dugas est débouté par le Tribunal de commerce de Saint-Etienne, mais la Cour d'appel de Lyon en décide autrement… Après de nombreuses péripéties (encore une fois), une ordonnance, en 1825, donna tort ou raison (!) aux deux villes d'une part en limitant la liberté illimitée de Saint-Etienne, d'autre part en refusant la propriété exclusive de Saint-Chamond. D'autres projets seront proposés en 1829, 1847 et 1856, en vain : les deux premiers furent bloqués par les révolutions de 1830 et 1848. La question sera reprise par le Parlement en 1901. De façon plus positive, disons que tout cela aboutit à la création du  Musée d'art et d'industrie de Saint-Etienne à qui furent confiés tous les échantillons déposés par les rubaniers.

 

Les privilèges royaux

Seul le roi peut accorder un privilège, comme l'exclusivité de l'utilisation dans un temps et/ou une région donnée. C'est le cas des "manufactures royales", établissements privés à la dénomination ambiguë : le privilège n'autorise pas forcément ce titre et ce titre ne veut pas dire que l'invention provient de l'entreprise.

Pour concurrencer le crêpe italien qui coutait cher au royaume, Colbert accorde, en 1666, un privilège de 15 ans à une manufacture installée à Lyon, Saint-Etienne et Saint-Chamond.

De même, au XVIIIe siècle, J.C. Flachat crée à Saint-Chamond une manufacture de teinture, avec des ouvriers grecs d'Andrinople. Elle devient manufacture royale, avec pour but "arconner et filer le coton à la manière des Levantins et pour teindre les cotons, soies, poils de chèvre, etc…, en rouge façon d'Andrinople et autres couleurs".

Ce privilège peut être accordé pour un investissement. C'est le cas du métier à la zurichoise qui permet de réaliser jusqu'à 30 rubans simultanément. En 1736, un bâlois, nommé Meschinger, obtient ainsi, pour Marseille, l'exclusivité de l'utilisation de ce type de métier par privilège royal jusqu'en 1755, au détriment d'autres ribandiers qui possèdent ce même matériel. Un privilège identique est accordé, en 1739, pour 15 ans, à E. Genêt et à son successeur Hommel, pour toutes les villes du royaume, hors Marseille. L'installation de tels métiers est donc risquée pour tous les autres ribandiers. A Saint-Chamond, Dugas passe outre dans les années 1750. À Saint-Didier en Velay, il n'apparait qu'en 1775. A Saint-Etienne, le compte-rendu d'une séance du 3 mars 1824 de la Chambre consultative des Arts et Manufactures attribue cette première installation à un certain Gaëtan Aufosso, en 1769. Dès 1770, les passementiers demandent à l'État et obtiennent une aide financière de 70 livres par métier acheté et par an, pendant 8 ans : 200 métiers sont ainsi installés. En 1777, les ribandiers stéphanois et saint-chamonais rédigent un mémoire destiné au Directeur général des finances Necker pour une prolongation de cette aide financière. Devant la concurrence des passementiers bâlois qui utilisent ce métier à la zurichoise, l'industrie du ruban périclite dans ces deux villes. L'aide de l'État pose, en fait, quelques problèmes : doit-elle être accordée pour 8 ans à partir de 1770 ou à partir de la date de l'acquisition ? L'État opta, bien sûr, pour la première solution.

 

Après cette diversion, reprenons le cours de notre histoire. En mars 1789, le tiers-état du Forez et du Velay demande de reporter les taxes douanières aux frontières du pays (et non pas seulement dès Lyon). Celui de Lyon réclame la suppression des maîtrises (Saint-Etienne l'a déjà fait). La mode est toujours aux rubans en 1790, mais le taux de change des assignats rend très couteuse l'exportation. La soie est désormais stockée dans l'attente de jours meilleurs ou vendue 20% de plus qu'auparavant. La Terreur proscrit les fabriques de luxe, ce qui, de facto, entraîne l'arrachage de milliers de mûriers, notamment dans le sud-ouest et dans le Dauphiné. Ceux qui restent ne sont pas entretenus : il faudra attendre des années pour qu'ils soient à nouveau productifs. Il s'en suit une grande misère compensée, en partie, par une aide de l'État, grâce à une taxe oppressive sur les plus riches. Cette aide concerne en particulier les ouvriers du textile qui acceptent de suivre une formation d'armurier.

À partir de 1796, les ribandiers reprennent espoir. Les manufactures de laine, de soie… sont encouragées par une aide de l'État, la plus grande partie étant attribuée à la Fabrique de Lyon. La véritable reprise débute après le coup d'État du 18 brumaire (9 novembre 1799), et ce, jusqu'en 1806, pour décliner, ensuite jusqu'en 1815, malgré un léger rebond en 1812. La production n'atteint pas, dans les meilleures années, la moitié de celles qu'a connu l'Ancien Régime, juste avant la Révolution. Le Conseil de Commerce réclame une meilleure protection contre l'importation et un développement des voies de communication pour faciliter l'approvisionnement des stéphanois. À partir de 1806, la reprise des guerres provoque cette nouvelle chute de la production, interdisant des échanges commerciaux en Europe et outre atlantique. Des hivers rigoureux détruisent les récoltes de soie.

Au début de ce XIXe siècle, plusieurs organismes sont créés pour mieux gérer ou encadrer la profession : Conseils des Prud'hommes à Saint-Etienne et Saint-Chamond, Condition unique publique, Conseil de Commerce, Chambres consultatives des Arts et Manufactures de Saint-Etienne et Saint-Chamond, École de dessin de Saint-Etienne. Plusieurs lois sont votées à l'encontre des ouvriers, en particulier les droits d'entente et de coalition.

Le matériel utilisé reste, en majorité, ancien à Saint-Etienne et Saint-Chamond : métiers à basse lisse 10 500, métiers à haute-lisse 650, métiers à la zurichoise 2600, métiers à velours 100.

Avec la Restauration, la rubanerie se développe à nouveau avec d'importantes demandes d'Allemagne et d'Amérique. Le chiffre d'affaires sur Saint-Etienne passe de 7 millions en 1817 pour 110 fabricants à 45 millions (172 fabricants) en 1833. A Saint-Chamond, la baisse continue, avec seulement 1 million en 1817 (8 fabricants), mais jusqu'à 5 millions en 1833 (30 fabricants). À Saint-Didier, la Révolution n'empêche pas la croissance : on passe de 400 métiers à haute-lisse en 1780 à 1700 au début de la Restauration. Ce type de métier disparaît en 1830 au profit des métiers Jacquard.

Le règne de Louis-Philippe débute, en 1830, par de nombreuses révoltes des ouvriers qui réclament une hausse de tarifs. La production s'en ressent immédiatement. A cela s'ajoutent une crise économique aux Etats-Unis, gros importateurs de rubans et une progression des fabriques de Bâle. Les deux tiers des métiers foréziens sont arrêtés. Le Gouvernement accorde des allocations aux chômeurs à plusieurs reprises. Vers 1840, on peut considérer que la rubanerie saint-chamonaise n'existe plus, avec un effet secondaire inattendu : la main-d'œuvre s'exporte à Saint-Etienne créant une augmentation de la "concurrence des bras" et une diminution des salaires.

La révolution de 1848 n'amène rien de bon : le Gouvernement intervient pour éviter les faillites (!). Des ateliers et des métiers installés dans des couvents sont incendiés : les prix y sont moins élevés, la main d'œuvre est mal payée ou constituée d'apprenties produisant des rubans de qualité inférieure.  Si la demande, tant intérieure qu'extérieure, diminue dans cette année, elle augmente considérablement dès 1849. La Fabrique de Saint-Etienne est toutefois bloquée dans son expansion par la limitation des heures de travail, l'exportation des soies teintes et le droit de sortie insuffisant, le manque des débouchés à l'exportation. Elle parvient à son sommet en 1855, avec 15000 métiers, 50000 ouvriers et un chiffre d'affaires de 100 millions de francs. A partir de 1857, une fois de plus, la chute s'annonce : crise financière mondiale, concurrence des rubans suisses unis moins chers, prix de la soie élevé en relation avec la diminution de la sériciculture, la mode… Le chômage touche le tiers des ouvriers. Un léger rebond se produit l'année suivante, permettant de réduire le chômage, en partie grâce, aussi,  au départ de la profession de nombreux ouvriers. Dans les années qui suivent, la situation est toujours fluctuante. En cause, la guerre de Sécession aux Etats-Unis, l'importation des fils de coton anglais, la mode qui n'utilise que l'uni et se tourne vers la plume et les fleurs artificielles. En 1867, sur les 24000 employés de la branche textile, 60 % sont des femmes.

Les incertitudes grandissantes sur l'avenir de la rubanerie et la grève des veloutiers en 1865 provoquent la création de sociétés de secours mutuels et de coopératives de production.

En 1870, le ruban façonné, spécialité de Saint-Chamond et de Saint-Didier, n'est plus vendu. La guerre contre la Prusse touche différemment les productions : Paris, envahie, n'achète plus de rubans ; la production descend au cinquième. Il en va de même de la passementerie. Par contre, le velours est toujours exporté en Amérique et en Angleterre. Dans le courant des années 70, les affaires sont variables, sauvées un temps par certains produits pour rechuter l'année suivante : rubans noirs, velours, tissus élastiques, cravates, rubans façonnés à nouveau en faveur… En 1880, des désaccords sur les prix des façonnés provoquent des faillites. Le renchérissement de la soie fait se tourner les rubaniers vers le coton. Les exportations vers les Etats-Unis chutent, la production locale devenant prédominante. Plusieurs organismes spécifiques des métiers du textile voient le jour : Chambre syndicale des Tissus, Chambres syndicales ouvrières, Titrage public des soies, École de Saint-Etienne… Quant à la sériciculture, elle subit de fortes variations vers le bas.

À partir de 1880, la production varie d'une année sur l'autre. Quelques produits permettent de maintenir le chiffre d'affaires : ruban –velours envers satin, à bords perlés ou non, rubans ottomans, rubans noirs, rubans en grande largeur. La crise de 1884 est attribuée à plusieurs facteurs : la mode changeante, la crise économique générale, l'épidémie de choléra qui sévit bloquant les exportations, la recherche des produits bon marchés, les taxes sur les matières premières… Ce chiffre d'affaires s'élève tout de même à 102 millions en 1889, un record, mais les bénéfices ne suivent pas. Une innovation, de taille : le téléphone est installé à Saint-Etienne, accélérant les relations avec la Fabrique lyonnaise.

Au début des années 90, la production fluctue, influencée par la mode, la hausse du prix  de la matière première, les exportations, notamment avec les États-Unis, le mouvement protectionniste par l'instauration de taxes (soies grèges, coton), des crises financières dans de nombreux pays habituels clients. Cela  a pour résultat la chute de moitié des salaires. Pour se défendre, le monde ouvrier est à l'origine de nombreux organismes : Chambre syndicale des ouvriers passementiers qui deviendra la Chambre syndicale du tissage, regroupant compagnons et chefs d'ateliers, à orientation de plus en plus politiques, Chambre syndicale des veloutiers, Corporation chrétienne des tisseurs stéphanois, Chambre syndicale des tisseurs-épingleurs, Comité de défense du marché des soies, Syndicat des chefs d'ateliers tisseurs, Syndicat des tisseurs élastiques (la fabrique des tissus élastiques est en nette progression, notamment à Saint-Chamond). Des journaux corporatifs paraissent : L'Émancipation des Tisseurs, tôt remplacé par Le Tisseur. Au plan social, est créée la Caisse de secours pour les patrons et employés de la rubanerie, en 1890.

L'enseignement pour les ouvriers  est de plus en plus nécessaire : enseignement technique professionnel, mais aussi enseignement artistique au sein de l'École de dessin.

C'est à cette même époque que l'énergie motrice  change : après le mouvement induit par les animaux, par l'homme, par l'eau, se succèdent au fil des décennies de ce XIXe siècle les machines mues par la vapeur, puis par le gaz et, à partir de 1894, par l'électricité distribuée par la Compagnie électrique de la Loire. Le "yoyo" continue avec une année 1895 qui retrouve une importante activité, en partie grâce à la mode et des prix surestimés. Les salaires des ouvriers remontent du double au triple par rapport à 1894. 1896, pas plus que les 3 années suivantes, ne suivent cette belle envolée, et c'est à nouveau la régression, le chômage, la baisse des salaires. Les tentatives d'accord entre patrons et ouvriers à propos de la durée du travail et d'un tarif minimum n'aboutissent pas. La grève générale est alors décidée le 17 décembre 1899. Deux mois plus tard, après de longs débats, les ouvriers acceptent certaines propositions (en particulier celles qui concernent la valeur de la mise en train d'une nouvelle commande), mais décident de ne travailler que pour les fabricants qui ont accepté leurs revendications : c'était le cas pour 21 d'entre eux le 2 mars et pour 114 le 6 mars. La grève est terminée, mais laisse des traces dans les commandes dont un grand nombre est annulé, provoquant une nouvelle vague de chômage. Des fabricants de Saint-Etienne s'installent dans des villes "plus calmes". Une nouvelle grève est décidée en 1901, puis en 1902, mais tourne court rapidement. A plusieurs reprises, la relative stabilité, voire remontée du chiffre d'affaires global, est due à la demande de rubans velours. La production de tissus élastiques progresse désormais lentement (x 10 depuis 1833), à Saint-Etienne et Saint-Chamond. En cause, la concurrence étrangère et des taxes importantes sur les fils de caoutchouc, taxes inexistantes en Angleterre, en Allemagne et en Italie. Elle ne représente que 3 – 4 % de la production totale.

En marge de la rubanerie proprement dite, plusieurs industries sont nées en Loire et Haute-Loire : fabricants de battants, de métiers ou de bâtis de métiers, de navettes, de mécaniques, de rouets, de tambours, de peignes, de lisses…Ce sont le plus souvent des petites entreprises qui produisent sur commande personnalisée. Les liseurs (voir plus haut) sont moins nombreux du fait de la modernisation, voire l'automatisation, des procédés techniques. Il en va de même des cylindreurs-moireurs-apprêteurs-gaufreurs. Les teinturiers s'en sortent plutôt bien, mais sont impactés par le manque fréquent d'eau et son prix (Déjà !).

 

Ainsi se termine cette approche très modeste de l'histoire du tissage. Pour ce qui concerne la rubanerie de la Loire, il aurait fallu évoquer d'autres questions : le courtage assermenté (1802 – 1866) et l'escompte des soies, le détail des brevets d'invention (1791 – 1883), les encouragements à l'industrie depuis 1883, les moteurs. Peut-être, aborderons-nous ces sujets plus tard.

Notons, également, que l'Histoire est un éternel recommencement et que certaines actions de l'État, certaines luttes ouvrières, certaines pensées politiques  sont identiques au XIXe siècle et en 2022.

Nous reprenons la conclusion de L.J.GRAS à propos de l'histoire de la rubanerie : "[La situation de la rubanerie] avait toujours présenté une grande irrégularité, l'histoire de la Rubanerie n'étant qu'une succession de crises et de reprises, plus douloureuses, plus vives que dans toute autre industrie. La production, cependant, s'est accrue dans une forte proportion. Réduite de moitié, puis des trois quarts sous le premier empire, par rapport à ce qu'elle était à la fin de l'ancien régime, elle a repris son élan sous la Restauration. Une grande prospérité a régné pendant les premières années du second empire. Depuis cette époque, la production a considérablement augmenté comme quantités sans changer beaucoup comme valeur totale."

 

Les fabricants de tresses et lacets

Si Saint-Chamond est le point de départ de l'industrie de la soie en Loire-sud, on ne peut que constater que Saint-Etienne prit le relais dès 1720. La rubanerie saint-chamonaise est devenue quasiment inexistante à partir de 1870, avec, comme on l'a vu plus haut, des fluctuations importantes, d'une année sur l'autre.

Parmi les rubans, il faut distinguer plusieurs types aux diverses fonctions :
-  Le padou, en soie ou fleuret, sert à border les vêtements, à maintenir les cheveux longs. Il s'en fabrique dans toute la France. La consommation chute avec la mode : pantalons au lieu de culottes courtes, indiennes de coton sans bordure, cheveux courts.

- Le galon, fabriqué à Saint-Chamond et dans la région, pour border les souliers, les rideaux, les baldaquins… Une corporation fut créée en 1599 pour ces fabricants : Manufactures de galons de soyes, padous, ganses et lacets de soie. Au XIXe siècle, cette fabrication est du domaine exclusif des femmes et des enfants. Elle subit la concurrence de la Suisse.

- le lacet est défini comme "un morceau de cordonnet rond ou de tresse plate, fait de soie, de fleuret ou de fil, ferré par les deux bouts…". Les chinois semblent l'avoir utilisé avant les européens. Ceux-ci l'utilisaient au Moyen-Âge pour lacer les cottes des hommes et, au XVIe siècle, les corsets des femmes. On trouve des fabricants artisanaux, en particulier en Normandie et à Saint-Chamond. Le premier métier dédié aurait été inventé par Jacques Vaucanson (1709 – 1782) déjà évoqué pour le métier Jacquard.

A ce stade artisanal succède une industrie qui vient à point nommé pour l'économie saint-chamonaise. À retenir, un métier à fuseaux et un homme, Charles-François Richard qui associera à son nom celui de son épouse, devenant Richard-Chambovet.

A l'origine, le lacet est tressé à la main par des femmes et des enfants, un peu à la manière de la dentelle, sur un boisseau ou un coussin, par déplacement alternatif de fuseaux. Le métier à fuseaux, est inventé dans sa forme primitive par un anglais, Thomas Walford, en 1748. Au même moment, un allemand du nom de Bokmülh, à Barmen,  construit une machine à 52 fuseaux. Utilisé d'abord pour la fabrication de lacets de souliers, il permet ultérieurement la réalisation de tresses pour bordure et de dentelles. Des enfants peuvent se servir du métier qui est mis en mouvement par la force hydraulique ou à la main, ou plus tard par une machine à vapeur. La machine s'arrête automatiquement si un fil casse ou si une cannette est vide. C'est vers 1783 que le métier allemand est présenté en France par M. Perrault, fabricant (-menuisier ?) à Laigle, à la demande de M. Tolozan, Intendant du Commerce. Il est en fer. Perrault en réalise un en bois, avec quelques améliorations : c'est celui-ci qui fut utilisé dans notre Pays du Gier.  En annexe, nous présenterons le rapport de Perrault sur ces deux machines. Pour n'oublier personne, évoquons aussi le métier à cordonnet rond de Mollard (1788), un métier également à fuseaux mis en mouvement par une manivelle.

Venons-en à l'homme : Charles-François Richard. Né à Bourg-Argental en 1772 d'un père greffier, député du Forez aux États généraux de 1789 et sénateur. Charles-François est d'abord apprenti moulinier, puis salarié chez un rubanier à Saint-Étienne. Il entreprend ensuite une carrière militaire, se retrouve dans l'armée d'Italie et revient "presque mourant" au bercail en 1796. Au chômage, il accepte un poste d'ouvrier moulinier, puis s'installe comme passementier spécialisé dans le padou, puis de soies à coudre. En faillite, ruiné, il apprend l'existence de fabriques de lacets en Allemagne. Il veut s'y rendre, mais passe auparavant à Paris où il rencontre Joseph de Montgolfier, directeur du Conservatoire des Arts et Métiers. Celui-ci lui fait découvrir les métiers à lacets déposés au Conservatoire. Trois de ces métiers, fabriqués par les orphelines d'une maison de charité, ont été vendus à un brocanteur qui les cède bien volontiers à notre entrepreneur qui revient à Saint-Chamond, en 1807. Ces métiers sont sans doute des copies des métiers à fuseaux Perrault. Ces métiers semblent fonctionner à merveille. Richard-Chambovet en dispose de 152 en 1813, construits par le fils de Perrault. Du fait des aléas climatiques, il installe une machine à vapeur à haute pression (date incertaine : 1817 semble la plus probable !? Le nombre de métiers est alors tout aussi incertain de 208 à 300 dans une seule fabrique). Chaque métier, de 9 à 33 fuseaux chacun, peut réaliser de 40 à 80 mètres de lacets en 24 heures. Le personnel est exclusivement féminin : 3000 ouvrières en 1845. Le succès de Richard-Chambovet fait s'inviter au banquet des concurrents à Saint-Chamond et à Saint-Étienne. Le nombre de métiers atteint le chiffre de 2200 en 1830, traitant coton, fleuret ou soie. La concurrence fait baisser les prix (le kilogramme de lacet coton : 25 francs en 1825, 8,50 francs en 1835), ce qui favorise l'exportation mondiale au détriment de l'Allemagne. Malgré la concurrence, l'entreprise de Richard-Chambovet progresse toujours, avec 800 métiers en 1830, 2 machines à vapeur et 3 roues hydrauliques d'entrainement. Les premiers lacets élastiques apparaissent en 1833, d'abord ronds, puis plats.

En 1861, Ennemond Richard, le fils, déclare disposer de 1200 métiers, 28000 fuseaux et 6500 broches de moulinage. 22 fabriques sont installées dans l'arrondissement de Saint-Étienne. Les teinturiers de cet arrondissement sont très concurrentiels pour la teinte du coton en noir par rapport à ceux d'autres régions : main-d'œuvre moins payée, charbon moins cher, débit constant plus important. Par contre, les taxes sur l'importation des matières premières (laine lisse, fil de poil de chèvres, fil de laine) sont très importantes par rapport à celles de l'Angleterre et de l'Allemagne. Elles sont considérablement réduites dans le cadre d'un traité avec l'Angleterre. Un accord avec l'Allemagne, apparemment bénéfique, ne modifie pas la donne. Les discussions sur les taxes des produits importés et exportés se poursuivent jusqu'à la fin du siècle, en vain. La Fabrique est alors en grande difficulté du fait de la diminution des exportations liées à ces taxes, mais aussi aux droits d'importation décidés par la Russie, à l'arrêt des importations américaines dues à des taxes prohibitives destinées à protéger la production locale. Ce mouvement protectionniste se retrouve en Europe. Le gouvernement et le parlement français n'abondent pas dans le sens des organismes professionnels, au  risque de provoquer la faillite de la Fabrique.

Les fabriques de lacets sont présents dans plusieurs organismes professionnels : Chambre de Commerce de Saint-Étienne (1833), Chambre Consultative des Arts et Manufactures de Saint-Chamond (1804), Conseil des Prud'hommes de Saint-Chamond (1811) et Confrérie des passementiers (en remplacement des rubaniers, pour ces trois derniers), Association des Fabricants de lacets (1872 – syndicat patronal regroupant des adhérents lointains : Saint-Quentin, Amiens, Nîmes…) qui deviendra la Chambre syndicale de la Fabrique française de lacets, en 1900 ; il subventionne la Mutuelle du lacet destinée aux ouvriers.

Les ouvriers sont surtout des ouvrières. Les apprenties sont formées dans les fabriques. L'enseignement technique est insuffisant pour former des mécaniciens. À la toute fin du XIXe siècle, deux mécaniciens sont chargés de donner des cours au sein de l'école libre de la Grand'Grange. La difficulté du recrutement a plusieurs explications : un turn-over trop fréquent pour cause de mariage, une durée de travail trop important (jusqu'à 14 heures par jour avant 1848), l'interdiction de faire travailler, la nuit, les adolescents, de 21 h à 5h, l'interdiction des heures supplémentaires pour les mineures. Le travail est alors de 2 fois 12h, de 0h à 12h et de 12h à 24h. : le travail de nuit est supprimé en 1883 par les fabricants car la production est supérieure à la demande. En 1889, le ferrage et le coupage du lacet est interdit aux garçons de moins de 15 ans, aux filles de moins de 18 ans, du fait des conditions de ce travail, en particulier de l'environnement. En 1892, une loi interdit le travail de nuit, diminue les heures de travail et donc les salaires provoquant le départ de nombreuses ouvrières. À partir de 1904, le nombre d'heures de travail quotidien passe à 10h30 pour les hommes, 10h pour les femmes et les enfants.

Au plan commercial, il faut noter la garantie de qualité proposée par l'Association des fabricants de lacets après examen détaillé du produit en pure soie, cachemire ou alpaga, facturé aux 100 mètres et non au kg. Cette garantie est confirmée par un cachet de l'Association. Au plan fiscal, les fabricants réclament des abaissements de taxes qui ne seront jamais acceptés, malgré les conséquences que cela peut avoir par rapport à la concurrence étrangère.

Dans les années 1860, Saint-Chamond est en concurrence avec 7 autres villes françaises, en général spécialisées dans la laine, le coton ou le fil. Saint-Chamond, par contre, utilise toutes ces matières premières, et d'autres : grèges du Levant, soies de Chine et du Japon. La production est soit industrielle, dans des manufactures, soit artisanale. On compte 25 établissements qui exportent en Amérique, nord et sud, en Angleterre, en Italie, en Espagne, en Allemagne. Après quelques ennuis de teinture, la production repart avec un nouveau modèle en mohair. En 1869, la production atteint 20 millions, y compris galons et franges. Un an plus tard, la guerre ralentit très fortement la production, mais la reprise est très rapide avec un chiffre de 15 millions en 1871. La tresse mohair est très demandée. A cette date, tout le matériel appartient à des industriels. Le chiffre d'affaires monte encore en 1878, à 28 millions, grâce au lacet à la Reine, étroit employé en passementerie. Les vaches maigres commencent en 1880 : la mode change

Le personnel, essentiellement féminin et… auvergnat (!), loge dans l'entreprise. Une ouvrière peut produire 1200 m de lacets avec 8 métiers de 100 fuseaux chacun. Des opérations annexes sont ensuite nécessaires. 22 pour la soie, 17 pour le coton et la laine : épluchage, enlèvement des nœuds et des bouchons, passage à l'esprit de vin (éthanol)… En 1884, les fabriques de Saint-Chamond occupent 4222 personnes dont 463 hommes, 1866 femmes, 1235 filles de 16 à 21 ans, 658 filles de moins de 16 ans. En 1888, sur Saint-Chamond et villes environnantes, avec les travailleuses à domicile, ce sont 7000 personnes qui travaillent pour les lacets. Par la suite, on assiste, comme pour la rubanerie à une fluctuation du chiffre d'affaires annuel, en relation avec l'exportation, la mode, la baisse du prix de vente, le prix des matières premières... En 1898, les Manufactures réunies de tresses et lacets voient le jour, réunissant une dizaine d'entreprises. En 1899, le nombre de travailleurs atteint 12000 pour un chiffre d'affaires d'à peine 20 millions. Les premières années 1900 suivent le même chemin.

Saint-Chamond, capitale mondiale du lacet, grâce à l'initiative d'un homme qui avait commencé très modestement comme ouvrier-moulinier. Son nom, Richard-Chambovet. En souvenir, une petit rue de 300 m porte son nom et se termine par un STOP.

 

 

ANNEXE

 

 

   
   
   
   
   
   
   
   

 

 

 

FIN