CLOUTIER & EPINGLIER

 

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OUTIL D'EPINGLIER

 

 

Outil sans "s", c'est bien peu. En réalité, l'épinglier utilise un seul outil particulier, un ciseau, et quelques outils communs à d'autres métiers, comme le marteau, la lime... Dans sa panoplie, on trouve également des instruments qui lui sont propres, mais malheureusement difficiles à trouver : nous nous contenterons de les citer et de les décrire.

Nous nous proposons de faire un peu plus connaissance avec ce métier à travers un document, l'Art de l'Epinglier, rédigé notamment par M. de Réaumur, en 1777.

L'épingle existe depuis les temps préhistoriques. Créée à l'image de l'épine, en particulier d'acacia, elle est en bois, en os, en arête de poisson, en pierre, en bronze.

Au temps de l'Empire Romain, elle prend un aspect particulier, la fibule, en cuivre étamé, utilisée pour maintenir la toge.

Au Moyen-Age, elle devient objet de décoration dans la coiffure, sur les vêtements, mais aussi pour l'assemblage d'étoffes, de documents…Elle est, alors, le plus souvent, en laiton étamé. Le fil de fer, moins couteux, sert pour le petit peuple.

La production est d'abord urbaine, proche de la consommation la plus importante. Plus tard, elle se déplacera dans les campagnes qui possèdent une longue tradition de travail du fer. On rencontre, aussi, des épingliers nomades, les magniens ou pérerous, qui vont chercher le travail où il peut y en avoir. Un travail varié, allant de la fabrication des épingles à celle des clous, des vis, des couteaux… : la forge est un simple trou creusé dans la terre ; le feu y est activé par un soufflet portatif. Une petite enclume est fichée en terre.

La production se partage entre l'Angleterre, l'Allemagne et la France (à L'Aigle, en Normandie) : ces pays dominent chacun à leur tour le marché, souvent en se copiant les uns les autres.

Comme pour de nombreux autres artisanats, la Révolution industrielle va modifier la fabrication des épingles au XIXe siècle. En France, c'est Benjamin BOHIN qui se distingue, d'abord en fabriquant des boîtes, des bibelots ou des jouets en bois. A partir de 1868, après avoir regroupé plusieurs petits ateliers d'artisans aiguilliers ou épingliers, il développe cette industrie et la robotique qui l'accompagne.

Avant d'en arriver là, le métier est un véritable artisanat qui regroupe sous la direction d'un maître-épinglier 2 ou 3 apprentis et toute sa famille. Au total, jusqu'à 14 personnes.

Le laiton vient de Suède ou d'Allemagne sous la forme d'une botte de fils de gros diamètre, très sale.

Pour le lavage, le fil est mis à tremper dans une eau contenant du tartre de vin. Après un certain temps de contact, l'ouvrier le prend et le frappe à plusieurs reprises sur un billot de bois, faisant sauter les oxydes collés à la surface du laiton. L'opération est renouvelée une fois, à chaud. Il faut encore le faire sécher soit près du feu, soit, de préférence, au soleil : le laiton devient jaune et brillant. C'est le travail de l'éclaircisseur.

Le fil est prêt pour subir les premières modifications et être amené au diamètre voulu à l'aide d'une filière proche de celle que l'on voit chez le serrurier ou l'horloger. Lorsque le fil est beaucoup trop gros, il est tiré à la bûche à dégrossir, instrument réservé habituellement à la tréfilerie. Le plus souvent, il est tiré à la bobine. Cet instrument est composé de 3 parties principales fixées sur une table : le tourniquet sur lequel est placée la botte de fil de laiton, la filière et la bobine, tronconique, parfois en buis, munie d'une manivelle. L'ouvrier prend l'extrémité du fil placé sur le tourniquet, lui fait la pressure, c'est-à-dire appointe le bout avec une lime sur un étibot – petite cheville de bois fixée sur la table -, la fait passer dans un trou de la filière sur une trentaine de centimètres, en vérifie le nouveau diamètre et la fixe sur la bobine. Avec la manivelle, il enroule le fil sur la bobine. Pour éviter que le fil ne casse, il l'enduit, ainsi que la filière, d'un peu d'huile. Pour obtenir le bon diamètre, l'opération peut être réalisée plusieurs fois - après passage au feu suivi de refroidissement -, en veillant à utiliser des trous de la filière de diamètre dégressif, mais peu différents. Les fils traités sont destinés soit au corps de l'épingle : c'est le fil à moule, soit à la tête : c'est le fil de tête, beaucoup plus fin que le précédent.

Le fil a pris la courbure de la bobine : il va falloir le redresser. C'est le travail du … dresseur. Il va d'abord diviser le fil en brins d'environ 1,80 m (6 toises) qu'il monte sur un tourniquet avant de les passer dans un engin à dresser. Cet instrument, refait par le dresseur chaque fois qu'il traite un nouveau fil, est constitué d'une planchette sur laquelle sont fixées 6 ou 7 pointes, les 3 premières en ligne droite, les suivantes en arc de cercle, à distances variables suivant le diamètre du fil. Le dresseur tire le brin à l'aide d'une tenaille à travers ce réseau de pointes. Il recommence la même démarche pour tous les brins qu'il réunit ensuite en bottes ou cueillées de dressées, avec du fil de laiton. Elles sont ensuite coupées en tronçons équivalents à 3 ou 4 épingles. Le coupeur utilise une chausse pour tenir la botte sur sa cuisse et une boîte, la boîtée, pour déterminer la longueur du tronçon. Celui-ci est ensuite placé dans une jatte de bois qui va être prise par un ouvrier chargé d'appointer chaque brin.

L'empointeur va réaliser les pointes sur ces tronçons. Il utilise pour cela une meule de fer à stries parallèles à l'axe de rotation, en écouenne fine. Un carreau de verre empêche les poussières de laiton de venir sur le visage de l'ouvrier. Cette meule est reliée à une grande roue mise en mouvement par un tourneur. L'empointeur travaille en même temps une tenaillée de 25 à 40 tronçons dont les bouts sont de niveau : il forme la pointe aux deux extrémités. L'opération est réalisée à nouveau à l'aide d'une meule plus fine par le repasseur.

Les tenaillées passent dans les mains du coupeur de hanses. La hanse est l'épingle sans tête. Le coupeur va donc prendre la tenaillée et la couper, avec des cisailles, à la longueur de l'épingle. Les nouveaux tronçons, écourtés d'une longueur, sont repris par l'empointeur pour réaliser la pointe sur la partie qui vient d'être coupée … Afin d'assujettir parfaitement la tenaillée et obtenir des hanses de même dimension, le coupeur utilise une chausse à couper les hanses ou trancheur à la courte. Il s'agit d'une planchette de bois comportant une clavette qui permet de maintenir fermement le tronçon. Cet instrument est fixé sur la cuisse du coupeur à l'aide d'une courroie.

Vient le moment de réaliser les têtes. L'ouvrier prépare d'abord du fil de laiton spiralé, très fin. L'écheveau de fil est placé sur un tourniquet. Son extrémité est passée dans un anneau emmanché, la porte, puis fixée sur un fil de laiton de la grosseur d'une hanse, le moule, d'environ 1,80 m, lui-même solidaire de l'axe de rotation d'un rouet appelé tour à tête. En tournant, le moule entortille le fil de tête. Lorsque le moule est entièrement couvert, on coupe le fil près du moule. On fait sortir du moule le fil de tête, ou cannetille.

Ces cannetilles sont à l'origine des têtes des épingles : pour cela, elles doivent être coupées. Pour une tête, il ne faut que deux tours de fils. Le coupeur travaille simultanément sur dix à douze pièces de cannetille dont il détache à chaque coup de ciseau les deux tours de fil. Ce ciseau sans pointes est nommé ciseau camard. C'est l'unique outil que nous vous présentons dans ce dossier : il provient de Tourville – Pont Audemer, ville de Haute Normandie, proche de la ville de L'Aigle située dans le département voisin de l'Orne.

 

   

 

     
 

                                 Ciseau camard
                                 Eure
                                 L 50   tail. 11

 

 

  

Pour assouplir ces "futures têtes", on les recouvre de charbon dans une cuiller de fer et on les garde dans le feu pendant une demi-heure, puis on les laisse refroidir.

La soudure de la tête sur le corps de l'épingle est réalisée sur un outil à frapper les têtes ou entêtoir par un frappeur ou entêteur.

L'entêtoir est composé de plusieurs pièces : nous en retenons deux principales. Tout d'abord, une enclume creusée d'une gouttière (pour la hanse) et d'une cavité pouvant recevoir la moitié de la tête de l'épingle finie. Au-dessus, vient tomber avec précision et lourdement un poinçon creusé lui aussi d'une cavité hémisphérique. La chute de ce poinçon arrondit la tête et presse ensemble les deux tours de fil. L'opération est renouvelée 4 à 5 fois en tournant l'épingle pour que tous les côtés soient frappés. Chaque type d'épingle a donc son enclume et son poinçon. Avant l'utilisation de l'entêtoir, le frappeur utilisait un moule à main composé d'une enclume et d'un poinçon identiques à ceux de cet outil. La tête était placée dans l'enclume ; le poinçon venait la couvrir et en quelques coups de marteau, la soudure était faite.

Les épingles sont ensuite lavées à plusieurs reprises dans de l'eau contenant du tartre de vin : c'est le deuxième travail du tourneur de meule rencontré plus haut. Ce même tourneur, appelé ici jaunisseur, blanchit les épingles au contact de plaques d'étain. Pour ce faire, il place dans un chaudron une succession de couches d'épingles et de plaques d'étain. Il verse sur l'ensemble du tartre de vin et remplit le chaudron d'eau. Le chaudron est mis sur le feu pendant 5 heures. L'étain est dissout par le tartre et vient recouvrir les épingles de laiton. Les épingles sont ensuite placées dans un baquet d'eau et agitées pendant quelques minutes pour éliminer le tartre qui a pu rester à la surface.

Les entêteurs vont sécher et polir les épingles dans une frottoire, petit tonneau horizontal rempli de son que l'on fait tourner avec une poignée sur son axe longitudinal. La frottoire peut être remplacée par un sac de cuir également rempli de son. Les épingles sont enfin vannées dans un plat à vanner en bois pour éliminer les particules de son qui se sont collées.

Les épingles sont maintenant terminées. Elles sont confiées aux bouteuses qui vont les vérifier et les placer sur des supports en papier. Ceux-ci sont percés de trous à l'aide d'un peigne à 26 dents d'acier, le quarteron. Pour terminer, les bouteuses indiquent le nom du fabricant sur le support-papier.

 

Cette longue énumération montre le savoir-faire de cette dizaine d'artisans, tous spécialisés dans une tâche bien particulière. Pour ne pas alourdir ce texte, nous n'avons pas jugé utile de parler des quantités produites à l'heure. Suivant l'étape, elles varient de quelques milliers à plusieurs dizaines, voire même centaines de milliers. Le travail, répétitif, était sans doute arasant. La quantité n'était pas la seule source de maux. Le laiton était source de maladie et même de décès précoce. Nous laissons la parole à M. de Reaumur :

"Le métier d'épinglier est très mal-propre ; nous avons déjà dit qu'il est aussi fort contraire à la santé. La matière qu'on y emploie y contribue. Tout le monde sait que la rouille du laiton est du vert-de-gris, c'est-à-dire, un poison. Ce poison agit sur les ouvriers plus ou moins, selon la place qu'ils occupent dans la fabrique. Les plus exposés sont les empointeurs. La meule sur laquelle ils travaillent, tire des épingles qu'elle aiguise une limaille très fine qui se répand dans l'air, de manière que les empointeurs ne peuvent se dispenser d'en respirer par la bouche et par le nez…

L'air qu'ils respirent est toujours rempli de la plus subtile limaille qui vole ; elle entre par le nez et par la bouche. Il en descend sans doute par la trachée-artère. Ces particules de limailles s'attachent aux endroits où elles s'arrêtent et y contractent leur rouille ordinaire. De là vient que tous les ouvriers d'épingles, et les empointeurs plus que tous les autres, ont presque toujours les gencives d'un noir tirant sur le vert ; leurs dents sont de même tout obscurcies. La crasse qui s'amasse dans la jointure des dents est noire et d'un noir verdâtre ; elle se mêle avec la salive, et tombe dans l'estomac. La limaille s'attache si fort au visage qu'il est en quelque sorte impossible aux ouvriers de se décrasser parfaitement…Les empointeurs qui ne sont pas bien robustes meurent pulmoniques et de bonne heure ; tous abandonnent l'empointage, quand ils parviennent à un âge un peu avancé, comme de quarante ou cinquante ans ; peu de ceux que la nécessité contraint d'y travailler plus longtemps, en échappent.

Il y a encore dans ce métier une chose singulière qui dérive de la même cause. La limaille qui vole en l'air et qui s'attache aux cheveux des ouvriers et sur ceux des empointeurs plus que sur ceux des autres. Elle rend les cheveux des ouvriers absolument verts et d'un vert aussi vif et aussi beau que celui de l'arête des orphis. Tous les cheveux ne reçoivent pas cette impression ; les blonds en sont plus susceptibles que les bruns ou les noirs ; quoi qu'il en soit, il est certain que plusieurs empointeurs ont les cheveux du plus beau vert du monde ; et ce vert ne paraît point une couleur superficielle ajoutée à la couleur naturelle des cheveux…"

 

L'épingle en laiton blanchi à l'étain était la plus vendue dans les villes. A la campagne, les femmes devaient se contenter d'épingles en fer. Les maîtres épingliers de Paris n'avaient pas le droit d'en fabriquer sous peine d'amende. Leur piqûre passait pour être "venimeuse". En fait, elles étaient surtout moins polies ; les petites aspérités qui les recouvraient pouvaient accrocher et déchirer le linge. Leur fabrication suivait les mêmes étapes que celle des épingles en laiton : seule la façon de les blanchir était différente.

 

Certains épingliers fabriquaient d'autres ouvrages. Ils étaient alors appelés crochetiers, chaînetiers…Cela concerne, en particulier, des petits clous pour les ébénistes, les menuisiers, les layetiers, des agrafes, des annelets, des crochets, des grillages de fil de fer ou de laiton pour les bibliothèques ou les garde-mangers.

 

Cet article succinct résume une partie du tome VII de l'ouvrage "Descriptions des Arts et Métiers faites ou approuvées par Messieurs de l'Académie Royale des Sciences de Paris", imprimé en 1777. L'Art de l'Epinglier a été rédigé par M. de REAUMUR ; avec des additions de M. DUHAMEL du MONCEAU, & des remarques extraites des mémoires de M. PERRONET, inspecteur général des ponts et chaussées.

Peut-être reviendrons-nous sur cet article pour préciser certains points ou donner d'autres explications. Pour l'instant, il nous semble que l'essentiel a été dit.

 

 

FIN

 

 

A.R.C.O.M.A. NOUS OUTILS ANCIENS DE CLOUTIER –EPINGLIER 2